Du coup de force au Venezuela aux ambitions américaines dans l’Arctique, Donald Trump réactive la doctrine Monroe et son corollaire interventionniste. Derrière des opérations militaires ciblées et des tensions avec des alliés historiques se dessine une stratégie de contrôle de l’hémisphère occidental face à la montée des rivalités mondiales.
Hugues Eudeline, directeur de recherche à l’Institut Thomas More, auteur de Géopolitique de la Chine. Une nouvelle thalassocratie (PUF, 2024)
Depuis la prise de fonction du président Trump, les États-Unis d’Amérique font l’usage répété de leurs forces armées en pratiquant ce que Russell F. Weighley, professeur d’histoire à Temple University, appelle « The American Way of War », cette manière américaine de faire la guerre qui consiste à ne s’engager que si les forces américaines disposent d’une supériorité écrasante pour atteindre leurs objectifs politiques sans coup férir. Et, suivant l’expression souvent moquée des années 1990, en pratiquant la guerre zéro mort — américains, bien sûr !
Elle atteint aujourd’hui son acmé avec une supériorité technologique et stratégique écrasante, à nulle autre pareille si ce n’est la puissance montante de la Chine, dont la capacité nucléaire est encore bien trop inférieure pour être réellement menaçante. Le président Trump ne veut plus d’expéditions militaires outremer, toujours susceptibles de se transformer en bourbiers où la force brute s’enlise inexorablement au fil du temps. Il leur préfère des frappes sélectives, chirurgicales, aux risques mesurés. Il use sans modération du hard power tel qu’il est défini par Joseph Nye, cette coercition qui mêle tout à la fois puissance militaire et économique.
L’opération Absolute Resolve, un signal stratégique
L’année a commencé par une de ces actions d’éclat des forces armées américaines, le 3 janvier dernier. Loin d’être l’homme inconséquent que présentent certains médias français, le président Trump a su préparer et mener avec la plus grande efficacité l’opération militaire « Absolute Resolve ». Elle a permis la capture du dirigeant vénézuélien Maduro — ainsi que de sa femme — et de les livrer à la justice américaine qui l’accuse de violation des droits de l’homme, corruption, trafic de drogues et fraude électorale.
Pour Le Monde, « le droit international est sans aucune ambiguïté : l’attaque américaine sur Caracas est une agression, et le statut des forces américaines au Venezuela n’a pas de base légale solide ». Peut-être. Ou pas. Un dirigeant parvenu au pouvoir par la force et qui n’est pas reconnu par la plus grande partie des pays membres des Nations Unies est-il légitime ?
Donald Trump a-t-il abusé de la force et transgressé les lois américaines ? Contrairement à ce que prétendent ses critiques, et en vertu de la loi sur les pouvoirs de guerre de 1973 (War Powers Resolution), un président peut engager des forces militaires en réponse à une menace imminente, ou dans le cadre de certaines actions militaires urgentes, sans avoir besoin de l’autorisation du Congrès. Cette loi impose cependant d’en informer celui-ci dans les 48 heures suivant l’engagement des forces armées. Elles doivent être retirées au bout de 90 jours si le Congrès n’a pas autorisé la poursuite de l’opération. Pour l’heure, aucune force armée des États-Unis n’est implantée sur le sol du Venezuela.
Pour expliquer sa politique, le président des États-Unis se place dans le temps long et fait appel à James Monroe, cinquième président, qui avait énoncé le 2 décembre 1823 ce qui restera connu sous l’appellation de « doctrine Monroe ». À l’époque, les États-Unis sont peuplés essentiellement d’Européens contraints de fuir le vieux continent pour des raisons politiques, économiques, religieuses, etc. À la recherche d’un monde nouveau, loin des guerres et des persécutions qui ne cessent de ravager un vieux continent incapable de vivre en paix, ils veulent couper les ponts avec leurs origines et réserver l’Amérique aux seuls Américains qu’ils sont devenus.
En conséquence de quoi, la nouvelle doctrine établit que l’Amérique du Nord et l’Amérique du Sud ne sont plus ouvertes à la colonisation par les Européens. Les États-Unis considèrent désormais toute intervention des Européens dans les affaires du continent américain comme une menace pour leur sécurité et pour la paix. En contrepartie, les États-Unis n’interviendraient jamais dans les affaires européennes. Et ce seront les Européens eux-mêmes qui quémanderont l’aide des Américains pendant les deux guerres mondiales, contre la volonté de la grande majorité de ces derniers.
