Élection présidentielle au Pérou : la démocratie au bord du précipice

26 juin 2026

Temps de lecture : 12 minutes

Photo : A supporter of presidential candidate Roberto Sanchez of the Together for Peru party march in protest against presidential candidate Keiko Fujimori of the Popular Force party in Lima, Peru, Friday, June 19, 2026. (AP Photo/Miguel Paredes)/MMS110/26170819076822//2606201100

Abonnement Conflits

Élection présidentielle au Pérou : la démocratie au bord du précipice

par

  • Le 7 juin 2026, Keiko Fujimori l’emporte à l’arraché — 44 453 voix d’avance, soit 0,24 point — face au candidat de gauche Roberto Sánchez.

  • Derrière ce résultat se dessine un pays coupé en deux : les Andes rurales contre la côte et la capitale, le vote de la diaspora ayant inversé un résultat qui, sur le seul territoire national, donnait Sánchez vainqueur.

  • Au terme d’une décennie d’instabilité — neuf présidents, destitutions en série —, cette victoire étroite ouvre une présidence sans majorité ni mandat incontestable, sous la menace d’une nouvelle explosion sociale.

Quand les urnes ne suffisent plus à départager un pays

Nulle élection présidentielle n’a probablement jamais autant cristallisé les fractures d’un pays. Au Pérou, ce scrutin de 2026 ne se résume en effet pas à l’affrontement entre deux candidats, car il est l’aboutissement d’une décennie d’instabilité institutionnelle, de défiance envers les élites et de recomposition politique. Avec seulement 44 453 voix d’avance, soit 0,24 point, Keiko Fujimori est parvenue à remporter une victoire d’une extrême étroitesse face au candidat de gauche, Roberto Sánchez.

Derrière ce résultat se dessine une réalité autrement plus inquiétante : une nation profondément divisée, des institutions fragilisées et une gouvernabilité plus incertaine que jamais.

Une décennie sous haute tension

La crise que traverse aujourd’hui le Pérou ne date pas de cette seule élection. Depuis près de dix ans, le pays connaît en réalité une confrontation permanente entre le président de la République et le Congrès. Les mécanismes parlementaires de destitution du chef de l’État, initialement conçus comme des garde-fous démocratiques, sont progressivement devenus des instruments de lutte politique.

À cet égard, l’épisode décisif intervient en décembre 2022, lorsque le président Pedro Castillo tente de dissoudre illégalement le Parlement avant d’être immédiatement déchu pour « incapacité morale permanente », puis emprisonné. Sa vice-présidente, Dina Boluarte, lui succède, mais échoue rapidement à restaurer la confiance. Son mandat est de fait marqué par une répression particulièrement violente des manifestations dans le sud andin, qui fait plus de cinquante morts, tandis que sa popularité s’effondre à des niveaux historiquement bas. Pour conserver le pouvoir, elle abandonne ainsi progressivement ses positions de gauche afin de gouverner avec les partis conservateurs, majoritaires au Congrès.

La situation se dégrade encore davantage avec le scandale du « Rolexgate », déclenché après la découverte de montres de luxe et de bijoux non déclarés par la dirigeante. Quelques mois plus tard, des révélations concernant des opérations de chirurgie esthétique pratiquées sans transfert officiel des pouvoirs alimentent encore les critiques contre la présidente. Pourtant, c’est surtout l’explosion de l’insécurité qui finit par emporter son mandat. L’attaque armée contre le célèbre groupe musical Agua Marina, à l’automne 2025, devient effectivement le symbole d’un État incapable d’assurer la sécurité de ses citoyens. Craignant d’en payer le prix dans les urnes, les partis conservateurs retirent leur soutien à Dina Boluarte. Le 10 octobre 2025, le Congrès la destitue par 122 voix sur 130.

La République des présidents éphémères

La transition qui suit confirme la fragilité des institutions péruviennes. José Jerí, président du Congrès et premier chef de l’État issu de la génération des millennials, assure l’intérim. Son passage à la présidence ne dure pourtant que quelques mois, puisqu’en février 2026, le scandale du « Chifagate », provoqué par des rencontres secrètes avec un homme d’affaires chinois placé sous surveillance des autorités, entraîne sa destitution après un vote de censure.

