Plus de 70 ans après sa création, la Corée du Nord est le seul pays communiste qui n’a pas été absorbé par le capitalisme ou, comme ses voisins chinois et vietnamien, qui ne se soit pas ouvert à l’économie de marché. Secrète, tenue d’une main de fer par les travailleurs acharnés et soucieux que sont les Kim, agitant constamment la peur avec ses têtes nucléaires capables d’atteindre les côtes américaines, la Corée du Nord cultive l’isolement et la menace.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Ils étaient des dizaines de milliers rassemblés à Pyongyang, comme dans de nombreuses autres villes de la péninsule coréenne, à manifester contre la présence japonaise et à proclamer l’indépendance de la Corée aux slogans « Longue vie à l’indépendance de la Corée ! », « Dehors les Japonais et les troupes japonaises ! ». C’était un 1er mars 1919. Peu après midi, la police japonaise attaqua les manifestants au fusil et au sabre, en tue un grand nombre. Un garçon de six ans, qui avait suivi le mouvement de la foule parce que son père avait été emprisonné par les Japonais, allait être marqué à vie par cet épisode.
Il s’agissait de Kim Song Ju, plus tard connu sous son nom de guerre : Kim Il Sung. Et malgré ce massacre, les manifestations et les affrontements mortellement inégaux avec la police japonaise durèrent plusieurs jours. Le dirigeant nord-coréen écrira dans ses Mémoires : « Par ce soulèvement, notre peuple a prouvé au monde entier que les Coréens sont fort attachés à leur indépendance, ne voudront jamais être des esclaves sous un joug étranger, qu’ils ne craignent aucun sacrifice pour libérer leur pays. »
La quête absolue d’indépendance et de sécurité allait devenir le point d’orgue du régime intraitable qu’il mit en place en 1948. L’isolement et la menace devinrent un bouclier pour tout un peuple. 77 ans après, la stratégie du pays n’est pas changée. Sept décennies, c’est trop de temps pour que ce régime ne réponde à une aspiration profonde d’une partie des Coréens, ni ne repose sur des représentations communes, malgré les exactions, les privations, l’impitoyable parti. Cette quête absolue d’indépendance et de sécurité, au prix de tous les sacrifices, Kim Il Sung ne l’a pas imposée artificiellement à son peuple. Elle est le fruit de son époque, marquée par la violente occupation des Japonais, elle est le fruit d’une longue et sombre histoire coréenne.
Un royaume céleste, un peuple pur
Les Coréens considèrent la Corée comme une enceinte sacrée à cause de son origine céleste. Elle remonte au mythe fondateur de Dangun. Le fils du roi du Ciel, Hwanung, se morfondait dans son royaume d’étoiles et de nuages. Il demanda à son père de pouvoir vivre sur la Terre. Le roi du Ciel accepta que son enfant descendît, à condition qu’il apporte la paix et la civilisation aux hommes. Hwanung atterrit avec trois mille vassaux divins sur le mont Baekdu, sommet le plus élevé de Corée situé sur l’actuelle frontière, et fonda la ville de Sinsi. Il commanda à ses ministres d’apprendre aux hommes la médecine, l’agriculture, le respect des lois, la morale.
Impressionnés par ses bienfaits, une ourse et un tigre vinrent trouver le souverain et le supplièrent de leur donner une forme humaine. Attendri, Hwanung leur donna un traitement à suivre. Ils devaient s’isoler trois mois dans une caverne et se nourrir d’ail et d’armoise (plante aromatique). Le tigre ne put tenir, mais l’ourse alla au bout et devint une très belle femme. Plus tard, elle pria le prince de lui donner un enfant. Il en fut si ému, elle était si belle, qu’il l’épousa. Un enfant naquit bientôt et ses parents lui donnèrent le nom de Dangun.
Devenu adulte, le « petit-fils du ciel » fonda sa capitale sur l’actuelle Pyongyang et régna 1 500 ans selon le principe du hongik ingan, « être bon pour tous ». Le royaume de Joseon, le premier État structuré de la péninsule, était né. Il est célébré chaque 3 octobre, au Nord comme au Sud, lors de la « fête de l’ouverture du ciel ».
De cette origine sacrée du royaume de Corée découle l’idée d’une race pure qui l’habite. Ni le royaume ni son peuple ne doivent être souillés, toute atteinte est considérée comme un sacrilège. Cette représentation, pour utiliser un terme géopolitique, est la fondation de la tentation isolationniste des Coréens, de leur sensibilité extrême à leur territoire et à leur peuple.
