En apportant une réponse technique à une demande de l’État, Renault entend démontrer qu’en matière de défense, notre souveraineté repose sur l’hybridation entre l’agilité militaire pour la conception et la puissance industrielle automobile pour la cadence de production. Objectif : produire vite, bien et à bas coûts, afin de constituer rapidement un stock stratégique.
« L’histoire montre sans peine que batailles, campagnes et guerres se gagnent, ou se perdent, d’abord par la logistique », relevait en son temps Dwight D. Eisenhower. Plus de 80 ans après le débarquement orchestré par le commandant suprême des forces expéditionnaires alliées sur les plages de Normandie, les théâtres de guerre ont bien changé ; mais pas le caractère prédominant de la logistique, bien au contraire. Et, comme le démontrent les derniers conflits, la guerre de haute intensité a imposé une nouvelle équation économique, qui bouleverse en profondeur la manière de faire la guerre, et surtout de la « produire ».
Une BITD française en quête d’adaptation
Dans une guerre d’usure où les forces en présence ne sauraient se contenter d’équipements produits en séries artisanales, la victoire ne tient plus tant à la performance technologique qu’au coût de production. Or, si elle peut se justifier d’un point de vue tactique, l’interception d’un drone Shahed iranien à quelques dizaines de milliers d’euros par un missile approchant (NASAMS) ou dépassant (Patriot PAC-3) le million d’euros par unité n’a, économiquement, pas de sens. C’est, pourtant, encore ce type d’équipements à la fois très onéreux et très longs à produire qui caractérise la base industrielle et technologique de défense (BITD) tricolore.
Autrement dit, l’industrie française de défense n’est pas calibrée pour produire rapidement et à moindre coût. Afin de saturer les défenses adverses ou d’assurer des missions de surveillance de longue durée, les armées modernes ont pourtant besoin d’équipements en masse ; et singulièrement de drones fiables, à coût maîtrisé et rapidement mobilisables sur les théâtres d’opération. Autant de critères qui ont convaincu, en France, la direction générale de l’armement (DGA) de faire appel à l’industrie civile – et notamment l’industrie automobile, spécialisée dans la production à la chaîne et au meilleur coût – pour répondre à ces nouveaux besoins sur le terrain.
Le design-to-manufacturing appliqué aux drones
Le 20 janvier a ainsi été officialisé le partenariat, inédit en France, entre la DGA d’une part, et les groupes Renault et Turgis Gaillard de l’autre. Objectif annoncé : créer une filière française de drones à bas coûts en comblant, au passage, le retard capacitaire français en drones. Les rôles sont bien définis, et clairement délimités : si l’aspect militaire est confié à Turgis Gaillard (architecture du système d’armes, guidage, charge utile, conformité militaire), Renault apporte son expertise industrielle autour de la conception de la coque et du moteur, l’assemblage du drone et la montée en cadence de la production.
Baptisé « Chorus » et doté, pour l’heure, d’un budget de 35 millions d’euros, ce partenariat civilo-militaire pourrait, à terme, déboucher sur un accord-cadre décennal bien plus important. Deux usines du constructeur automobile sont concernées : celle du Mans, dans la Sarthe, et celle de Cléon, en Seine-Maritime, qui seront partiellement reconverties pour l’assemblage final des drones. Les méthodes déployées dans ces sites phares du groupe (rivetage standardisé, matériaux éprouvés, gestion en flux tendus) permettront en quelque sorte de faire du produit complexe qu’est un drone une « commodité » industrielle. De passer du standard aéronautique, long et coûteux, au standard automobile, rapide, robuste et bon marché.
En appliquant le design-to-manufacturing civil – pratique d’ingénierie qui permet de concevoir des produits de manière qu’ils soient simples à fabriquer – à un vecteur aérien militaire, l’objectif est, pour Renault, de fabriquer un drone comme le constructeur automobile fabrique une pièce détachée : avec une qualité constante, mais à un coût marginal décroissant. Une méthode de design-to-manufacturing sur laquelle revenait en mai dernier Thierry Charvet, le directeur de l’industrie et de la qualité chez Renault Group, selon qui « le premier (enjeu) est d’avancer sur la conception des véhicules pour réduire encore plus drastiquement le nombre de pièces » et « le second défi concerne l’optimisation des coûts ».
Un nouveau modèle économique
Si plusieurs centaines de drones pourraient, à terme, sortir chaque mois des usines Renault, le groupe automobile insiste sur le fait qu’il ne cherche pas à devenir un acteur de l’industrie de défense. Renault s’est en effet contenté de répondre à une demande régalienne, en mettant à disposition son outil industriel pour une mission très spécifique. Mais sans dénaturer son ADN, seuls une cinquantaine de salariés, choisis sur la base du volontariat, étant concernés par cette nouvelle ligne de production.
En assurant une échelle de volume qu’aucune PME française ne pourrait assumer sans investissements lourds et risqués, Renault apporte une brique complémentaire à la BITD ; une brique qui répond à l’urgence, sans pour autant placer le constructeur automobile dans la position de remplacer ses acteurs traditionnels. En relevant le défi lancé par la DGA et l’État français, le constructeur français entend faire la démonstration qu’il est possible de produire dans l’Hexagone à coûts maîtrisés en misant sur les gros volumes. Le projet Chorus doit à ce titre montrer que la dualité civil-militaire constitue une piste viable pour concilier nécessité de stocks stratégiques et budgets contraints. Un petit tour de force.