Le Congrès désigne alors José María Balcázar, ancien magistrat de 83 ans, pour conduire le pays jusqu’aux élections générales. Or, son exécutif repose sur une alliance de circonstance entre des formations de droite et de gauche davantage préoccupées par le partage du pouvoir que par un véritable projet politique commun. Cette succession accélérée de dirigeants fait du Pérou un cas presque unique en Amérique latine : en l’espace d’une décennie, le pays a connu neuf présidents, nourrissant dans l’opinion publique l’idée d’une « dictature parlementaire » dans laquelle les cabinets tombent moins sous l’effet des urnes que des rapports de force internes au Congrès.

La crise institutionnelle débouche néanmoins sur une réforme historique. En 2024, une révision constitutionnelle restaure le bicaméralisme, supprimé depuis le coup d’État du président Alberto Fujimori (1990-2000) en 1992. À partir de juillet 2026, le Parlement comprendra 190 élus répartis entre un Sénat de 60 membres et une Chambre des députés de 130 sièges. Si cette réforme ambitionne de mieux équilibrer les pouvoirs, elle introduit aussi une nouvelle complexité politique, étant donné que le Sénat dispose d’importantes prérogatives institutionnelles, notamment la nomination des plus hauts responsables nationaux et la possibilité d’engager des procédures de destitution (tout en étant impossible à dissoudre par le président de la République). Ce choix, destiné à renforcer la stabilité, pourrait donc accentuer les risques de blocage entre l’exécutif et le législatif.

Une campagne sous le signe des extrêmes

Dans ce contexte de profonde défiance, la campagne présidentielle de 2026 apparaît moins comme un affrontement classique entre majorité et opposition que comme une confrontation entre trois visions de l’avenir du Pérou. À droite, Keiko Fujimori entend incarner le retour de l’autorité et de la stabilité économique. À gauche, Roberto Sánchez promet une refondation sociale de l’État. Enfin, Rafael López Aliaga, ancien maire de Lima (2023-2025), pousse encore plus loin le discours sécuritaire, quitte à remettre en cause certains équilibres démocratiques.

À 51 ans, Keiko Fujimori dispute sa quatrième campagne présidentielle consécutive. Fille de l’ancien dictateur Alberto Fujimori (dont le souvenir continue de diviser profondément la société péruvienne), elle reste la personnalité politique la plus connue du pays. Malgré plusieurs années de procédures judiciaires dans le cadre de l’affaire de corruption Odebrecht (finalement annulées pour vice de procédure en octobre 2025), elle parvient une nouvelle fois à rassembler l’électorat conservateur autour d’un message simple : « Fujimori revient, l’ordre revient ».

Son programme est ainsi largement dominé par les questions de sécurité. Face à l’explosion de la criminalité, elle propose le déploiement permanent de militaires dans les villes aux côtés de la police, l’expulsion immédiate des étrangers condamnés pour des délits et la mise au travail obligatoire des détenus afin de financer une partie du coût de leur incarcération. Sur le plan économique, elle se présente comme la garante du modèle libéral instauré par la Constitution de 1993. Son objectif consiste ainsi à ramener rapidement le déficit public à 1 % du PIB, à simplifier les procédures administratives pour attirer davantage d’investissements et à créer un « impôt populaire » qui redistribuerait directement une partie des redevances minières aux populations vivant à proximité des sites d’exploitation. Cette dernière proposition vise à désamorcer les conflits sociaux récurrents dans les zones andines tout en préservant l’attractivité du secteur extractif.

