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À Ceuta, la petite diaspora hindoue (≈1 500 personnes) exerce une influence majeure dans cette « ville des quatre cultures » grâce à son poids économique et son intégration civique.
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Issue de commerçants sindhis installés dès le XIXe siècle et renforcée après 1947, elle s’est structurée autour des « bazars », tout en gagnant en visibilité religieuse, culturelle et politique.
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Face au déclin du commerce détaxé, elle accompagne la reconversion numérique de Ceuta, malgré des fragilités démographiques et linguistiques.
À l’extrémité nord de l’Afrique, face au détroit de Gibraltar, la ville autonome espagnole de Ceuta constitue un espace singulier. Sur seulement 18,5 kilomètres carrés vivent 83 595 habitants en 2025, soit une densité de 4 518,65 habitants par km², c’est-à-dire une des plus élevées d’Espagne. Dans cette enclave stratégique, où cohabitent communautés chrétienne (un peu plus de 50 % de la population totale), musulmane, juive et hindoue, s’est forgée au fil des siècles l’idée d’une « ville des quatre cultures ».
Parmi elles, la diaspora hindoue, forte d’environ 1 500 membres (soit près de 2 % de la population de Ceuta), exerce une influence qui dépasse largement son poids démographique. Concentrée dans les quartiers centraux et historiquement implantée dans le commerce, elle est perçue comme un acteur stabilisateur. Son rôle tient à la fois à son ancienneté, à son intégration civique et à son capital économique.
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De la route des Indes à l’exil de 1947 : une implantation mondialisée
L’histoire hindoue de Ceuta s’inscrit dans les logiques de la mondialisation coloniale. Le premier enregistrement officiel d’un résident hindou sur place date de 1829, mais l’installation structurée ne commence que vers 1892, portée par des commerçants sindhis originaires de la vallée de l’Indus, alors sous domination britannique. L’ouverture du canal de Suez en 1869 joue un rôle décisif en réduisant les temps de trajet entre l’Inde et l’Europe, mais aussi en favorisant l’essor des réseaux de marchands appelés Sindworkis.

c Fares Nimri
Ces entrepreneurs recherchent des ports francs et des zones à fiscalité allégée. La ville espagnole de Ceuta, connectée à Gibraltar et Tanger, devient dans ce cadre une escale stratégique pour l’importation de soies, d’épices et d’objets artisanaux destinés aux militaires et voyageurs européens.
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La rupture intervient en 1947 avec la partition des Indes, puisque la province du Sind est intégrée au Pakistan. Par conséquent, les hindous sindhis se retrouvent minoritaires dans un État à identité musulmane affirmée. Face aux violences communautaires, nombre de familles choisissent l’exil. Pour celles déjà présentes à Ceuta, l’installation devient définitive. En 1948, l’Association des Commerçants hindous de Ceuta est créée, marquant le début de l’organisation officielle de la communauté.
Entre 1950 et 1980, le modèle économique du « bazar » s’impose et des enseignes comme « Bazar indien » ou « Bazar d’Orient » deviennent des institutions locales. Certaines familles, établies dès 1909, transforment ces échoppes en entreprises multigénérationnelles. L’accès massif à la nationalité espagnole dans les années 1980, à la veille de l’entrée de l’Espagne dans la Communauté économique européenne (1986), ancre définitivement cette diaspora dans le tissu local et national.
Spiritualité, syncrétisme et visibilité publique
L’inauguration en 2007 du temple hindou de Ceuta, situé rue Echegaray, marque un tournant symbolique. Conçu selon une architecture néo-védique moderne, il abrite des divinités majeures, telles que Ganesh, Lakshmi, Durga, Krishna et Radha, mais aussi Jhulelal, figure tutélaire des Sindhis.
Fait notable, le temple accueille également des images de la Vierge d’Afrique et de la Vierge de la Rosée, ce qui illustre un surprenant syncrétisme assumé. En 2017, l’autorisation donnée à une statue de Ganesh d’entrer dans l’église de la Vierge-de-l’Afrique lors d’une procession suscite une polémique avec l’évêché de Cadix (dont dépend Ceuta), mais renforce paradoxalement la solidarité locale autour de la notion de convivencia (« cohabitation »).
