<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> En Turquie, le scandale des fonds éclabousse le programme économique d’Erdogan

13 octobre 2026

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En Turquie, le scandale des fonds éclabousse le programme économique d’Erdogan

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  • En poussant les ménages à épargner en livres, le pouvoir turc les a conduits vers des placements censés battre l’inflation.

  • Plusieurs fonds aux promesses extraordinaires se sont avérés être des pyramides de Ponzi. 

  • La liquidation de 131 fonds piège 455 000 épargnants et éclabousse le programme économique d’Erdogan.

Le 17 septembre 2026, l’Autorité turque des marchés de capitaux (SPK) a ordonné la liquidation de 131 fonds d’investissement gérés par sept sociétés. Ils pesaient quelque 826 milliards de livres, environ 15 milliards d’euros, et comptaient 455 758 épargnants. La Bourse d’Istanbul a connu en septembre son pire mois depuis 2008.

On aurait tort d’y voir un simple accident de marché. Depuis 2023, le gouvernement demande aux Turcs de se détourner du dollar et de garder leur épargne en livres. Mais avec une inflation supérieure à 30 %, un dépôt bancaire ne fait guère mieux que suivre les prix. Des centaines de milliers de ménages sont allés chercher ailleurs le rendement qu’on leur avait fait espérer.

En Turquie, l’inflation officieuse atteint jusqu’au double du chiffre officiel

Hausse des prix sur douze mois, en %, de décembre 2020 à juin 2026

Inflation officielle (TÜİK)Inflation mesurée par le groupe ENAG
0255075100125150 %202120222023202420252026ENAG 51,49 %Officielle 32,11 %Décembre 2020Officielle14,60 %ENAGpas encore mesuréeDécembre 2021Officielle36,08 %ENAG82,81 %Écart46,73 % · ×2,3Décembre 2022Officielle64,27 %ENAG137,55 %Écart73,28 % · ×2,1Décembre 2023Officielle64,77 %ENAG127,21 %Écart62,44 % · ×2,0Décembre 2024Officielle44,38 %ENAG83,40 %Écart39,02 % · ×1,9Décembre 2025Officielle30,89 %ENAG56,14 %Écart25,25 % · ×1,8Juin 2026Officielle32,11 %ENAG51,49 %Écart19,38 % · ×1,6
Source : TÜİK (institut statistique turc) ; ENAG (Groupe de recherche sur l’inflation)
Revue Conflits
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Date Officielle (TÜİK) ENAG Écart
Décembre 2020 14,60 % pas encore mesurée —
Décembre 2021 36,08 % 82,81 % 46,73 %
Décembre 2022 64,27 % 137,55 % 73,28 %
Décembre 2023 64,77 % 127,21 % 62,44 %
Décembre 2024 44,38 % 83,40 % 39,02 %
Décembre 2025 30,89 % 56,14 % 25,25 %
Juin 2026 32,11 % 51,49 % 19,38 %

La promesse de battre l’inflation

L’inflation officielle a culminé à 85,5 % en octobre 2022 et s’établissait encore à 31,5 % en août 2026, tandis que la croissance tombait à 2,3 % au deuxième trimestre, son rythme le plus faible depuis 2020. Le programme d’Erdogan, réélu en 2023, était de porter le taux directeur jusqu’à 50 % avec comme objectif de rendre la livre assez rémunératrice pour que les ménages cessent de la fuir.

Le résultat a été une ruée vers les fonds. Les encours de la gestion turque sont passés de 246 à 329 milliards de dollars en un an. Deux sociétés indépendantes des banques, Tera et Pusula, ont vu leurs actifs multipliés par dix et par treize. Le fonds vedette de Tera affichait un rendement cumulé supérieur à 15 000 %. Dans un pays où les prix augmentent d’un tiers par an, ces chiffres ont été perçus comme la preuve que l’on pouvait enfin battre l’inflation.