Face à elle, Roberto Sánchez incarne la continuité politique de Pedro Castillo. Ancien ministre du Commerce extérieur et du Tourisme, ce psychologue de formation entend reconstruire un État qu’il juge confisqué par les élites économiques de Lima. Son projet repose par conséquent sur la convocation d’une Assemblée constituante, la création d’un État plurinational, la renégociation des grands contrats miniers et énergétiques ainsi que la suppression des avantages fiscaux accordés aux multinationales. Il promet par ailleurs d’imposer une taxation exceptionnelle sur les bénéfices des compagnies minières afin de financer davantage de politiques sociales. Pendant plusieurs mois, Roberto Sánchez revendique aussi la libération immédiate de Pedro Castillo et annonce son intention de remplacer Julio Velarde, gouverneur de la Banque centrale considéré comme le garant de la stabilité monétaire péruvienne. Cette dernière proposition provoque une vive inquiétude sur les marchés financiers, ce qui contraint le candidat à modérer son discours à l’approche du second tour.

Le troisième candidat le plus important de cette élection, Rafael López Aliaga, occupe une place singulière. Ancien maire de Lima, entrepreneur prospère et figure de la droite chrétienne ultraconservatrice, il construit sa campagne autour d’une rhétorique ouvertement inspirée du président salvadorien Nayib Bukele. Il défend ainsi la militarisation complète de la sécurité intérieure et la construction de prisons de haute sécurité dans les Andes, et va jusqu’à proposer que des troupes américaines puissent intervenir directement sur le territoire péruvien afin de lutter contre le crime organisé. Battu de très peu au premier tour, il refuse d’admettre sa défaite, réclame un audit international et appelle ses partisans à se mobiliser contre ce qu’il présente comme une fraude électorale.

À lire aussi : Le Salvador, territoire de gangs devenu nouvel Eldorado touristique

Le poids de l’insécurité et de la crise sociale

Si la campagne péruvienne est aussi polarisée, c’est parce qu’elle répond à des inquiétudes très concrètes de la population.

Longtemps dominée par la lutte contre la corruption, la vie politique du pays est dorénavant submergée par la question sécuritaire.

De fait, les réseaux d’extorsion et les organisations criminelles transnationales, notamment le Tren de Aragua, se sont implantés dans les principales villes du pays. Les chauffeurs d’autobus, les commerçants et les petites entreprises sont devenus les cibles quotidiennes du racket. En outre, les assassinats et les attentats spectaculaires de 2025 ont renforcé l’impression que l’État a perdu le contrôle de certaines portions du territoire. Cette situation explique en grande partie le succès des discours réclamant un durcissement sans précédent des politiques sécuritaires.

À cette insécurité s’ajoute une situation économique paradoxale. Le Pérou demeure effectivement un des pays les plus rigoureux d’Amérique latine sur le plan macroéconomique grâce à la politique prudente de sa Banque centrale. Pourtant, cette stabilité ne se traduit pas par une amélioration du niveau de vie. En 2026, la pauvreté atteint ainsi 33 % de la population, tandis que 70 % des actifs travaillent dans l’économie informelle, proportion qui grimpe jusqu’à 94 % dans les régions rurales andines. Dans ces territoires riches en ressources minières, une grande partie de la population estime d’ailleurs ne tirer aucun bénéfice des importantes recettes générées par les exportations de cuivre, d’or ou de gaz naturel. L’incapacité de l’État à transformer cette richesse en services publics efficaces suscite par conséquent un profond ressentiment envers Lima et les institutions nationales.

Cette défiance se retrouve également dans les débats autour de la nouvelle loi APCI, adoptée en 2025 et rapidement surnommée « loi sur les ONG ». Le texte impose en effet un contrôle beaucoup plus strict des financements étrangers reçus par les organisations non gouvernementales. Pour ses défenseurs, il s’agit de protéger la souveraineté nationale face à d’éventuelles influences extérieures. Ses opposants (parmi lesquels les Nations unies et plusieurs organisations internationales de défense des droits de l’homme) dénoncent au contraire un instrument destiné à restreindre le travail des journalistes, des observateurs électoraux et des associations enquêtant sur les violences policières ou les atteintes aux libertés publiques.

Enfin, les enjeux géopolitiques occupent une place croissante dans le débat national. Le Pérou entretient désormais une relation économique étroite avec la Chine, devenue son premier partenaire commercial et un investisseur majeur grâce notamment au développement du vaste port de Chancay, appelé à transformer les échanges entre l’Amérique du Sud et l’Asie. Dans le même temps, l’administration américaine de Donald Trump cherche à renforcer sa coopération militaire avec Lima. Les futurs dirigeants péruviens devront ainsi arbitrer entre une dépendance économique de plus en plus forte envers Pékin et un partenariat stratégique, mais à haut risque avec Washington.