« Quand les baleines se battent, les crevettes ont le dos brisé »
Cette formule coréenne illustre bien l’histoire de la Corée dans l’histoire, prise entre les ambitions des Chinois, des Japonais, des Européens, des Américains, des Soviétiques. Il n’y a pas eu un siècle sans que la péninsule fût dévastée. À la fin du XVIe siècle, les Japonais tentèrent deux fois de soumettre le royaume coréen. Les Chinois, arrivés en renfort, sauvèrent le pays. Puis, en 1627, les Mandchous (dirigés par la dynastie Qing en Chine, opposée à la dynastie Ming, suzeraine du roi coréen) envahirent deux fois le royaume de Joseon, en 1627 et en 1637, jusqu’à provoquer l’abdication du roi. Brisée, humiliée, la Corée décida de s’isoler pour devenir le « royaume ermite ». Elle fit brûler les terres qui bordent la mer, la population se concentra au centre de la péninsule et coupa tout contact avec le monde extérieur pendant près de 250 ans.
Au XIXe siècle, les Occidentaux tentèrent d’établir un lien avec le royaume ermite par des missionnaires, puis par des navires de commerce
En vain. Traumatisé par les traités inégaux en Chine, le sac du palais d’été (1860), les premiers ravages de l’opium, la Corée adopte à partir de 1863 une politique xénophobe. En 1884, elle fait installer à chaque croisement de routes une stèle : « Non à l’invasion des barbares d’Occident ; signer une paix avec eux, c’est vendre le pays ».
L’isolement face au plus fort conduit généralement, à terme, à une chute plus violente. Ce fut l’erreur des royaumes asiatiques. La Corée, à son tour, n’évita pas la soumission. À la fin du XIXe siècle, les Européens et le Japon entrèrent de force et le royaume fut contraint de signer des traités de commerce et « d’amitié » avec Tokyo (1876), les États-Unis et l’Allemagne (1882), la Grande-Bretagne, l’Italie, la Russie (1884), et avec la France (1886). Jouant des querelles de cour, ces puissances poussèrent le royaume à s’ouvrir au commerce international.
Déjà, quelques Coréens commencèrent à protester contre cette soumission. L’insurrection nationaliste d’un mouvement, à l’origine académique, le « Donghak », signifiant littéralement « le savoir oriental », créé en réaction à l’influence occidentale, précipita le destin du royaume. Incapable de contenir le soulèvement, le roi fit appel à la Chine, ce qui déclencha une intervention du Japon et la défaite des armées chinoises.
En 1895, à la merci de l’Empire nippon, la Corée se déclara indépendante de la Chine et mit un terme à des siècles de fidèle vassalité.
Cette même année 1895, la Couronne britannique et l’empereur japonais s’entendirent sur un partage : la Chine était laissée aux Anglais tandis que la Corée serait un protectorat japonais.
Affaiblis, s’ils pouvaient l’être plus, par la guerre russo-japonaise (1904-1905), maltraités par leurs nouveaux maîtres, les Coréens n’abandonnaient pas leur quête d’indépendance. Lors de la conférence de La Haye en 1907, ils tentèrent de présenter une délégation. Elle fut refoulée au motif que la Corée avait perdu son indépendance diplomatique.
Des cellules de résistance armée à l’occupation nipponne se développèrent partout dans le pays et lancèrent des opérations contre la gendarmerie armée. Pour nombre d’entre elles, le communisme donnait la structure intellectuelle et le projet politique. C’est dans l’une de ces cellules que Kim Il Sung, combattant exceptionnel, tailla sa légende.
Le pays souffrait. Le Japon avait commencé en 1910 une véritable colonisation, transformait la Corée en grenier à riz de l’Empire, exploitait ses matières premières, l’utilisait comme débouché pour ses produits, imposait le japonais comme langue officielle. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les Japonais se servirent parmi les femmes coréennes pour en faire des esclaves sexuelles destinées aux soldats et envoyèrent des milliers d’hommes aux travaux forcés, au Japon.
Ce fut donc avec un immense soulagement que les Coréens accueillirent les armées soviétiques, américaines et chinoises et applaudirent la libération, annoncée officiellement le 15 août 1945. Ils espéraient pouvoir reprendre en main leur destin. Ce fut le début des plus grands malheurs.