Les fêtes hindoues sont désormais inscrites dans l’espace public : Diwali bénéficie d’un éclairage spécifique dans la ville, la Holi (ou fête des couleurs) attire une jeunesse de toutes confessions et la journée du yoga participe à la diplomatie culturelle locale. Ces événements ne relèvent plus du folklore marginal, mais d’un patrimoine partagé au sein même de Ceuta.
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Intégration civique et rôle politique
L’intégration de la communauté hindoue de Ceuta repose sur un haut niveau d’éducation et une mobilité sociale très nette, les jeunes générations investissant massivement les professions libérales et l’administration. La trajectoire de Kissy Chandiramani Ramesh, née en 1979 à Ceuta, illustre cette évolution. Diplômée en droit à Madrid puis en droit européen à la Sorbonne, elle devient en 2019 la première députée d’origine hindoue au Congrès des députés, chambre basse des Cortes (Parlement central espagnol). Conseillère aux Finances, à l’Économie et à la Transformation numérique de Ceuta, elle pilote la modernisation fiscale de l’enclave et figure même dans la liste des femmes les plus influentes du monde pour l’édition 2025 du célèbre classement établi par Forbes.
D’autres personnalités, telles que Ramesh Chandiramani ou encore l’homme d’affaires Ramesh Daswani, jouent un rôle clef dans la médiation interreligieuse et la philanthropie locale.
Le documentaire El bazar de mis padres, réalisé par Rakesh Narwani, contribue de son côté à inscrire la mémoire de la communauté dans le récit collectif.
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La grande mutation économique : du bazar au centre numérique
Oui, mais voilà : le modèle historique du commerce détaxé est aujourd’hui fragilisé, à Ceuta comme ailleurs. La concurrence des échanges électroniques mondiaux, les évolutions réglementaires à la frontière marocaine et le manque de relève générationnelle affaiblissent en effet les bazars traditionnels, dont certains sont actifs depuis plus de 70 ans.
Face à ces défis, la ville espagnole, qui a acquis son autonomie en 1995, cherche à se repositionner comme plateforme numérique. Or, l’impôt sur la production, les services et l’importation (IPSI), taxe remplaçant la TVA à Ceuta et Melilla, propose des taux réduits attractifs pour des secteurs tels que les services numériques et le jeu en ligne. Pour leur part, les bonifications de l’impôt sur les sociétés renforcent l’argumentaire fiscal des autorités locales. La communauté hindoue, grâce à ses réseaux transnationaux et à sa connaissance des marchés indiens, entend donc bénéficier de ce cadre afin de faciliter l’implantation à Ceuta d’entreprises technologiques souhaitant accéder au marché européen. Sa stratégie consiste de fait à transformer l’héritage marchand en capital relationnel au service d’une économie de la donnée, de la cybersécurité et des services dématérialisés, surtout depuis que Ceuta a remplacé Gibraltar comme pôle des paris virtuels en Méditerranée occidentale.
Fragilités démographiques et avenir européen
Il faut cependant rappeler qu’avec 1 500 membres à peine, la communauté hindoue de Ceuta reste démographiquement vulnérable. L’exode des jeunes les mieux formés vers des centres urbains péninsulaires, comme Madrid, Barcelone ou encore Málaga pose la question du renouvellement générationnel. Par ailleurs, le sindhi, langue de l’intimité familiale, connaît un recul au profit d’un espagnol hégémonique, illustrant un bilinguisme de plus en plus asymétrique. Toutefois, des conventions passées avec le ministère de la Culture de Ceuta visent à préserver le temple de la rue Echegaray et les festivités, afin d’éviter que Diwali ou la Holi ne deviennent de simples attractions touristiques.
Au-delà du cas local, la diaspora hindoue de Ceuta constitue un observatoire des dynamiques contemporaines du multiculturalisme européen. Issue d’un traumatisme historique, elle a su transformer l’exil en ressource stratégique, articulant fidélité aux racines sindhies et loyauté civique espagnole. Dans un espace frontalier marqué par des tensions migratoires et identitaires, elle incarne la possibilité d’un pluralisme stabilisateur.
L’enjeu des prochaines décennies sera de consolider cette réussite en l’adaptant à l’économie numérique planétaire sans dissoudre l’identité qui en constitue la matrice. À l’ombre du détroit de Gibraltar, cette minorité rappelle dans tous les cas qu’en matière géopolitique, l’influence ne se mesure pas seulement en nombre, mais aussi en capacité d’articulation entre les mondes.
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