À lire aussi : Le port de Chancay au Pérou : une pierre chinoise dans l’arrière-cour des États-Unis ?

Premier tour de la présidentielle : la démocratie en miettes

Les 12 et 13 avril 2026, les Péruviens sont appelés aux urnes dans des conditions inédites. Pour la première fois de son histoire récente, le scrutin présidentiel se déroule sur deux journées. Cette décision d’urgence du Jury national des Élections (JNE) fait suite à de graves défaillances informatiques ayant perturbé le système de transmission des résultats du Bureau national des Processus électoraux (ONPE) et retardé l’ouverture de centaines de bureaux de vote. Ce simple incident logistique nourrit déjà les soupçons d’une partie de la population à l’égard des institutions électorales.

Toutefois, le véritable enseignement de ce premier tour réside dans l’extrême fragmentation de la vie politique. Pas moins de 35 candidats briguent la magistrature suprême, ce qui souligne l’effondrement des grands partis traditionnels et la personnalisation croissante de la compétition électorale. Aucun prétendant ne parvient d’ailleurs à rassembler plus d’un électeur sur cinq. Keiko Fujimori arrive en tête avec 2 877 678 voix, soit 17,19 % des suffrages exprimés, devant Roberto Sánchez (12,04 %) et Rafael López Aliaga (11,91 %). Derrière eux, quatre autres candidats dépassent les 7 %, tandis que vingt-huit concurrents se partagent les miettes d’un électorat profondément dispersé.

Les chiffres traduisent ainsi une crise de représentativité rarement observée dans une république présidentielle. Les deux finalistes totalisent ensemble 29,23 % des suffrages exprimés, ce qui signifie que plus de 70 % des électeurs leur ont préféré un autre candidat. Il faut y ajouter 2,37 millions de votes blancs, plus d’un million de bulletins nuls et une abstention qui concerne près d’un quart du corps électoral.

Au total, près de dix millions de Péruviens choisissent soit de ne pas participer, soit de refuser les candidats proposés.

Cette défiance massive confirme l’ampleur du fossé séparant désormais les citoyens de leur classe politique.

La qualification pour le second tour donne en outre lieu à une bataille juridique particulièrement âpre. Roberto Sánchez ne devance Rafael López Aliaga que de 21 209 voix et ce dernier multiplie par la suite les recours devant les autorités électorales, retardant de près de deux semaines la proclamation officielle des résultats. Le 24 avril, le JNE rejette définitivement ses contestations par une décision de trois voix contre deux, laissant déjà planer le doute sur la légitimité du processus électoral.

Deux Pérou face à face pour le duel final

L’entre-deux-tours prend rapidement la forme d’une bataille entre deux modèles de société. En effet, les débats organisés par le JNE mettent en lumière des divergences profondes sur les questions économiques, institutionnelles et sécuritaires. Le 24 mai, les équipes techniques des deux candidats s’opposent frontalement. D’un côté, les économistes proches de Keiko Fujimori dénoncent les projets de nouvelle Constitution et de nationalisations défendus par Roberto Sánchez, qu’ils assimilent au risque d’une dérive comparable à celle du Venezuela. Les experts de gauche répliquent en plaidant pour une meilleure redistribution des richesses minières et une transition énergétique plus ambitieuse. Une semaine plus tard, le 31 mai, les deux candidats polémiquent directement lors du débat présidentiel, principalement autour de la réforme de la Constitution de 1993 et du rôle de l’État dans l’économie.

