Faire face aux mutineries dans les prisons

3 mai 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Operation de maintien de l'ordre par les CRS et la police Nationale dans les prisons en cas de situation difficile ou d'emeute. Toulouse le 25 mai 2005. (c) Sipa 00511480_000004
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Faire face aux mutineries dans les prisons

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Ce 29 avril, 46 détenus présents sur une cour de promenade ont refusé de réintégrer leurs cellules à la prison de Fleury-Mérogis. En temps normal, l’administration pénitentiaire doit faire face aux risques constants de mutinerie qui peuvent avoir lieu, faisant courir un risque sérieux pour les surveillants. Mais ce risque s’est accru dans le cadre de l’état d’urgence sanitaire et des mesures de confinement qui en ont découlé.

 

Pour y faire face, l’administration pénitentiaire dispose des ERIS ou équipes régionales d’intervention et de sécurité. Ce sont de compétentes forces d’intervention, spécifiquement dédiées au milieu carcéral.

La réponse opérationnelle assurée par des unités spécialisées

 

Les ERIS ont été créées en réponse à des incidents survenus en détention en 2002 (mutinerie, évasion), par la circulaire du 27 février 2003. L’objectif était d’implanter ces ERIS dans chaque direction interrégionale, afin notamment pour ce qui concerne les mutineries de :

  • participer au rétablissement et au maintien de l’ordre en cas de mouvements collectifs ou individuels de personnes détenues ;
  • participer à l’organisation de fouilles générales ou sectorielles en assurant la sécurité globale de l’opération ;
  • dissuader et prévenir les mouvements lorsque les détentions sont fragilisées soit par les suites d’un mouvement collectif, soit par l’affaiblissement momentané du dispositif de sécurité.

Ces équipes spécialisées relèvent du Bureau des équipes de la sécurité pénitentiaire, lui-même dépendant de la sous-direction de la sécurité pénitentiaire. Il existe 10 ERIS aujourd’hui, soit une équipe par direction interrégionale et une équipe à vocation nationale, par effectifs de 32 à 38 pour la province, et 60 à Paris (formé en deux sections).

Ces équipes ont assuré depuis la création pas moins de 18 875 missions, dont 2 109 pour la seule année 2017[1]. Il existe même aujourd’hui trois équipes cynophiles (Paris, Toulouse et Lyon), qui agissent en fonction des sollicitations, avec 512 missions pour l’année 2017.

Pour exemple, les ERIS sont intervenues le lundi 12 septembre 2016 au centre de Vivonne (où le frère de Mohamed Merah purge sa peine, mais dans une autre aile de la prison que l’incident). Une demi-douzaine de véhicules de ces unités accompagnée de Gendarmes s’est déplacée pour faire face à une mutinerie et à un début d’incendie[2] causant une dizaine de blessés légers dus aux dégagements de fumée. L’origine était liée à l’émeute d’une soixantaine de musulmans dont certains radicalisés qui ne pouvaient pas bénéficier d’un droit de sortie pour voir leur famille.

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Des mutineries accrues pendant l’état d’urgence sanitaire

 

Parce que le confinement exige une distanciation sociale et à plus forte raison éviter la dissémination du virus, la fermeture des visites aux parloirs a été prononcée. Ne pouvant voir leurs familles ni générer un trafic (40 000 téléphones ont été saisis en prison en 2017[3]), les détenus se sont mutinés, non sans une grande violence. Les centres pénitentiaires du Mans, de Lille, de Béziers ou de Fleury-Mérogis ont été les scènes de mutineries, et cela dès la première semaine du confinement. C’est dans ce cadre qu’ont donc dû intervenir à plusieurs reprises les ERIS.

Exemple récent, le 17 avril, des détenus ont enflammé des détritus et des matelas dans le centre de détention d’Ecrouves (Lorraine), a priori sans revendication affichée. Les ERIS ont pu faire réintégrer les détenus avec l’appui de la police.

Les ERIS sont des équipes d’intervention armées. Pour y accéder, le recrutement s’effectue par la voie interne (il faut déjà être surveillant pénitentiaire) avec un recrutement quasi-exclusivement fondé sur des critères physiques. C’est la raison pour laquelle « les élèves effectuent un stage de plusieurs jours au Centre national d’entraînement des forces de gendarmerie à Saint-Astier, connu pour être le lieu de formation du GIGN. Un détail loin d’être anodin; plus qu’une caution, le GIGN constitue une véritable source d’inspiration pour la pénitentiaire »[4].

Pour autant, l’intervention de ces équipes n’était pas la principale réponse, concrétisée par une forme de « paix sociale »

 

Plutôt que d’apporter une réponse directe par les forces d’intervention, l’administration a préféré acheter la « paix sociale », en offrant davantage de cantine et de téléphone, voire la gratuité de la télévision.

Surtout, l’État a procédé début avril, à la libération de 6 266 détenus en fin de peine dont, fait le plus inquiétant, 130 prisonniers radicalisés. Mais, pour l’État, « il ne faut pas confondre terroristes et détenus radicalisés »[5], ce qui laisse perplexe quant à la priorité dans la lutte contre la radicalisation et le terrorisme.

Pourtant, c’est bien un détenu suivi pour radicalisation islamiste, qui a attaqué le 3 avril un surveillant au centre pénitentiaire de Laon, avec une paire de ciseaux. Ce dernier a crié « Allah akbar, sales mécréants, c’est pour Allah bande d’enculés » et fréquentait un détenu incarcéré pour des faits en lien avec le terrorisme islamiste[6]. Ironie de l’histoire, l’administration pénitentiaire était favorable à la libération conditionnelle.

Face à une banalisation de la violence (une bombe a récemment été découverte sur un détenu entrant à la prison de Villefranche[7]), plus encore pendant cette période troublée d’état d’urgence sanitaire, les ERIS sont des unités bienvenues pour éviter que les détenus ne prennent les centres pénitentiaires d’assaut comme cela est le cas dans de nombreux pays. Mais ce sont des unités qui interviennent en dernier recours, ce qui signifie que la paix sociale de ces établissements passe souvent par des compromis avec les détenus, surtout ceux qui ont une influence à l’égard des autres, quitte à mettre en péril l’objectif de punition traditionnellement assigné à ces établissements pénitentiaires.

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Notes

[1]http://www.metiers.justice.gouv.fr/surveillant-penitentiaire-12629/le-metier-12630/les-equipes-regionales-dintervention-et-de-securite-27283.html

[2]http://tempsreel.nouvelobs.com/societe/20160913.OBS7904/mutinerie-a-la-prison-de-vivonne-ce-qu-il-s-est-passe.html

[3]https://www.lemonde.fr/police-justice/article/2018/08/21/40-000-telephones-portables-saisis-en-prison-en-2017-huit-fois-plus-qu-il-y-a-dix-ans_5344593_1653578.html

[4]https://blogs.mediapart.fr/observatoire-international-des-prisons-section-francaise/blog/160919/les-eris-ou-la-normalisation-de-la-violence-en-prison

[5]https://actupenit.com/2020/04/09/prisons-sur-les-8000-liberes-depuis-le-debut-du-confinement-130-seraient-des-detenus-radicalises/

[6]https://actupenit.com/2020/04/03/tentative-de-meurtre-a-caractere-terroriste-sur-un-surveillant-de-la-prison-de-laon/

[7] https://www.lyonmag.com/article/105774/une-bombe-decouverte-sur-un-detenu-qui-entrait-a-la-prison-de-villefranche

À propos de l’auteur
Alexis Deprau

Alexis Deprau

Docteur en droit de la sécurité et de la défense.
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