<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Rien que la terre: La géopolitique gaullienne avant de Gaulle

9 avril 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Le général de Gaulle inspecte les forces libres françaises en Angleterre. Numéro de reportage : AP21581151_000002 AP/SIPA
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Rien que la terre: La géopolitique gaullienne avant de Gaulle

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130 ans de sa naissance à Lille, 80 ans de l’appel du 18 juin à Londres et 50 ans de sa mort à Colombey : ce triple anniversaire est l’occasion de revenir sur les intuitions géopolitiques de De Gaulle en compagnie de François Kersaudy, auteur d’un indispensable Le Monde selon de Gaulle publié en 2019 chez Tallandier. 


Automne 1908, en corniche au collège Stanislas, Charles de Gaulle se prépare au concours de Saint-Cyr et disserte sur le traité de Francfort après la défaite de 1870 : « L’Angleterre n’a pas gagné à l’équilibre nouveau de l’Europe, bien que d’abord très satisfaite de l’humiliation française. La crainte qu’elle avait de voir la France s’assurer la rive gauche du Rhin est remplacée par un dépit de la puissance militaire formidable de l’Allemagne, moins accommodante qu’aucune autre. » Le futur élève-officier de Gaulle, fils de professeur, a résumé la géopolitique européenne de la fin du XIXe siècle et anticipé l’entrée en guerre des Britanniques en 1914. Le Rhin est l’épine dorsale de l’Europe occidentale : celui qui la contrôle domine le continent. Cette compréhension des enjeux internationaux, comparable à celle d’un Jacques Bainville, sera une constante chez cet officier pour le moins atypique. Parmi ses premiers souvenirs de jeunesse relatés plus tard dans ses Mémoires d’espoirs, on trouve à la première place l’humiliation française de la colonne Marchand à Fachoda qui est en quelque sorte la clé de partage franco-britannique de l’Afrique. Il a alors 8 ans. Inspiré par le patriotisme de ses parents, et tout particulièrement de sa mère, il grandit au pied des Invalides où repose le tombeau impérial de Napoléon. La géopolitique est en quelque sorte une deuxième langue maternelle. 

Plus à l’aise dans la réflexion stratégique que dans les rapports hiérarchiques 

De Gaulle n’est sans doute pas un chef de guerre charismatique ou un génie tactique comme Bonaparte. Dès qu’il en a la possibilité, il prend volontiers de la hauteur et se destine sans complexe à la direction stratégique du pays. On connaît son mot fameux « l’intendance suivra ». Son parcours militaire chaotique montre à quel point il est plus à l’aise dans la réflexion stratégique que dans ses rapports hiérarchiques où il agace beaucoup de ses chefs et de ses contemporains. Le 18 septembre 1914, il écrit à sa mère en pleine bataille de la Marne : « Il faudra surtout durcir son cœur pour que les propositions de paix que l’ennemi ne manquera pas de nous faire soient rejetées d’une seule voix par l’opinion publique. Outre une loyauté élémentaire, c’est notre intérêt le mieux entendu qui nous oblige à ne pas déposer les armes avant d’avoir rejoint les troupes russes à travers l’Allemagne. Sinon, ce serait à recommencer dans dix ans. » Le lieutenant de Gaulle est tellement en avance sur le traité de Versailles qu’il apparaît presque à contretemps voire à contre-emploi. Il a cette capacité rare à voir très au-delà des événements et des méandres de l’actualité. En 1945, les alliés auront retenu la leçon. 

 

En 1920, le capitaine de Gaulle participe à la mission militaire française en Pologne et à la défense de Varsovie contre l’offensive de l’Armée rouge.  La conférence qu’il donne à ses semblables est surprenante tant il comprend presque instinctivement la mécanique des peuples : « Pour empêcher le bolchevisme russe de déferler sur l’Europe centrale, une barrière solide et continue est nécessaire. […] Le bolchevisme ne durera pas éternellement en Russie. Un jour viendra, c’est fatal, où l’ordre s’y rétablira et où la Russie, reconstituant ses forces, regardera de nouveau autour d’elle. Ce jour-là, elle se verra telle que la paix va la laisser […], réduite en un mot aux limites de l’ancienne Moscovie. S’en contentera-t-elle ? Nous n’en croyons rien. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on reverra la Russie reprendre sa marche vers l’Ouest et vers le Sud-Ouest. » Comment ne pas rester ébloui devant une telle liberté de ton et d’analyse, devant autant de prémonition stratégique ? Le capitaine de Gaulle a presque un siècle d’avance sur son temps parce qu’il retient les leçons du passé et sait les décliner au présent. Les vieilles civilisations ne disparaissent pas comme ça. 