« Dans un pays où les prix augmentent d’un tiers par an, ces chiffres ont été perçus comme la preuve que l’on pouvait enfin battre l’inflation. »

Malheureusement pour les investisseurs, le mécanisme de ces fonds reposait visiblement sur une pyramide de Ponzi. Certains d’entre eux concentraient leurs avoirs sur de petites valeurs dont peu de titres circulaient. Leurs achats faisaient grimper les cours, ce qui gonflait la valeur des parts et attirait de nouveaux souscripteurs. L’action du groupe Tera a ainsi pris près de 40 000 % depuis 2022. Les alertes n’ont pourtant pas manqué : dès novembre 2025, Mehmet Simsek, ministre du Trésor, reconnaissait des manipulations et, en juin 2026, le fournisseur d’indices MSCI s’inquiétait de transactions étrangement coordonnées. Le régulateur n’a durci ses règles que le 28 août, bien tardivement. C’est alors que, incapables de vendre leurs titres, les fonds n’ont pu honorer les retraits, entraînant l’évaporation de milliards de livres (826 milliards selon la presse turque, 20 milliards selon Reuters).

Les autorités promettent de rembourser intégralement, dans certains fonds, les mises inférieures à un million de livres (environ 20 000 dollars). Les autres épargnants recevront un acompte du même montant. Nul ne sait ce que vaudront, une fois vendus, des portefeuilles remplis d’actions sans acheteurs.

Du krach au scandale politique

L’affaire est devenue politique lorsque des proches d’Erdogan ont été accusés d’avoir été des rouages de la machination. Le 26 septembre, Fatma Betül Sayan Kaya, vice-présidente de l’AKP, le parti au pouvoir, et ancienne ministre de la Famille, a été contrainte de démissionner. L’opposition l’accuse d’avoir réalisé avec son mari, en cinq mois, près de 2,2 milliards de livres de plus-values (environ 45 millions de dollars) grâce à des informations privilégiées. L’ancien président de la SPK, Ibrahim Omer Gonul, est lui aussi entendu comme suspect.

Recep Tayyip Erdogan promet des sanctions, mais assure que l’AKP reste « un parti propre ». Le chef de l’opposition, Ozgur Ozel, dénonce « le casse du siècle ».

« Il y a trois possibilités dans cette affaire, analyse Aurélien Denizeau, spécialiste de la Turquie. Soit c’est la justice turque qui fait son travail, soit c’est un règlement de comptes dans l’entourage d’Erdogan, soit c’est une manœuvre opérée avec l’assentiment du pouvoir ».

Aurélien Denizeau poursuit : « L’impact est difficile à évaluer, il y a beaucoup de critiques très vives, mais globalement elles viennent de gens qui étaient déjà dans l’opposition. En ce qui concerne les soutiens de l’AKP, l’attitude oscille entre stratégie d’évitement et insistance sur le fait que ça montre une justice indépendante, fonctionnelle. Cependant, il est vraisemblable que le scandale peut participer à la lente dégradation de l’image du pouvoir, l’idée de sa corruption se répandant peu à peu dans l’opinion publique depuis quelques années… »

Tolga Sezgin / SOPA Images//SOPAIMAGES_TS_CHP_004/Credit:Tolga Sezgin / SOPA/SIPA/2509110759

Le dommage le plus sérieux est peut-être ailleurs. La désinflation repose sur un pari de confiance : pour garder leurs livres, les ménages doivent croire aux institutions censées les protéger. Chaque épargnant floué a désormais une raison de plus de revenir au dollar ou à l’or.

« La désinflation repose sur un pari de confiance : pour garder leurs livres, les ménages doivent croire aux institutions censées les protéger. »

L’antichambre de 2028

Le calendrier donne à l’affaire sa portée. Un proche conseiller du président a annoncé qu’un scrutin anticipé pourrait se tenir le 16 avril 2028, ce qui permettrait à Recep Tayyip Erdogan de se représenter : la Constitution limite le président à deux mandats, sauf si le Parlement provoque lui-même l’élection. « 2027 marque l’entrée dans l’antichambre des élections, peut-être anticipées, qui auront lieu au plus tard au printemps 2028, observe Aurélien Denizeau. Ce sera une année de mise en place des dynamiques institutionnelles. Il est clair que, dans ce contexte, cette affaire n’est pas neutre. »

« Ce sera une année de mise en place des dynamiques institutionnelles. Il est clair que, dans ce contexte, cette affaire n’est pas neutre. »
— Aurélien Denizeau, spécialiste de la Turquie

Après vingt-trois ans au pouvoir et un cuisant revers aux municipales de 2024, Recep Tayyip Erdogan disposait d’un atout : une stabilisation économique enfin visible. La crise des fonds le fragilise. Il lui sera plus difficile de convaincre de nouveau les Turcs que leur épargne est en sécurité dans leur propre monnaie.

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Mattéo Charton

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