L’ordre public à l’épreuve des gilets jaunes

14 septembre 2019

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Assurer la sécurité des Français face à des manifestants qui peuvent être dangereux. La difficile équation de la gendarmerie. (c) Sipa Shutterstock40724609_000023
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L’ordre public à l’épreuve des gilets jaunes

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Le mouvement de contestation sociale des « gilets jaunes » (GJ) agite la vie publique française depuis plusieurs mois. Il a, par son originalité, bouleversé les « codes » de l’organisation administrative des manifestations et de la gestion de l’ordre public. Sa popularité immédiate et son hyper médiatisation, la nature évolutive de l’adversaire et de ses modes d’action d’une part (I) et la mobilisation inédite et exigeante des forces de sécurité d’autre part (II) en font un événement exceptionnel et riche en enseignements.

« Le pire de l’homme, c’est la foule ». (Gustave Le Bon)

« Une fois qu’on a passé les bornes, il n’y a plus de limite ». (Alphonse Allais)

I/ Les GJ : un mouvement populaire, débordé par les extrêmes

Dès le début, le mouvement des gilets jaunes est apparu atypique : l’appel national au blocage suite à l’augmentation du prix du carburant, lancé sur les réseaux sociaux le 21 octobre 2018, l’absence de structure et d’organisateur(s) identifié(s) et l’incertitude quant à l’ampleur des manifestations en sont la traduction. Cela a obligé l’ensemble des acteurs de la sécurité publique à s’adapter à ces nouveaux paramètres : recherche du renseignement tous azimuts et ré articulation des dispositifs de sécurisation et des schémas tactiques.

L’engouement populaire pour ce mouvement a été immédiat et constaté dès « l’acte 1 » du 17 novembre 2018 (287 000 manifestants et 2039 actions sur le territoire). La participation, d’abord enthousiaste, a ralenti durant les vacances de fin d’année (38 600 puis 12 000 manifestants aux « actes 6 et 7 »), avant de connaître une attrition régulière (84 000, 70 000, 58 000, 51 600, 41 500, 38 000, 22 000 participants…) et une focalisation des rassemblements en plusieurs points du territoire (Paris, Bordeaux, Toulouse, Nantes, Lyon). En parallèle, les traditionnelles manifestations hebdomadaires de voie publique ont été ponctuées d’initiatives des GJ (rencontre avortée avec les pouvoirs publics, rassemblements régionaux, mise en place d’un service d’ordre GJ, constitution d’une liste GJ en vue des élections européennes, site internet GJ…).

Sur le plan social, on observe une remise en cause systématique du principe d’autorité et une contestation de la force légitime de l’Etat. L’expression populaire des manifestants s’affirme dans le pouvoir exacerbé de la foule, défini par Gustave Le Bon dans Psychologie des foules : « … La voix des foules … est devenue prépondérante. Elle dicte aux rois leur conduite et c’est elle qu’ils tâchent d’entendre. Ce n’est plus dans les conseils des princes, mais dans l’âme des foules que se préparent les destinées des nations ».

À partir de « l’acte 2 », le 24 novembre 2018, les manifestants ont été « infiltrés » par des émeutiers extrêmement violents, aptes à l’affrontement et recherchant la confrontation avec les forces de l’ordre. Affiliés aux idéologies politiques extrémistes (ultra gauche et ultra droite), ils en utilisent les modes d’action (black bloc, harcèlement des forces de sécurité, exactions contre les édifices publics et les symboles politiques ou économiques …). La violence a atteint son paroxysme le 01 décembre 2018 (« acte 3», 136 000 personnes, vandalisme de l’Arc de Triomphe et de la préfecture du Puy en Velay, appel à «rentrer dans l’Élysée »1…) et le 16 mars 2019 (« acte 18 », 32 300 personnes, incidents violents, pillage et vandalisme sur les Champs Elysées); elle est devenue systématique (jets de projectiles, agressions verbales et physiques2…). Le mouvement, populaire à son origine, est aujourd’hui débordé par les extrêmes et sert de prétexte aux émeutiers pour leurs actions de guérilla urbaine ou d’affrontements entre factions rivales.

Cette désinhibition dans le recours à la violence est préoccupante dans la mesure où, jusqu’alors apanage des casseurs, elle profite d’une acceptation tacite populaire et devient le mode logique d’expression des manifestants au sein des foules. Gustave Le Bon en caractérise le comportement : «… C’est un barbare, c’est-à-dire un instinctif. Il a la spontanéité, la violence, la férocité et aussi les enthousiasmes et les héroïsmes des êtres primitifs… ».

Cette dénaturation remarquée du mouvement ainsi que les impacts économiques et sociaux de vingt-six semaines de revendications, manifestations et émeutes amènent une grande partie de la population à désavouer les GJ et à manifester leur lassitude ou leur opposition.

On observe un revirement semblable dans les médias et dans la sphère politique où, suite à la radicalisation du mouvement GJ (dont les prises à partie systématiques des équipes de journalistes) et aux échecs des tentatives de « récupération politique », la compréhension semble céder la place à la condamnation.

