Concert des nations et organisations internationales. Entretien avec Eugène Berg.

7 avril 2021

Temps de lecture : 6 minutes
Photo :
Abonnement Conflits

Concert des nations et organisations internationales. Entretien avec Eugène Berg.

par

L’ordre mondial s’est constitué entre concert des nations et organisations internationales. La puissance s’impose par l’empire, par l’équilibre ou par le droit.

Eugène Berg, ambassadeur de France dans plusieurs pays d’Afrique et du Pacifique, nous expose ici les fondements de l’ordre international et sa constitution, auteur d’A la recherche de l’ordre mondial. D’où venons-nous ?

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Noé

 

Cet article est la transcription d’une partie de l’émission réalisée avec Eugène Berg. Ecoutez le podcast en entier

 

Jean-Baptiste Noé : Sur la notion d’ordre, dans quels cas peut-on dire qu’il existe un ordre du monde et qu’il existe un ordre des relations internationales ?

Eugène Berg : Le Littré ne donne pas moins de 29 sens au mot ordre, mais en ce qui concerne les relations internationales, l’ordre doit être appréhendé de 3 manières différentes :

La disposition naturelle des choses : il y a un certain nombre d’acteurs sur la scène internationale. Au départ ils étaient peu nombreux. Comprendre comment ils se présentent sur la scène internationale, quels sont leurs atouts, leurs objectifs, leurs moyens.

Notion chronologique : la succession, la durée pendant laquelle les grandes puissances ont exercé leur hégémonie (France : 60-80 ans… Grande-Bretagne 120 ans, Etats-Unis plus long et même hyperpuissance…). Lorsque Xi Jinping dit qu’il a réalisé quelque chose que personne n’a fait pendant des siècles il a à la fois raison et en partie tort: la Chine est partie de très bas avec un PNB extrêmement bas dans les années 1950 mais avait quand même les ingrédients d’une grande puissance (elle n’est pas Chypre, l’Angola, le Guatemala…). Elle a fait une ascension prodigieuse qui a duré un demi-siècle alors que la Prusse, qui n’était que quelques arpents de sable en 1700, vainc la France en 1870, sans d’ailleurs avoir été invitée parmi les puissances signataires du traité de Paris en 1856.

3e = la hiérarchie : comment classer ? 1. Etats-Unis 2. Chine 3. Russie mais qui occupe la 4e place, Japon, France, GB, Allemagne ? La France, au XIIIe-XIVe siècle, à la sortie de la guerre de Cent Ans, fait presque 3% de la population mondiale avec 22 millions d’habitants, c’était la grande puissance européenne jusqu’à la guerre de Sept Ans, qui pouvait mobiliser 300 à 400000 soldats, avait une industrie et une flotte qui valait celle de la Grande-Bretagne.

Je parcours ainsi la période qui s’étend des guerres d’Italie de 1494 jusqu’à Yalta, qui est finalement l’ordre européen jusqu’en 1945. La suite représente l’effacement de l’Europe, on passe à la bipolarité qui a duré jusqu’à la fin des années 1980, puis une aire exceptionnelle d’unipolarité qui a duré une dizaine d’années. Maintenant, dernière étape de ce cheminement chronologique, on est face à un système que les spécialistes ne savent pas mesurer : est-il multipolaire ?

 

JBN : Est-ce que cet ordre s’impose par la force ? Est-ce nécessairement une domination ou cela peut-il être consenti par des puissances plus petites ?

EB : Dans l’histoire, l’ordre est défini par trois moyens différents [NB : il en explicite deux ici, le troisième apparaît dans la question suivante].

Tout d’abord, l’ordre par l’empire, qui dura très longtemps. Ordre par la domination, de l’empire romain, perse, byzantin… au IIIe Reich, voire le bloc soviétique qui pensait que le mur de Berlin tiendrait un siècle. Pour que l’empire perdure, il faut de la force mais également du consentement, la force ne suffit pas à la légitimité et à l’efficacité à long terme. Nécessité de coopter des élites, ce qu’a fait l’empire romain avec les barbares devenus citoyens : partage de l’empire, qui n’est pas qu’italien ou latin, forme de délégation impériale. Mais aussi pax romana nécessaire. Les Russes à l’assaut de la Sibérie à compter du XVIe siècle n’ont pas décimé, au contraire des Américains, permission aux différents sujets de l’empire d’exister sans nier leur identité.