Quatre jours avant, le 11 août, le général américain MacArthur et son homologue soviétique avaient décidé de partager la péninsule entre leurs deux armées, au niveau du 38e parallèle. Un arrangement très politique, les États-Unis et l’URSS craignaient que la Corée passe entièrement dans les mains de l’un ou de l’autre. Au sud, les Américains installèrent un gouvernement militaire tandis qu’au nord, les Soviétiques imposèrent un gouvernement pro-soviétique dirigé par le jeune Kim Il Sung, le plus célèbre chef de la résistance antijaponaise.
Ses débuts furent compliqués. Sa famille s’étant réfugiée en Mandchourie après le mouvement du 1er mars 1919, il parlait mieux le chinois que le coréen. Malgré son aura de chef militaire, plusieurs mouvements communistes firent sécession. Parmi les frondeurs se trouvèrent aussi ceux qui furent déçus que les Soviétiques eussent choisi un jeune combattant plutôt qu’eux pour diriger le pays. Mais, avec habilité et violence, et fort du soutien de Staline, Kim Il Sung consolida sa position à la tête du pays.
À peine le Japon était-il vaincu que déjà Washington et Moscou se séparaient par un rideau de fer. Les baleines avaient pris une autre forme, mais la Corée restait une crevette. Il fallait régler le statut de la Corée, qui aspirait unanimement à la réunification. Mais, en 1946, la commission américano-soviétique échoua à mettre en place un gouvernement. L’année suivante, la question fut portée devant l’ONU, mais les Soviétiques opposèrent leur veto à des élections générales. Une fois lancée, la pièce aurait pu tomber du mauvais côté.
Après trois années de tutelle, les Américains se retirèrent finalement et des élections eurent lieu en Corée du Sud le 10 mai 1948. Au Nord, les Soviétiques plièrent aussi bagage et fut proclamée, le 9 septembre 1948, la République populaire démocratique de Corée
Un même peuple était séparé entre deux mondes parce que Moscou et Washington n’étaient pas parvenus à s’entendre ; ce statu quo ne tarda pas à produire l’inévitable chaos, puis l’épouvante et la désolation.
L’effroyable guerre de Corée (1950-1953)
Immédiatement après le départ des Américains et des Soviétiques, les deux Corées connurent deux années chaotiques. Au Sud, le gouvernement chassait les communistes. Washington avait imposé un régime militaire et contrôlait les personnages politiques jugés trop à gauche. Sur l’île de Jeju, très au sud de la péninsule, les habitants s’opposaient ouvertement à la partition. Taxés de communistes, ils furent durement réprimés par l’armée sud-coréenne avec l’appui des Américains, de 1948 à 1949.
Au Nord, Kim Il Sung purgeait, consolidait son pouvoir et militarisait le pays.
Le rêve d’une réunification était poursuivi au nord comme au sud du 38e parallèle, mais chacun voulait désormais imposer son modèle. Progressivement, des mouvements de troupes convergèrent vers la frontière.
Les archives soviétiques montrent avec quelle insistance le dirigeant nord-coréen écrivait à Staline pour obtenir son soutien dans une invasion du Sud. Le Kremlin ne voulait pas d’une guerre. Mais parce que Kim Il Sung agita énergiquement le spectre d’une attaque sud-coréenne imminente, Staline finit par céder.
À l’aube du 25 juin 1950, jour de permission pour les troupes sud-coréennes, les soldats de la République populaire démocratique de Corée attaquèrent. La version officielle de Pyongyang accuse les Américains et Séoul d’avoir été l’agresseur, mais ce n’est pas ce que présentent les archives soviétiques.
Les Nord-Coréens connurent d’abord une avancée spectaculaire. Les Américains avaient laissé une armée sud-coréenne de 100 000 soldats mal équipés et troublés par des mutineries, tandis qu’au départ des Soviétiques, les Nord-Coréens entretenaient 120 000 soldats bien formés et bien équipés. Devant la situation critique, Washington décida d’intervenir avec l’ONU et fit basculer le rapport de force. Les 480 000 soldats de l’U.S. Army, les 63 000 Britanniques, 26 800 Canadiens, 3 421 Français, avec les combattants sud-coréens, repoussèrent les armées communistes et franchirent à leur tour le 38e parallèle.