Le corollaire Roosevelt, fondement de l’interventionnisme
Ce que les médias actuels oublient de préciser — et qui explique l’intervention au Venezuela — est le « corollaire » à cette doctrine. Il avait été énoncé en 1904 par le président Theodore (Teddy) Roosevelt et stipulait que « l’injustice chronique ou l’impuissance qui résulte en un relâchement général des règles de la société civilisée peut exiger, en fin de compte, en Amérique ou ailleurs, l’intervention d’une nation civilisée et, dans l’hémisphère occidental, l’adhésion des États-Unis à la doctrine de Monroe peut forcer les États-Unis, à contrecœur cependant, dans des cas flagrants d’injustice et d’impuissance, à exercer un pouvoir de police international ».
Si la doctrine Monroe voulait prévenir une intervention des Européens dans les Amériques, c’est le corollaire de Roosevelt qui justifie une intervention des États-Unis où que ce soit dans l’hémisphère occidental, c’est-à-dire les deux Amériques. C’est la « Big stick policy ». En 1934, le Président Franklin D. Roosevelt renoncera à l’interventionnisme et établira une politique de bon voisinage dans l’hémisphère.
2026 marque le retour à la doctrine et à son corollaire avec la nouvelle « Stratégie de sécurité nationale » des États-Unis d’Amérique de novembre 2025, qui précise que « nous voulons nous assurer que l’hémisphère occidental reste suffisamment stable et bien gouverné pour prévenir et décourager les migrations massives vers les États-Unis ; nous voulons un hémisphère dont les gouvernements coopèrent avec nous contre les narcoterroristes, les cartels et autres organisations criminelles transnationales ; nous voulons un hémisphère qui reste à l’abri des incursions étrangères hostiles ou de la mainmise sur des actifs clés, et qui soutienne les chaînes d’approvisionnement essentielles ; et nous voulons garantir notre accès continu à des emplacements stratégiques clés. En d’autres termes, nous affirmerons et appliquerons un « corollaire Trump » à la doctrine Monroe ».
Ce corollaire Trump fait cependant peser une menace latente sur des pays ou des territoires contrôlés par des alliés traditionnels des États-Unis, mais géographiquement situés dans l’hémisphère occidental. Il s’agit du Canada, du Groenland et — pourquoi pas — de Saint-Pierre-et-Miquelon ainsi que de la Guyane.
L’Arctique, nouvel espace de rivalités majeures
Si ces deux derniers ne présentent pas d’intérêt stratégique majeur pour les États-Unis, il n’en est pas de même pour les deux premiers qui sont riverains de l’océan Arctique, qui prend une importance croissante avec le réchauffement climatique. La fonte des glaces permet l’ouverture progressive de la route maritime du Nord-Est. Elle est un tiers moins longue entre l’Asie et l’Europe que celle qui passe par les océans Indien, la mer Rouge et la Méditerranée ; laquelle est soumise aux aléas géopolitiques de la piraterie somalienne et des attaques perpétrées par les Houtis du Yémen ou les risques de fermeture du canal de Suez.
Cette nouvelle voie maritime permettra aussi de désenclaver la Russie en lui donnant accès aux eaux chaudes, ce à quoi elle n’a jamais pu parvenir durablement depuis sa création. Elle y côtoie la nouvelle thalassocratie chinoise. À la recherche de nouveaux marchés, la Chine s’y oppose principalement aux États-Unis, qu’elle veut remplacer comme première puissance maritime mondiale en 2049 au plus tard. Ces derniers qui veulent contrôler le plus grand domaine maritime possible de cet océan le pourraient en dominant, outre celui de l’Alaska, ceux du Groenland et du Canada. Ceci explique le bras de fer que pratique l’administration Trump avec le Danemark, qui administre le Groenland, et le gouvernement canadien.
L’océan Arctique est un espace probable de confrontations économiques à venir entre les grandes puissances en tant qu’artère principale des échanges de biens, de développement des côtes et d’exploitation des gigantesques gisements de matières premières et énergétiques qui s’y trouvent. Au plan stratégique, c’est aussi le trajet le plus court entre la Russie et les États-Unis, celui qu’emprunteraient les missiles intercontinentaux, et les bombardiers en cas de conflit nucléaire entre les deux États. C’est également à partir des eaux de l’océan Arctique que leurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins pourraient lancer leurs missiles embarqués, diminuant encore plus leur temps de vol. Enfin, l’arrivée de nouvelles armes, comme les missiles hypersoniques et de croisière, réduirait encore les temps de réaction. Cela contraint les États-Unis à accélérer et renforcer les capacités du contrôle aérospatial de l’Amérique du Nord avec ce que le président Trump appelle le Golden Dome, en reprenant le contrôle exclusif du NORAD — qui est actuellement une organisation binationale américaine et canadienne — et en déployant la partie septentrionale de ce système d’armes avancé au Groenland, au Canada et en Alaska. Ce qui pourrait expliquer ses revendications territoriales impératives. L’Arctique devient chaque jour davantage l’espace de confrontation des puissances maritimes majeures.









