<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Élections générales anticipées en Espagne : Pedro Sánchez remet son bail en jeu

5 octobre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Pedro Sanchez tout sourire. Il a perdu et en même temps gagné. (AP Photo/Bernat Armangue)

Abonnement Conflits

Élections générales anticipées en Espagne : Pedro Sánchez remet son bail en jeu

par

  • Le 5 octobre 2026, Pedro Sánchez convoque des législatives anticipées pour le 29 novembre, après le rejet de deux décrets sur le logement.

  • La crise de l’habitat fait tomber les dernières cloisons d’une coalition minoritaire — et le chef du gouvernement joue son bail à La Moncloa.

En Espagne, la crise du logement fait tomber les dernières cloisons d’une coalition gouvernementale déjà fissurée. Le 5 octobre 2026, Pedro Sánchez a en effet annoncé des élections générales anticipées, fixées au 29 novembre prochain, après le rejet, trois jours auparavant, de deux décrets-lois cruciaux concernant l’habitat. En votant contre ces textes aux côtés du Parti populaire (PP) et de Vox, les indépendantistes catalans de droite d’Ensemble pour la Catalogne (JxCat) ont de fait révélé crûment la situation minoritaire de l’alliance PSOE-Sumar, au pouvoir depuis 2023.

Le président du gouvernement sortant espère toutefois transformer cette défaite en mobilisation électorale dans un contexte incertain où le dynamisme de l’économie espagnole coexiste avec un grand nombre de ménages étranglés par les prix immobiliers.

Le logement fait sauter le plafond politique

Pour comprendre ce paradoxe apparent, il faut mesurer le déséquilibre entre besoins et offre. L’Espagne crée environ 250 000 nouveaux ménages par an, notamment sous l’effet de l’immigration, mais ne produit qu’approximativement 91 000 logements chaque année. Le manque global est estimé à 750 000 habitations et la faiblesse du parc social réduit les possibilités de relogement (il ne représente effectivement que 1,5 % à 1,7 % du total, contre une moyenne européenne de 7,1 %). La pénurie pénalise donc particulièrement les jeunes et les salariés des grandes villes.

Cette pression se lit dans les données de l’Institut national des statistiques (INE). Ainsi, au deuxième trimestre 2026, les prix ont progressé de 12,2 % sur un an, avec une hausse de 12,9 % dans l’ancien (contre 7,4 % dans le neuf). La demande se reporte logiquement sur un parc préexistant lui-même soumis à une semblable flambée. Or, lorsque le logement absorbe plus du tiers des revenus (autour de 36,7 % dans les grandes métropoles), les hausses salariales améliorent difficilement le quotidien des Espagnols. L’accès à un toit entrave ainsi l’autonomie et la constitution d’une famille.

Lorsque le logement absorbe plus du tiers des revenus, les hausses salariales améliorent difficilement le quotidien des Espagnols.

Cette réalité a trouvé un visage avec María del Carmen Abascal. Le 23 septembre, cette Madrilène de 87 ans a été expulsée de l’appartement qu’elle occupait depuis 1956 après un litige avec son propriétaire, Urbagestión. L’émotion provoquée par l’événement a ensuite nourri des manifestations et un campement de protestation sur la Puerta del Sol. La mobilisation a certes permis de trouver un accord incluant son retour dans son logis, avec un bail de huit ans et un loyer limité à 30 % de ses revenus. Toutefois, cette issue individuelle ne désamorce pas la colère générale. De fait, le Syndicat des locataires appelle à une grève des loyers et réclame l’expropriation des fonds d’investissement ayant acquis des biens immobiliers.