Mais alors que l’armée nord-coréenne vacillait, l’entrée en guerre de la Chine inversa à nouveau la tendance. À la surprise du commandant américain, le général MacArthur, 200 000 Chinois infligèrent une cruelle retraite aux armées occidentales et pénétrèrent jusqu’au sud de Séoul. Un ultime coup de force mené par le général américain Ridgway (MacArthur fut congédié en avril 1951 pour insubordination) stabilisa la frontière sur le 38e parallèle. Après un an de guerre, le 10 juillet 1951, d’interminables négociations débutèrent. Les parties ne s’accordèrent que le 27 juillet 1953 sur un maigre armistice qui laisse encore aujourd’hui les deux Corées en état de guerre.
Le bilan humain et matériel du conflit est effroyable. De juin à fin octobre 1950, les B-29 américains déversèrent 3,2 millions de litres de napalm, 900 000 tonnes de bombes
Lors d’un entretien en 1984, le général américain Curtis Le May estimait qu’en trois ans, 20 % de la population nord-coréenne avait été tué. Sur les 22 villes de Corée du Nord, 18 furent détruites à plus de 50 %. Parmi les misères de la guerre, les règlements de comptes entre Coréens donnèrent lieu à d’épouvantables massacres. Ayant perdu le contrôle du ciel dès l’intervention occidentale, les Nord-Coréens vécurent sous terre la majeure partie du conflit. Et, par deux fois, en 1951 et en 1953, l’Amérique avait menacé d’utiliser l’arme nucléaire, calamité suprême.
Cette guerre n’a fait qu’entretenir le spectre de l’anéantissement qui hantait déjà les Nord-Coréens depuis l’occupation japonaise, et qui, il est nécessaire de le rappeler, se considèrent comme un peuple pur. Dès lors, la Corée du Nord entra dans une mentalité de survie que seule l’indépendance totale pouvait garantir. Fidèle à la tradition coréenne, Kim Il Sung isola le pays. La menace nucléaire vint renforcer cette posture.
La menace nucléaire garantit la survie
La Corée nucléaire est une réaction à la menace américaine. Le recours à la bombe atomique fut discuté au moins deux fois dans les QG de l’U.S. Army. Mais surtout, en 1957, Washington commit une grave erreur. Le président américain Eisenhower suspendit le protocole 13d de l’accord signé en 1953, interdisant aux parties d’augmenter ni de modifier leurs effectifs militaires, et commanda l’installation de têtes nucléaires en Corée du Sud, pointées sur Pyongyang. Ce choix représentait alors un triple avantage immédiat : il permettait de réduire le budget militaire, de recycler les armes nucléaires de la décennie passée, et de brandir la menace atomique en direction de l’URSS. La décision entraîna une réaction épidermique de la Corée du Nord qui, pour assurer sa survie, pensa qu’elle devait aussi obtenir la bombe.
La puissance nucléaire n’était pas une nouveauté à Pyongyang. En 1919, les Japonais avaient découvert des gisements de monazite, minerai aux cristaux bruns recherché à l’époque pour ses capacités luminescentes. Mais la monazite est aussi hôte de l’uranium et du thorium. Plus tard, la Corée du Nord exploita directement ses gisements d’uranium. La nature a fait que le sol nord-coréen en est richement doté, environ quatre millions de tonnes viables à l’extraction, selon Pyongyang, alors que le sud n’en possède pas.
Les Japonais auraient installé un centre de recherches nucléaires dès 1943, et, au tournant des années 1940-1950, les Nord-Coréens participèrent avec les Soviétiques et les Chinois à des programmes de recherche. Au début des années 1960, 300 ingénieurs et scientifiques nord-coréens suivirent une formation dans les centres nucléaires soviétiques. Avec leur aide, ils construisirent une centrale en 1964, puis assemblèrent un réacteur de recherche supervisé par les Soviétiques, fonctionnel en 1967. Une seconde phase débuta en 1979, avec la fabrication d’un nouveau réacteur, de deux usines de retraitement de plutonium et de fabrication de barres de combustible. En 1980, un peu plus d’une génération après la guerre, la RPDC lançait son programme d’acquisition de l’arme atomique. À nouveau une génération plus tard, en octobre 2006, le pays réussissait son premier essai nucléaire, suscitant la peur dans le monde entier.
Loin de la folie qu’on leur prête, les Nord-Coréens, en installant un climat nucléaire, veulent croire qu’ils ont enfin assuré une sécurité relative et une indépendance à la moitié du royaume du petit-fils du ciel.
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