Chacun cherche alors à élargir sa base électorale. Keiko Fujimori reçoit le soutien de plusieurs figures du centre droit et de l’ancien président Pedro Pablo Kuczynski (2016-2018). Même Rafael López Aliaga appelle finalement à voter pour elle afin d’empêcher le retour de la gauche au pouvoir. De son côté, Roberto Sánchez adopte une stratégie de modération. Il atténue ainsi ses propositions de nationalisation, renonce à remettre immédiatement en cause l’indépendance de la Banque centrale et noue des alliances avec plusieurs formations centristes. Ce repositionnement lui permet de progresser fortement dans la capitale : alors qu’il ne recueillait qu’environ 3 % des intentions de vote à Lima après le premier tour, il dépasse finalement 33 % dans la capitale lors du scrutin décisif.

Le 7 juin 2026, les résultats offrent un dénouement d’une rare intensité. Après le dépouillement de 99,86 % des procès-verbaux, l’ONPE proclame la victoire de Keiko Fujimori avec 9 208 624 voix, soit 50,12 % des suffrages exprimés. Roberto Sánchez obtient de son côté 9 164 171 voix, soit 49,88 %. L’écart final n’est donc que de 44 453 voix, soit un des plus faibles jamais enregistrés dans l’histoire démocratique récente du pays. La participation atteint 71,94 %, tandis que les bulletins blancs et nuls demeurent nombreux, avec respectivement 117 768 et 1 160 069 voix.

Un pays coupé en deux

Au-delà du résultat, la géographie électorale révèle une nation presque irréconciliable.

Roberto Sánchez réalise des scores écrasants dans les régions andines et rurales. Dans des départements comme Puno, Cuzco, Ayacucho, Apurímac, Huancavelica, Junín ou encore Cajamarca, il dépasse souvent 70 %, voire 80 % des suffrages. Ce vote exprime le sentiment d’abandon de territoires qui estiment ne pas bénéficier des richesses produites par les activités minières et qui réclament une plus grande redistribution des ressources.

À l’inverse, Keiko Fujimori domine nettement les régions côtières, la capitale et les communautés péruviennes installées à l’étranger. À Lima, elle recueille plus de 65 % des voix, tandis que les régions du nord agro-exportateur lui accordent également une nette majorité. Le rôle de la diaspora s’avère décisif. Si l’on ne comptabilise que les votes exprimés sur le territoire péruvien, Roberto Sánchez arrive en réalité en tête avec 50,11 % des suffrages, contre 49,89 % pour sa rivale. Ce sont les électeurs vivant hors du pays (près de 1,2 million d’inscrits, principalement établis aux États-Unis d’Amérique et en Europe) qui inversent le résultat provisoire (en faveur de Roberto Sánchez) en accordant 65,6 % de leurs voix à Keiko Fujimori.

Cette situation entraîne immédiatement une nouvelle crise politique. Roberto Sánchez conteste effectivement la validité du vote consulaire, dénonçant le remplacement de la transmission numérique des procès-verbaux par leur acheminement physique. De son côté, Force populaire (parti de Keiko Fujimori) demande l’annulation des résultats de 225 bureaux de vote ruraux, essentiellement situés dans le département de Puno, invoquant des irrégularités de procédure. Pendant plus de dix-sept jours, les recours judiciaires se succèdent avant que les autorités électorales ne confirment définitivement la victoire de Keiko Fujimori. Refusant de reconnaître sa défaite, Roberto Sánchez appelle alors ses partisans à entrer dans « un état de lutte sociale et de résistance populaire », ce qui fait ressurgir le spectre des violentes mobilisations qui avaient suivi la chute de Pedro Castillo en 2022.

Gouverner un pays sans majorité

En devenant la première femme élue en tant que présidente de la République du Pérou, Keiko Fujimori réalise enfin l’objectif qu’elle poursuivait depuis près de quinze ans. Pourtant, cette victoire historique ressemble davantage à un point de départ qu’à un aboutissement, car son succès, obtenu de justesse, ne lui offre ni véritable état de grâce ni mandat incontestable. Une partie importante de la population continue de considérer que le vote de la diaspora a indûment inversé un résultat qui, sur le seul territoire national, aurait donné Roberto Sánchez vainqueur.