Des décrets mis à la porte

Prévus par Pedro Sánchez pour répondre à cette pression, les textes rejetés le 2 octobre dernier associaient protection des ménages et encadrement du marché. Ils défendaient notamment la suspension de certaines expulsions de personnes vulnérables jusqu’en 2030 (avec compensation des petits propriétaires) et une limitation à 2 % des révisions annuelles de loyers jusqu’à fin 2027 en l’absence de nouvel accord. Les locations temporaires devaient également être justifiées (sous peine de requalification en bail de résidence habituelle). Par ailleurs, dans le cas d’une colocation, le total des loyers perçus par chambre devait respecter le plafond applicable au logement entier. S’y ajoutaient une restriction (jusqu’à fin 2028) des acquisitions d’habitations par les fonds d’investissement à moins de 70 % de la valeur estimée des biens ainsi qu’une prolongation de deux ans de certains baux (sur demande de locataires remplissant les conditions de paiement). Le volet fiscal envisageait de même une déduction de 10 % des loyers pour les contribuables modestes (jusqu’à 1 163 euros de revenus mensuels dans le foyer) et des avantages pour les bailleurs modérant leurs prix.

Cependant, si toutes les forces politiques coïncident sur l’urgence de la crise, les désaccords portent sur les remèdes à y apporter. Le Parti populaire (PP, droite classique) et Vox (droite « radicale ») privilégient de leur côté l’augmentation de l’offre et contestent l’intervention publique sur les prix, estimant qu’elle contribuera à renforcer la situation de pénurie qu’elle prétend combattre. Quant aux séparatistes de JxCat, ils dénoncent des contraintes pesant sur les petits propriétaires catalans et leur porte-parole, Míriam Nogueras, met en cause l’efficacité même des plafonnements. Cette convergence ponctuelle a bloqué les décrets sans constituer de facto une alliance générale de gouvernement à droite du spectre politique. Elle a en revanche clairement montré que la fragile majorité qui avait permis à Pedro Sánchez de rester au palais de La Moncloa il y a un peu plus de trois ans ne garantit désormais plus d’accord sur les politiques publiques.

Ensemble pour la Catalogne, la clé qui ne tourne plus

Cette fragilité remonte en effet au scrutin de 2023. Faute de majorité propre, le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et Sumar recherchent à l’issue de ces élections l’appui de la Gauche républicaine de Catalogne (ERC) et de JxCat en Catalogne, du Parti nationaliste basque (PNV), de la gauche indépendantiste basque EH Bildu et du Bloc nationaliste galicien (BNG). La XVᵉ législature des Cortes (Parlement espagnol) a ainsi toujours dépendu de partenaires dont les priorités territoriales diffèrent souvent du programme de la coalition de gauche qui dirige l’Espagne.

La loi d’amnistie envers les indépendantistes catalans ayant organisé le référendum sécessionniste du 1ᵉʳ octobre 2017 (déterminante pour l’investiture de Pedro Sánchez) illustre ces difficultés. Son application oppose effectivement la Cour suprême, qui refuse d’effacer certaines infractions de détournement de fonds, à la Cour constitutionnelle, dont les décisions pourraient permettre le retour de l’ancien président régional Carles Puigdemont. Or, une avancée substantielle concernant ladite amnistie ne garantit aucun soutien aux politiques sociales proposées par l’exécutif central.

Devant ce blocage, Pedro Sánchez a donc adopté une méthode éprouvée en 2019 puis en 2023 : choisir le moment de l’élection pour reprendre l’initiative. Son allocution du 5 octobre 2026, durant laquelle il annonce la dissolution anticipée, oppose dans ce cadre les droits sociaux à une « vague d’extrême droite » qui menacerait la nation. Il en profite pour défendre une Espagne ouverte, généreuse et soucieuse de l’environnement. Il s’agit pour le chef du cabinet en place de remobiliser les électeurs progressistes autour de l’habitat… mais un tel calendrier prend aussi de court toute une partie de la gauche « radicale », qui n’a pas de tête de liste clairement définie pour le 29 novembre.

La croissance monte, le pouvoir d’achat reste au rez-de-chaussée

Ce choix du terrain social répond à une difficulté manifeste : les bons résultats macro-économiques de l’Espagne ne se traduisent pas uniformément en satisfaction politique. Au deuxième trimestre 2026, le produit intérieur brut a par exemple augmenté de 2,6 % sur un an. Pour sa part, le salaire minimum atteint à l’heure actuelle 1 221 euros bruts mensuels sur quatorze versements (soit 17 094 euros par an et un accroissement spectaculaire de 66 % depuis 2018). L’embellie de l’emploi étaye elle aussi le bilan gouvernemental.

De surcroît, les financements européens soutiennent la modernisation industrielle, numérique et énergétique de notre voisin ibérique. À cet égard, l’Espagne a récemment présenté sa septième et dernière demande de paiement du plan de relance communautaire (pour 25,8 milliards d’euros). De semblables investissements doivent permettre de transformer l’économie mais leurs effets sont moins perceptibles pour un ménage confronté à une hausse de loyer et à une inflation qui a encore grimpé en septembre 2026 jusqu’à 4,9 % sur un an.

Cet écart entre indicateurs globaux et expérience quotidienne nourrit le mécontentement populaire. Il faut y ajouter l’érosion de la confiance liée aux affaires judiciaires qui acculent le Parti socialiste ouvrier espagnol. L’affaire Koldo (qui porte sur des commissions présumées prises sur des marchés publics pendant la pandémie de Covid-19) a par exemple atteint l’ancien ministre et ancien numéro trois de la formation, José Luis Ábalos. Des procédures pour trafic d’influence et corruption concernent aussi Begoña Gómez (épouse de Pedro Sánchez) et David Sánchez (son frère). L’exécutif sortant dénonce une instrumentalisation de la justice de la part de la droite pour tenter de la déstabiliser. L’opposition y voit plutôt la faillite des promesses de probité qui avaient accompagné l’arrivée au palais de La Moncloa de Pedro Sánchez, en 2018.

À gauche, la colocation menace de tourner court

Dans ce cadre, le pari socialiste d’une dissolution anticipée se heurte à des sondages très défavorables. En moyenne, les dernières enquêtes d’opinion situent le PP entre 31,5 % et 34,7 % (soit 133 à 148 sièges) contre 26,3 % à 27,6 % (entre 102 et 106 élus) pour le PSOE. Vox atteindrait de son côté 17,3 % à 19,2 %, c’est-à-dire 58 à 69 députés. Ces fourchettes, qui sont évidemment à considérer avec précaution, suggèrent une possible majorité PP-Vox au Congrès des députés (chambre basse des Cortes), où la majorité absolue est de 176 sièges. Malgré tout, Pedro Sánchez espère inverser cette dynamique en réactivant le vote utile contre l’extrême droite, comme en juillet 2023.

Sondages avant le 29 novembre Intentions de vote Sièges
PP (droite) 31,5–34,7 % 133–148
PSOE (socialistes) 26,3–27,6 % 102–106
Vox (droite « radicale ») 17,3–19,2 % 58–69
Sumar / Front large 4,5–5,6 % 6–9
Podemos 2,7–3,7 % 2–3

Majorité absolue au Congrès des députés : 176 sièges sur 350. Fourchettes à considérer avec précaution.

Encore faut-il que les formations situées à sa gauche surmontent leur fragmentation. Sumar et son futur Front large (Frente Amplio), structuré avec plusieurs partis régionaux, sont crédités de 4,5 % à 5,6 % des intentions de vote (soit 6 à 9 sièges) contre 2,7 % à 3,7 % (2 à 3 élus) pour Podemos.

Après le retrait de la deuxième vice-présidente du gouvernement, la communiste Yolanda Díaz, un combat des chefs va s’engager entre divers ténors de la gauche « radicale » (principalement Pablo Bustinduy, Ernest Urtasun et Mónica García) afin de trouver une tête de liste au Front large. Un rapprochement avec Podemos éviterait la dispersion des voix, particulièrement pénalisante dans les petites circonscriptions, mais n’est absolument pas assuré.

La droite au seuil, les régions sur le pas de la porte

À droite, le chef de l’opposition, Alberto Núñez Feijóo, doit convertir l’avance du PP en capacité à gouverner. Avec 150 sièges, il resterait sous la majorité absolue, et ce alors même que le président de Vox, Santiago Abascal, entend négocier son soutien à un possible gouvernement conservateur en échange d’un durcissement migratoire et de l’abandon de politiques sociétales et climatiques. Alberto Núñez Feijóo doit donc arbitrer entre les exigences de Vox et la frange modérée de son propre électorat. Une dépendance vis-à-vis de la droite « radicale » compliquerait aussi les négociations avec le Parti nationaliste basque, qui a pu être un allié ponctuel par le passé.