A lire aussi : Vienne centre de l’Europe

Dans un second temps, l’ordre par l’équilibre (équilibre des puissances, balance of power) : le concert des nations. La France, grand joueur européen du XVe siècle, se tourne vers l’Italie : à partir de ce moment-là, lorsqu’une puissance devient dominante, les autres se coalisent pour équilibrer. Ce fut ainsi pendant plusieurs siècles. La seule puissance européenne qui a brisé cette loi est l’Allemagne en 1870, lorsque la Prusse a battu la France et a proclamé l’Empire. Il a alors fallu que les Etats-Unis interviennent 2 fois, en 1917 et 1941, pour équilibrer et battre l’Allemagne qu’aucune coalition européenne n’était parvenue à vaincre. La France était invaincue pendant 25 ans sous Louis XIV avant Malplaquet (1709) contre le prince Eugène et le duc de Marlborough (ancêtre de Winston Churchill), avant de laisser la place hégémonique à l’Angleterre puis à l’Allemagne. Le concert européen provient justement après Waterloo : en juin 1814, les puissances qui ont battu l’empire (Russie, Grande-Bretagne, Autriche-Hongrie et Prusse) ont constitué le pacte de Chaumont, une coalition, un groupe d’Etats qui voulaient endiguer la France et grâce au génie de Talleyrand il est rentré très vite dans cette configuration et s’est créé le concert européen qui a fait beaucoup de congrès. Châteaubriant y a participé, il faisait des interventions notamment en Espagne. Le concert européen a duré finalement assez peu de temps, de 1815 à la guerre de Crimée (1853-56), mais il en est resté quelque chose, on parle toujours du concert des puissances. Au Conseil de Sécurité on retrouve la France et la Grande-Bretagne, les 2 protagonistes de la guerre de Cent Ans, la Russie qui a fait irruption sur le terrain européen lorsque Pierre le Grand a battu à Poltava en 1709 l’armée suédoise de Charles XII, l’une des armées les plus puissantes qui a été la grande alliée de la France, c’est de là que la grande Russie qui ensuite est devenue une puissance. Les Etats-Unis sont devenus une grande puissance à la fin du XIXe siècle, en battant l’Espagne en 1898 et en devenant une puissance coloniale avec Porto Rico, les Philippines et la tutelle sur Cuba. Cela s’observe jusqu’aux années 1880 par la hiérarchie des ambassades. Les grandes puissances, Grande-Bretagne, Autriche, Prusse, nommaient les ambassadeurs mais le pays qui n’avait pas le statut de grande puissance n’avait pas d’ambassadeur, il n’avait qu’un envoyé spécial ou un ministre plénipotentiaire.

 

Le concert des puissances existe encore, parce que le Conseil de Sécurité est une forme de concert. Le G7 en est également une, plus économique mais il régule. Bien sûr, le concert européen entre 1815 et 1856 est constitué de 5 Etats ; aujourd’hui il y a le G7/G8 mais vu le nombre de pays à l’époque la proportion est d’1/8. Quand on parle de gouvernance, le monde a-t-il besoin d’un concert élargi ? Au Conseil de Sécurité il n’y a pas encore le Brésil, l’Allemagne, le Japon, de pays africains… Le G20 peut-il servir ? Pour l’instant il n’est qu’économique donc notre communauté internationale n’a pas trouvé de successeur digne de ce qui a permis l’équilibre, la paix et la prospérité en Europe pendant des décennies.

 

 

JBN : On a eu pendant longtemps un ordre mondial qui était fondée sur les nations et les empires. Est-ce qu’aujourd’hui on ne va pas vers un ordre qui efface les nations voire qui les supprime, un ordre supranational où des organismes comme l’ONU, l’OMC, la Banque mondiale prendraient le pas sur les nations qui finalement deviendraient obsolètes ? Le nouvel ordre mondial serait-il plutôt un ordre d’organisations, voire le pouvoir de fonctionnaires mondiaux ?

 

EB : C’est justement la 3e vision de l’ordre, avec la création de la Société des Nations en 1919, chère au président Wilson. C’est l’ordre par le droit et par la coopération. La naissance de l’organisation mondiale est la création de la SDN qui, malheureusement, a failli à sa tâche parce que le Sénat américain ne l’a pas ratifié en novembre 1920. De même, l’URSS n’y a pas participé au départ. Le Japon l’a quitté en 1932 après la Mandchourie, l’Allemagne en 1936. Finalement, dans la SDN, sur une cinquantaine de membres il y avait à peu près 38 européens. Ce n’était pas encore une organisation mondiale mais une organisation européenne qui était à Genève. D’ailleurs le très beau roman de Cohen Belle du Seigneur parle d’un fonctionnaire de la Société des Nations. Je n’ai toutefois pas approfondi parce que mon ouvrage est plus historique et géopolitique que juridique. Le droit international est une forme d’organisation puisque certains critiquent d’autres, le droit international a des principes généraux auxquels les Etats prescrivent qu’ils le veuillent ou non. Il y a une justice, une médiation et les organisations internationales telles qu’elles ont commencé il y a très longtemps avec la commission du Danube, l’Union postale industrielle, est instituée universelle ensuite l’OIT. A partir des années 1860-80-90 on assiste à cette 3e étape qui est la montée de l’organisation mondiale, à laquelle a succédé l’ONU qui, dans ses articles, prescrit l’usage de la guerre. Maintenant la guerre est en théorie illégale, il faut bien l’aval du Conseil de sécurité. L’un des gestes les plus appréciés du président Jacques Chirac est de s’être opposé à la guerre en Irak en 2003. C’est plutôt le désordre qui s’installe précisément avec l’Irak et l’Afghanistan mais tout cela est né parce que les Etats-Unis ont fait fi du Conseil de Sécurité. L’ONU est constitué d’une famille d’organisations avec des institutions spécialisées, des organes subsidiaires. L’ONU anime depuis 2015 une discussion pour intégrer au droit de la mer la haute mer : le traité de 1982, qui a été signé à Montego Bay en Jamaïque, ne couvre que la partie jusqu’à la zone économique exclusive de 200 milles, au-delà de quoi c’est la haute mer où il y a une liberté complète, on peut y pêcher, on peut y faire des choses qui ne sont pas conformes au bien commun. Donc si demain il y a un traité, cela va réguler et donner justement un sens à cette organisation mondiale cette gouvernance. J’y fais peu d’allusions dans mon ouvrage qui s’arrête en 1945 mais c’était déjà en filigrane. Quand par exemple on organisa l’Union postale, il fallait bien s’organiser, donc on ne pouvait pas laisser le chaos et donc il fallait avoir des règles communes et c’est déjà une forme d’organisation primitive, peu achevée et c’est de cette organisation qu’est née la famille des Nations Unies avec toutes les institutions spécialisées qui couvrent des champs immenses.

A lire aussi : Guerre ou paix

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest