<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Mister Nobody se fait parrain du crime

8 novembre 2019

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : SIPA. La cybercriminalité est l’un des axes majeurs de la souveraineté.
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Mister Nobody se fait parrain du crime

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Il est inconnu et rares sont ceux qui l’ont croisé. Pourtant, il a bâti un empire du crime depuis son domicile, avec son ordinateur portable et grâce à des mercenaires chèrement payés. Paul Le Roux est-il la figure du criminel de demain ?

Jusqu’à présent, le cybermonde n’avait encore rien inventé dans le champ criminel : celui du monde physique se retrouvait simplement décalqué dans le monde numérique – sauf d’évidence, l’homicide direct. Sinon : vol, extorsion, chantage, faux et fraudes, espionnage, manœuvres et intoxications. Rien de neuf alors, sous le cybersoleil. De même, les cybercriminels restaient plutôt classiques : codeurs sautant sur quelque effet d’aubaine, services spéciaux usant, pour infiltrer la maison d’en face, de « chevaux de Troie ». En ce début de xxie siècle, on cherchait en vain la typologie nouvelle, la figure émergente du cybercriminel.

Or, en silence, cette figure opérait, inconnue du monde, alors même que nous tentions – en vain à l’époque – de l’isoler. Comme d’usage, elle n’émerge pas du tout où on l’attendait. Cette figure montante du cybercrime, c’est celle de l’homme quelconque, de « l’homme-sans-qualités ». Celui-ci dispose d’une dangereuse capacité criminelle mondiale, car ce prototype-là, bientôt suivi d’un autre, prédit sans doute une prochaine invasion du champ criminel – numérique et physique – par la figure montante de l’homme quelconque.

Une petite entreprise, un empire du crime

Le nom d’abord. Nul surnom inquiétant à la mafieuse (Gaspipe Tony, Tony tuyau-de-plomb), pas de patronyme ronflant ibérique genre cartel mexicain (Arturo Guzman Decena, Z-1), notre homme se nomme simplement Paul Le Roux. Un « Le Roux » d’Afrique du Sud-Rhodésie, aux probables ancêtres huguenots émigrés. Or en peu d’années, ce codeur-programmeur médiocre a d’abord monté RX Ltd., réseau mondial de pharmacies pirates en ligne vendant des « médicaments » – en fait des opioïdes, des dizaines de millions de boîtes de cachets d’analgésiques type Vicodin ou Oxycodone, débités sur présentation d’ordonnances factices dont un médecin ripoux du Midwest en écrivait 1 500 par jour. Disposant de centres d’appels à travers le monde, RX émet (vers 2010) la majorité du Spam pharmaceutique mondial. Pour la DEA [simple_tooltip content=’Service de police en charge de la lutte contre le trafic de stupéfiants. ‘](1)[/simple_tooltip], RX est le plus immense réseau de pharmacies pirates en ligne jamais découvert, incluant à lui seul, la moitié de tous les sites pharmaceutiques d’internet. Afrique, Asie, Amériques, Balkans, Europe : l’enquête révèle un RX mondialement implanté – une basique énumération donne le vertige : Afrique du Sud (RSA), Brésil, Bulgarie, Chypre, Congo (les deux), Costa Rica, Djibouti, Dubaï, Équateur, Ghana, Hong Kong, Inde, Indonésie, Iran, Israël, Kenya, Malaisie, Mali, Papouasie-Nouvelle-Guinée, Pays-Bas, Pérou, Philippines, Roumanie, Singapour, Somalie, Sri Lanka, Taïwan, Thaïlande, Turquie, Ukraine, Zambie, Zimbabwe – on en oublie sûrement.

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Avec les 250 à 400 millions de dollars US que RX lui rapporte par an, Le Roux s’offre un réseau criminel mondial sans exemple : état-major aux Philippines – un immeuble bourré d’informatique à Manille, des dizaines de villas alentour… Des cadres, souvent d’ex-espions et militaires israéliens ; des pistes d’atterrissage (Philippines, Somalie) ; des vedettes plus rapides que les garde-côtes locaux ; sur trois continents, des villas côtières avec ports en eaux profondes, gardées et accessibles jour et nuit. De par le monde, une multitude de sociétés-écran et tous leurs comptes en banque. Le tout échange et correspond sur internet grâce à TrueCrypt, logiciel de codage maison, incassable même par les services officiels.

À la façon d’un Amazon de l’illicite, le dispositif Le Roux trempe dans tout ce qui peut s’imaginer de criminel :
– Stupéfiants : opioïdes, amphétamines, cocaïne, etc. – notamment de gros trocs cocaïne-amphétamines avec des officiels corrompus de Corée du Nord et aussi de vastes serres pour plantes narcotiques, hallucinogènes…, dans la zone grise de l’ex-Somalie.

– Trafic tricontinentaux d’armes, de munitions et d’explosifs (nitrate d’ammonium, C4, ETN, etc.), y compris de qualité militaire (balles de fusil par millions, mortiers, mines antipersonnel), jusqu’à des systèmes de guidage de fusées. Quand il est arrêté, Le Roux tente aussi d’acheter un sous-marin militaire nord-coréen.
– Depuis une base somalienne disposant de sa propre unité de désalinisation, création et direction de milices encadrées par des « soldats de fortune », ces centaines d’hommes disposant de batteries anti-aériennes montées sur Toyota.
– Recrutement d’unités de mercenaires et de tueurs à gages ; Ninja Works, l’unité privée de Le Roux, intimide, élimine ou torture les corrompus, ex-copines, complices, employés et « associés » voleurs, dont les corps sont jetés à la mer.
– De ses sociétés forestières du Congo à ses exploitations agricoles du Zimbabwe, de ses labos d’amphétamines des Philippines à ses officines de Rio, de ses sociétés de jeux en ligne du Costa Rica à ses pêcheries de thon somaliennes, les avions privés de Le Roux sillonnent le globe, chargés de lingots d’or, de diamants, de valises d’espèces – ou d’assassins en mission.

Corruption numérique mais crimes physiques

Balkans, Afrique, Asie, etc. : le trésor de RX sert aussi à corrompre des officiels qui ferment les yeux, laissent proliférer les réseaux et s’agiter les hommes, fournissent les autorisations utiles ou les faux passeports. Bien sûr, les trafics de Le Roux s’opèrent avec le gratin criminel mondial : seigneurs de la guerre et milices africaines, cartels de Colombie et du Mexique, triades de Hong Kong ou mafia turque.
Or cet empire resta longtemps invisible. Ne correspondant à rien d’existant, il est dirigé par un gros type vu, ébouriffé et maussade, sur de granuleuses images captées au hasard par des vidéos d’hôtels ou d’aéroports. Un Le Roux vêtu de bermudas, de T-shirts douteux, tongs aux pieds et nourri façon geek, de burgers de fast-food. L’archétypique raté des années 2010, végétant aux franges de la Silicon Valley ; un homme quelconque sur lequel le regard passe sans s’arrêter.

Le cartel des quelconques

Ébahis, n’en croyant pas leurs yeux – longtemps incrédules – le FBI, la DEA, les services spéciaux et la justice américaine mettent plus d’une décennie à réaliser qui est Paul Le Roux [simple_tooltip content=’Evan Ratclif, The mastermind – The hunt for the most prolific criminal, Bantam Press, London, 2019.’](2)[/simple_tooltip]. Supplié par ses agents de terrain ayant, eux, flairé la grosse proie, Washington le prend enfin au sérieux et commence à baliser un empire criminel mondial. Là encore, ahurissement : une prolifération à ce point biologique de réseaux, de sociétés-écran, de dispositifs bancaires frauduleux – surgis à l’échelle planétaire comme des champignons après la pluie. Un véritable enchevêtrement du licite (sociétés de sécurité, services informatiques, pêcheries et exploitations agricoles) embrouillé jusqu’à l’incompréhensible avec des labos d’ecstasys, des hangars emplis de mitrailleuses et des tueurs à gages : à Washington, nul n’avait jamais vu ça.

À la fin, piégé, arrêté, incarcéré, Paul Le Roux n’invoquera ni omerta ni code d’honneur. Il passe un marché avec ses juges et, dans l’espoir de sortir un jour de prison, balance froidement tous ceux qui, au fil des ans, se sont mouillés avec lui. De quoi remplir un annuaire criminel, disent ces magistrats, qui ne sont pas au bout de leurs peines. Car le dossier Paul Le Roux à peine refermé, éclate aux États-Unis l’affaire d’un autre nobody ayant, en un éclair, amassé un million de dollars en trafiquant des opioïdes depuis le sous-sol de sa maison.

Boy-scout d’élite, Aaron S. achète à un labo chinois un kilo de fentanyl – opioïde 50 fois plus concentré que l’héroïne. Dans sa cave, il presse de réalistes cachets d’Oxycodone et en vend 460 000 sur le dark web. Un ordinateur, une boîte postale : tel est le « cartel d’Aaron S », 1,25 million de dollars gagné en dix-huit mois. Avec le fentanyl, dit un policier amer, n’importe quel minus fait fortune dans l’année. Un « minus » ? Nous y voilà.
Citons le théorème d’Audiard : « Un barbu, c’est un barbu. Trois barbus, c’est des barbouzes. » Coup sur coup, deux hommes quelconques, géants du narcotrafic ? Le criminologue décèle l’amorce d’une tendance. Il conseille d’ouvrir l’œil.

À propos de l’auteur
Xavier Raufer

Xavier Raufer

Il est professeur associé : . à l'institut de recherche sur le terrorisme, Université Fu Dan, Shanghaï, Chine. . à l'université George Mason (Washington DC), centre de lutte contre le terrorisme, la criminalité transnationale et la corruption.
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