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« Comment fabrique-t-on la paix ? » : telle était la question de la conférence « 3D dans l’espace sahélo-saharien », tenue à Rabat le 15 octobre.
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Ministres, intellectuels et décideurs sahéliens y ont esquissé les plans d’un projet fou — pacifier le Sahel. Compte rendu, des fondations à l’ouverture du chantier.
Par Marina Berry
« Comment fabrique-t-on la paix ? » : tel était l’objet de la conférence « 3D dans l’espace sahélo-saharien », tenue le 15 octobre dernier à Rabat. Ministres, intellectuels et décideurs sahéliens, chefs d’entreprise comme politiques de toutes envergures, se sont pressés autour de cet événement. Tels des architectes, ils ont tracé les plans de ce projet fou : pacifier le Sahel. Comment s’y prendre ? Est-il même possible d’imaginer cette région du monde en paix ? De ce fourmillement intellectuel ont jailli quelques pistes de réponses : des fondations, du ciment, une charpente et, pour finir, l’ouverture du chantier. Mises bout à bout, elles semblent dessiner les contours de cette ambition aussi vaste que pressante : repenser les chemins de la paix au Sahel. L’édifice est-il viable ?
Les fondations : l’échelle locale
Partons d’un constat : au Sahel, la plupart des conflits naissent localement. Conclusion immédiate : ils doivent être réglés localement. On ne bâtit pas sur du sable, et la première pierre se pose donc là où le sol est le plus solide : sur le terrain.
Rien de très révolutionnaire, mais cela change considérablement la place de l’État face à ces conflits qui dégénèrent en affrontements armés dans toute la région. De décideur, l’État doit se faire médiateur entre les acteurs directement concernés. De cette médiation sortirait, en théorie, une solution adaptée localement, que l’État ferait appliquer en tant que législateur.
Cette idée s’applique notamment au cas des éleveurs et des agriculteurs. Ils se partagent la même terre et la même eau depuis des siècles. Ce qui était jadis un équilibre – le bétail fertilise les champs après les récoltes, les troupeaux se nourrissent quand les terres marginales s’assèchent – est aujourd’hui source de conflits. Les champs grignotent les couloirs de transhumance, et les éleveurs finissent par les contourner. Pour ne rien arranger, le réchauffement climatique pousse les bêtes toujours plus au sud, tandis que les frontières se ferment les unes après les autres. Chaque troupeau peut être source de conflit. Chaque passage de frontière peut en créer un. Chaque année est différente, ce qui rend obsolète la solution trouvée l’an passé. En supplément, groupes djihadistes et milices se chargent de transformer ces litiges en conflits armés. Autant dire que le terrain est mouvant.
« Quand il est bien géré, le bétail devient plus intéressant que l’or », a martelé M. Sidik Diakité, chercheur et conseiller à l’Assemblée nationale de la Côte d’Ivoire. Cette bonne gestion dépend de la capacité de l’État à se faire médiateur entre les parties, et à pérenniser les initiatives locales plutôt qu’à imposer une décision qu’il aurait prise seul. Pérenniser, c’est les rendre légales, conformes au droit et aux traités internationaux, notamment avec les pays voisins. Autrement dit, faire en sorte qu’elles soient source de solutions plutôt que d’un nouveau conflit.
Pour résumer, il faut une solution adaptée localement à chaque litige, qui doit se décliner en lois qui « restent fermes sur l’essentiel, mais souples sur les modalités », selon M. Diakité. Le contenu de ces lois, traités et arrêtés est essentiel à la paix. Le Burkina Faso en offre un exemple encourageant avec ses chartes foncières locales : dans les communes pilotes, ce dispositif aurait permis de réduire fortement les conflits (jusqu’à 74 % selon les porteurs du projet), avant que la dégradation sécuritaire ne vienne compliquer son application. Les fondations sont fissurées, mais elles existent. Cela reste malgré tout une voie possible pour pacifier la région.