Or, dans un pays très décentralisé, les concurrences territoriales accentuent ces incertitudes. En Catalogne, notamment, JxCat affronte l’ERC à gauche et Alliance catalane, formation indépendantiste d’extrême droite en plein essor, dans une compétition très serrée. Une telle menace contribue à la radicalisation d’Ensemble pour la Catalogne sur la thématique migratoire.

Un bail espagnol avec des clauses économiques et européennes

La dissolution anticipée n’entrave pas totalement l’approbation de décrets concernant le logement. Jusqu’aux élections, le gouvernement sortant de Pedro Sánchez conserve en effet ses pouvoirs et peut adopter des décrets-lois d’urgence, dont la validation revient alors à la députation permanente (organe restreint du Congrès des députés chargé d’assurer la continuité du pouvoir législatif, notamment durant les campagnes électorales).

Composée de 69 membres, ladite députation comprend des groupes favorables au premier décret, qui pourraient réunir 35 voix contre 34 et rétablir des mesures sociales sans l’assentiment de JxCat. Ce calcul ne vaut toutefois pas pour le second texte, consacré à la prolongation des baux, auquel le PNV lui-même s’était opposé.

En revanche, la fragilité politique ne s’accompagne pas d’une défiance économique et financière. L’Ibex 35 (principal indice boursier espagnol) a en effet résisté à l’annonce de Pedro Sánchez. Quant à la prime de risque espagnole, elle avoisinait dans le même temps les 60 points de base, soit 0,60 point de pourcentage au-dessus du taux allemand à dix ans (contre 120 à 128 points pour la France et environ 105 pour l’Italie). Les investisseurs apprécient par conséquent de belles perspectives macro-économiques pour notre voisin pyrénéen malgré le blocage parlementaire.

Pour autant, le scrutin ne sera pas sans conséquences, notamment au niveau européen. Une coalition PP-Vox renforcerait de fait le poids de la droite au sein de l’Union européenne et pourrait déplacer la position de Madrid concernant l’écologie, l’immigration ou encore l’intégration fiscale.

En résumé, l’actuelle crise espagnole montre surtout comment le thème du logement s’entrelace avec les inquiétudes en matière de pouvoir d’achat, les disputes concernant les flux migratoires et les multiples affrontements identitaires. Pedro Sánchez mise sur cette urgence pour conserver les clefs de La Moncloa, mais les électeurs espagnols décideront si l’hypothétique promesse d’un toit peut encore lui octroyer une majorité.

Pedro Sánchez mise sur l’urgence du logement pour conserver les clefs de La Moncloa ; les électeurs décideront si la promesse d’un toit peut encore lui octroyer une majorité.

Lire aussi :

Élections générales espagnoles de 2023 : un avenir institutionnel précaire pour l’Espagne ?

Élections régionales catalanes de 2024 : la fin de l’ère séparatiste ?

Élections régionales en Aragon. Un panorama qui se droitise, une droite qui se radicalise

« Le Pays basque. Épine dans le pied espagnol ? » Entretien avec Barbara Loyer

Mots-clefs : ,

Voir aussi

Hermès : la France produit, l’Asie consomme

Implantée dans 43 pays, avec plus de 300 magasins répartis sur cinq continents, la carte des magasins Hermès dit quelque chose de précis sur la mondialisation. D'un côté, une implantation française dense en ateliers de production, ancrée dans les régions ; de l'autre, une diffusion...

Groenland : un accord, mais à quel prix ?

Après des mois de menaces américaines et de résistance dano-groenlandaise, un accord de défense a été signé le 22 septembre à New York. Il préserve la souveraineté du Danemark et le droit des Groenlandais à décider de leur avenir, tout en élargissant les possibilités militaires...

À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).