Les difficultés apparaissent également sur le terrain parlementaire. Certes, Force populaire demeure la première formation politique du pays, mais le parti présidentiel est loin de disposer d’une majorité. Chaque réforme devra donc faire l’objet de longues négociations avec les formations centristes (notamment le Parti du Bon Gouvernement), mais aussi avec des partenaires dont les intérêts divergent souvent profondément.

La menace d’une nouvelle explosion sociale

Au-delà des équilibres institutionnels, c’est la stabilité même du pays qui est en jeu. Les régions andines, clairement acquises à Roberto Sánchez, contestent la légitimité politique d’une présidente élue grâce au vote des expatriés. Plusieurs juristes et observateurs mettent aussi en garde contre le risque de voir renaître les vastes mouvements de protestation qui avaient embrasé le pays après la destitution de Pedro Castillo. Les grands axes routiers desservant les mines de cuivre, les infrastructures énergétiques et les principaux centres logistiques pourraient ainsi redevenir les théâtres de blocages massifs susceptibles d’affecter durablement l’économie nationale.

La nouvelle présidente devra de plus répondre à des attentes sociales considérables : réduire la pauvreté, lutter contre l’économie informelle, restaurer la sécurité publique et rétablir la confiance envers les institutions figurent parmi les priorités les plus urgentes.

Un risque autocratique ?

Sur ces tensions se greffent les inquiétudes suscitées par l’évolution du régime politique péruvien. Depuis 2025, plusieurs organismes internationaux décrivent le Pérou comme un « régime hybride en voie d’autocratisation ». Leurs critiques portent notamment sur la nouvelle législation encadrant les ONG, mais aussi sur l’affaiblissement progressif des contre-pouvoirs et l’usage de plus en plus fréquent des procédures de destitution à des fins politiques. Les opposants de Keiko Fujimori redoutent aussi que son arrivée au pouvoir ne marque un retour, sous des formes différentes, des pratiques autoritaires associées à son père.

Une démocratie à l’épreuve de la confiance

Au terme de cette séquence électorale, une certitude s’impose.

Le Pérou n’a pas seulement changé de président, il est entré dans une nouvelle phase de son histoire politique.

Les élections de 2026 ont de fait mis en lumière une société profondément fragmentée entre villes et campagnes, côte pacifique et Andes, économie mondialisée et territoires marginalisés, ouverture libérale et aspirations redistributives. Elles auront également montré qu’une réforme institutionnelle, aussi ambitieuse soit-elle, ne suffit pas à rétablir la confiance lorsque celle-ci s’est progressivement érodée au fil des crises.

Pour Keiko Fujimori, l’enjeu dépasse désormais la simple mise en œuvre de son programme. Il s’agit de démontrer qu’il est encore possible de gouverner un pays où les présidents tombent les uns après les autres, où le Parlement inspire autant de défiance que l’exécutif et où chaque scrutin semble produire davantage de contestation que de consensus. En somme, dans cette démocratie sous tension permanente, le véritable vainqueur de l’élection ne sera peut-être pas celui qui est arrivé en tête dans les urnes, mais celui qui parviendra enfin à réconcilier un Pérou plus divisé que jamais.

Mots-clefs :

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Le Salvador, territoire de gangs devenu nouvel Eldorado touristique

Le Salvador, autrefois pays d'Amérique latine rongé par la criminalité, connaît un essor touristique sans précédent depuis l'instauration d'un état d'urgence qui a mis derrière les barreaux des dizaines de milliers de membres présumés de gangs. Sur la plage d'El Tunco, au bord du...

Au Mexique, l’État de Jalisco sonné par la furia vengeresse des narcos

À peine une poignée de magasins ouverts, avec des files d'attente monstres pour des achats panique. L'État de Jalisco sort péniblement d'un quasi-siège après les violences débridées des cartels, enragés par la mort du plus puissant baron du Mexique, qui avait fait de la région son...

Chili : Gabriel Boric ou la fin de l’innocence

Gabriel Boric laisse la présidence du Chili à son antithèse, José Antonio Kast. Avec la défaite de son parti, c’est la gauche chilienne qui se retrouve confrontée à ses contradictions et aux défis de son avenir. Il y a quatre ans, Gabriel Boric accédait à la présidence du Chili, porté...

À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).