 

En 1922, il se souvient qu‘«il n’y avait pas d’Anglais à la bataille de la Marne… et ils se sont dispersés un peu hâtivement lors des grandes offensives allemandes de 1918. » Il ne sera donc pas surpris par Dunkerque et Mers El Kebir en 1940. À la fin de 1928, alors qu’il commande le 19e bataillon de chasseurs à Trêves, le commandant de Gaulle écrit : « L’armée du Rhin n’en a plus pour longtemps. […] Il faut être convaincu que l’Anschluss est proche, puis la reprise par l’Allemagne, de force ou de gré, de ce qui lui fut arraché au profit de la Pologne. Après quoi, on nous réclamera l’Alsace. Cela me paraît écrit dans le ciel. » La France se retire de Rhénanie en 1930, on connaît la suite. Dans une lettre à sa mère, datée du 20 décembre 1936, on est frappé là encore par son coup d’avance : « Nous allons rapidement à la guerre contre l’Allemagne et, pour peu que les choses tournent mal pour nous, l’Italie ne manquera pas d’en profiter et de nous donner le coup de pied de l’âne. […] La Pologne n’est rien, et d’ailleurs elle joue le double jeu. L’Angleterre a sa flotte, mais pas d’armée et une aviation actuellement très en retard. […] Personnellement, je suis convaincu qu’il [Hitler] a pour principal but d’écraser la France après l’avoir isolée ; comme il le dit dans Mein Kampf. » Le scénario de 1940 est déjà écrit. Et un peu plus loin : « Nous n’avons pas les moyens de refuser le concours des Russes, quelque horreur que nous ayons pour leur régime. » De Gaulle est un pur réaliste des relations internationales, il est capable de voir derrière les postures idéologiques l’âme et les mouvements des nations dans le temps long. Les États sont des êtres froids qui obéissent à des intérêts immuables, à ce titre le pacte germano-soviétique sera mortel à la France. Diviser l’Allemagne et la prendre à revers, c’est dans les vieux pots de l’histoire de France qu’on fait les meilleures confitures. 

 Réalisme : faire avec et défendre la France  

 En 1934, le lieutenant-colonel de Gaulle est affecté au Secrétariat général de la Défense nationale et cerne le potentiel non seulement économique, mais aussi militaire des États-Unis, alors en plein isolationnisme et crise économique: « Les États-Unis, pourvus d’immenses ressources, tant en matières premières qu’en outillage et en main-d’œuvre, dotés d’une organisation économique qui leur permet d’en tirer un vaste rendement […] ont dans leur capacité de production, une puissante force guerrière. » En 1937, il note cependant que la France sera, dans un premier temps, seule à supporter le premier choc de l’attaque allemande : « Les Américains, toujours temporisateurs, resteront d’abord des spectateurs, complaisants il est vrai. » François Kersaudy remarque dans ses deux volumes Le monde selon de Gaulle que « c’est de cette aptitude à regarder au-delà des apparences qu’était privé Adolf Hitler, qui affirmait à la même époque qu’une nation ne produisant ni tanks ni voitures de course dignes de ce nom serait hors d’état de mener une guerre moderne. » Charles de Gaulle a pris acte que les États-Unis sont devenus presque malgré eux en 1918 la première puissance mondiale. Il faudra faire avec. 

 

Le 18 juin 1940 à la radio de Londres, alors que tout semble perdu, de Gaulle est donc un des rares à comprendre que : « La France n’est pas seule ! Elle a un vaste Empire derrière elle. Elle peut faire bloc avec l’Empire britannique qui tient la mer et continue la lutte. » […] Elle peut, comme l’Angleterre, utiliser sans limites l’immense industrie des États-Unis. » Le 22 juin 1941, l’invasion allemande en URSS est fulgurante, mais depuis Jérusalem de Gaulle envoie ce télégramme : « Sans accepter de discuter actuellement les vices et même les crimes du régime soviétique, nous devons proclamer, comme M. Churchill, que nous sommes très franchement avec les Russes puisqu’ils combattent les Allemands. […] Les avions, les chars et les soldats allemands que les Russes détruisent et détruiront ne seront plus là pour nous empêcher de libérer la France. » Foin de lutte contre le bolchévisme ou de défaitisme, seule la libération de la France importe. Le 7 décembre 1941, tandis que la flotte américaine coule à Pearl Harbor, de Gaulle peut savourer la réalisation de ses prédictions de 1940. Il est étonnamment soulagé : « Eh bien, cette guerre est finie. […] Bien sûr, il y aura encore des opérations, des batailles et des combats, mais la guerre est finie, puisque l’issue en est dorénavant connue. Dans cette guerre industrielle, rien ne peut résister à la puissance américaine. » 