Le ciment : un État serviteur du bien commun
Dans bien des zones rurales du Sahel, des citoyens se tournent vers les groupes djihadistes pour trouver ce que l’État ne leur offre plus : une justice rapide, une protection, parfois simplement une réponse à leurs litiges. Or des fondations, aussi solides soient-elles, ne tiennent pas sans ciment. Ce ciment, c’est la confiance entre l’État et le citoyen ; et pour « fabriquer » une paix durable, il est indispensable de la rétablir.
L’État doit d’abord assurer les services sociaux de base. Pour Mohamed Ag Albachar, chef de cabinet au ministère de la Communication du Mali, c’est la première exigence pour rétablir cette confiance. Selon lui, si l’État gère avec justesse le chômage et l’inclusion des femmes, des jeunes et des communautés – essentielle dans la mosaïque de peuples que constitue le Mali –, les conflits entre ces groupes diminueront.
Venant du ministère de la Communication, M. Albachar voit sans surprise dans la communication un outil pour reconstruire la confiance. Il pointe la nécessité d’une communication à double sens : l’État doit rendre compte de ses actions et des solutions qu’il trouve, mais le ministère doit aussi faire remonter la réalité du terrain. Cela limite un écueil dangereux : la déconnexion de l’État.
Enfin, une loi ne vaut que par son efficacité. Reconstruire la confiance, c’est aussi donner la force juridique nécessaire pour qu’un texte – comme celui qui viendrait réglementer la transhumance – soit efficace et respecté. Sans cela, le plus bel arrêté reste une promesse de papier, et le ciment ne prend pas.
Un Schengen au Sahel ? La charpente de l’intérêt commun
Fondations posées, ciment qui prend : on peut enfin monter la charpente, c’est-à-dire la coopération entre les États. L’idée de la diplomatie par l’économie, ou de la paix par la coopération, n’est pas nouvelle. Elle correspond à une réalité très simple : la paix durable ne s’impose pas, elle doit être consentie.
L’objectif est donc de « créer une situation où la paix est plus intéressante que la guerre », pour citer l’intervention de Sidi Khalifa, ancien ministre des Affaires étrangères de la Mauritanie. Cela demande un changement de perspective. Les pâturages, l’eau, les pistes, les ressources minières et rares ne doivent plus être vus comme des enjeux de rivalité, mais comme un espace de négociation, de coopération et de partage. En clair, les États doivent chercher le gagnant-gagnant. Pour appuyer cette idée, Son Excellence citait la poche de gaz à cheval sur la frontière maritime entre le Sénégal et la Mauritanie. En trois mois, les deux gouvernements ont signé un accord-cadre, renforcé deux ans plus tard par un accord entre États, leur permettant d’exploiter à 50/50 une ressource sous tension, de manière pacifique. Une résolution admirable, sans que le sang ne coule, que l’ancien ministre a élevée au rang d’exemple. On le comprend : des guerres ont éclaté pour moins que ça.
D’autres alliances économiques existent déjà et sont de véritables vecteurs de paix et de développement. Sidi Khalifa citait l’OMVS, l’Organisation pour la mise en valeur du fleuve Sénégal. Elle réunit la Mauritanie, le Mali, le Sénégal et la Guinée autour de la gestion partagée du fleuve. Le projet a non seulement évité tout conflit autour de cette ressource sous tension qu’est l’eau, mais il a aussi développé l’agriculture, l’irrigation et la production d’énergie hydraulique, tout en améliorant l’accès à l’eau potable. Et ce, depuis 1972. Preuve qu’une charpente bien posée peut tenir un demi-siècle.
Ouvrir le chantier
Reste le plus difficile : passer de la théorie à l’action. C’est une dernière exigence, lancée comme un appel. Les concertations sur la paix – qu’elles aient lieu dans les institutions, les assemblées, les villages ou lors de conférences comme celle dont cet article se veut le compte rendu – doivent déboucher sur des actions politiques concrètes et mesurables. Des plans, même brillants, n’ont jamais fait une maison.
La paix se construit continuellement, disait Sidi Khalifa. Un chantier pareil n’est jamais vraiment terminé : il s’entretient. Alors passons de la théorie à la pratique. Un Sahel pacifié ? Chiche !