 

De Gaulle ne lit pas dans le marc de café. S’il apparaît si sûr de lui, c’est que sa solide connaissance de l’histoire et de la géographie du monde lui font tout simplement percevoir la vraie nature du nazisme et l’aspect réellement mondial de la guerre ; il ne s’est pas contenté, comme son ancien chef de corps, le maréchal Pétain, de faire une lecture franco-allemande du conflit. La Deuxième Guerre mondiale n’est pas une simple revanche de la première. De Gaulle, qui est un ancien du 33e Régiment d’Infanterie d’Arras est resté fasciné par le conflit séculaire avec l’Allemagne, mais il a conscience que l’empire colonial est une carte primordiale dans le jeu français et qu’on peut s’en servir comme base de repli. Dès qu’il en aura la possibilité, il s’installera à Alger. 

Mais le 21 août 1942, de Gaulle pense déjà à l’après. Il confie à son officier d’ordonnance Claude Bouchinet-Serreulles qui l’accompagne en Syrie : « Pour refaire une Europe, il faudra y mettre une Allemagne, mais une Allemagne au préalable vaincue, au contraire de ce qu’elle fut en 1918. » Toujours ce temps d’avance et cette mémoire des erreurs passées. Derrière le militaire se dévoile le professeur d’histoire diplomatique. 

 Régler l’horloge de l’équilibre diplomatique 

 Au fond, la géopolitique gaullienne est une géopolitique classique. Elle repose sur la primauté des intérêts de la nation française vue comme maillon central de l’équilibre des forces en Europe et dans le monde. Notion que l’on peut retrouver aisément chez Richelieu, Choiseul, Vergennes ou Talleyrand. Pour tenir cet équilibre et contrer les pulsions impérialistes, il faut compter sur ces maudits Anglais, se servir des Américains tout en les maintenant à distance, rétrécir l’Allemagne le plus possible et se ménager un solide contrepoids à l’Est. Encore faut-il pouvoir l’énoncer et la mettre en œuvre au milieu des tempêtes. À l’été 1942, de Gaulle n’est encore qu’un général rebelle sous la tutelle des Anglais. Bientôt, il pourra mettre en application ses conceptions géopolitiques à la tête de l’État. Dès 1944, il s’impose tant bien que mal entre les trois grands (Churchill, Roosevelt et Staline) et met en garde contre le poids trop important concédé à Staline par Roosevelt. De retour au pouvoir en 1958, il n’aura de cesse d’expliquer que la guerre froide est déjà terminée et qu’il faut au contraire réintroduire la Russie et la Chine dans le nouveau concert des nations mondiales. Enfin de Gaulle se méfie des technostructures européennes qui tendent à effacer les mémoires des nations et pourraient paradoxalement menacer le continent et sa civilisation. En 1960, il met en garde : « Chaque peuple est différent des autres, incomparable, inaltérable. Il doit rester lui-même, tel que son histoire et sa culture l’on fait, avec ses souvenirs, ses croyances, ses légendes, sa foi, sa volonté de bâtir son avenir. Si vous voulez que des nations s’unissent, ne cherchez pas à les intégrer comme on intègre des marrons dans une purée… Il faut respecter leur personnalité. Il faut les rapprocher, leur apprendre à vivre ensemble, amener leurs gouvernants légitimes à se concerter, et, un jour, à se confédérer, c’est-à-dire à mettre en commun certaines compétences, tout en restant indépendants pour tout le reste. C’est comme ça qu’on fera l’Europe. On ne la fera pas autrement. » 50 ans après sa mort, les leçons géopolitiques du général de Gaulle à Alain Peyrefitte n’ont pas pris une ride. 

 

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À propos de l’auteur
Hadrien Desuin

Hadrien Desuin

Ancien élève de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr, Hadrien Desuin est membre du comité de rédaction de Conflits.
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