II/ Un engagement exceptionnel et inédit des forces de sécurité

La durée, l’intensité, la densité, la dispersion et la récurrence de la crise ont conduit les pouvoirs publics à une mobilisation générale des ressources. Dès le 17 novembre 2018 et plus encore depuis « l’acte 3 » du 01 décembre 2018, des dispositifs de sécurisation massifs et inédits sont déployés et régulièrement (ré)adaptés (89 000 personnels des forces de sécurité, dont 65 500 gendarmes, 103 des 109 escadrons, et des engins blindés – VBRG).

La doctrine française du maintien de l’ordre s’appuie sur les principes de distanciation de l’adversaire, de réponse graduée3 et proportionnelle et d’emploi de forces spécialisées entraînées. Leur respect est destiné à garantir l’encadrement du droit constitutionnel à manifester, la préservation de l’intégrité des manifestants et la liberté de circulation des citoyens. S’en éloigner conduit à accroître les facteurs de risque pour les manifestants comme pour les forces de l’ordre : il en va ainsi de l’engagement au maintien de l’ordre d’unités de circonstance ou détournées de leur compétence initiale, de l’emploi de moyens (armes de force intermédiaire, artifices) hors leur cadre légal ou sans manœuvre d’ensemble commandée4 ainsi que de la « sécabilité » à outrance5 des unités.

S’agissant très majoritairement d’attroupements non déclarés ou interdits sur la voie publique et non de manifestations déclarées, les forces de l’ordre ont dû adapter leurs modes d’action pour contenir l’intempérance des manifestants et canaliser leurs débordements.

La résilience des forces de l’ordre, leur capacité à absorber la violence de l’adversaire est également une « marque de fabrique » des unités professionnelles du maintien de l’ordre. Elle est fondamentale

Pour prévenir les conséquences de l’escalade de la violence : émeute, situation insurrectionnelle, chaos.

Au-delà, la gestion démocratique de l’ordre public est limitée face à la guérilla urbaine menée par les émeutiers extrémistes lors de chacun des vingt-six « actes GJ ». Confrontées à un adversaire ultra violent, équipé et armé pour la confrontation, conditionné pour blesser ou tuer, les forces de sécurité font évoluer leurs schémas tactiques et leurs dispositifs pour gagner en mobilité, reprendre l’initiative et accroître leur pugnacité : contrôles de zone en amont des rassemblements, concentration des unités d’intervention (pelotons d’intervention, sections de protection et d’intervention 4G, brigades anti-criminalité), « quadrillage offensif » de l’espace de manœuvre, engagement d’unités spécialisées. La manœuvre opérationnelle s’appuie alors sur un renforcement du cadre légal6 et sur une action judiciaire « de l’avant » offensive.

Au sein d’une foule, la discrimination entre GJ et émeutiers-casseurs est nécessaire pour y apporter un traitement distinct adapté. Elle devient problématique dès lors que ces derniers l’utilisent pour se dissimuler avant ou après leurs exactions et oblige à un discernement accru, au risque de perdre la « guerre des cœurs » dans l’opinion publique.

En avril 2019, un bilan temporaire des vingt premiers actes des GJ fait état de 12 107 interpellations réalisées, 10 718 GAV notifiées et 2 000 condamnations prononcées dont 450 mandats de dépôt. Plus de 1 797 membres des forces de l’ordre ont été blessés.

En prospective, les enseignements de la crise des GJ sont déjà multiples :

  • Doctrinaux : adaptation du maintien de l’ordre à la guérilla urbaine, incitation à la manœuvre offensive et à la saisie (reprise) de l’initiative, limites à la sécabilité des unités, riposte graduée et « désescalade » ;
  • Opérationnels : conception de manœuvre inter services (« task force », « force de réflexion rapide »), inter opérabilité des forces, déconcentration du commandement tactique ;
  • Capacitaires : recours aux unités spécialisés (escouades équestres, équipes cynophiles, composante blindée), imagerie opérationnelle ;
  • Matériels : large recours aux caméras piétons, développement des armes de force intermédiaire, projectiles « marquants » pour l’identification des casseurs, équipements de protection pour les unités territoriales.

Notre société connaît des mutations profondes qui bouleversent le creuset national, se répercutent sur les équilibres entre l’individu et les pouvoirs publics et qui engendrent de nouvelles menaces concomitantes (terrorisme, situation insurrectionnelle des banlieues et des « zones de non droit », ZAD et altermondialisme…). Dans ce contexte, le maintien de l’ordre public est une fonction centrale de la stabilité du corps social. Il s’exerce par l’affirmation de la force retenue et raisonnée face au déchaînement de violence irraisonnée et dévastatrice.

 

 Notes 

 1 Éric DROUET, « leader » des GJ sur BFM TV. Figure médiatique du mouvement, il est interpellé à Paris fin décembre 2018, puis placé en garde à vue et présenté au magistrat pour port d’arme prohibé et organisation d’une manifestation sans autorisation.

2 Notamment, agression de deux gendarmes mobiles par un ancien boxeur professionnel, lors de « l’acte 8 », le 05 janvier 2019 à Paris.

3 Adaptation permanente de la posture des forces de l’ordre à celle de l’adversaire. Elle est croissante face à un émeutier ou un adversaire violent et décroissante (« désescalade » ) face à une foule calme et coopérative.

4 Sur ce sujet, se référer à l’entretien du général (2S) Bertrand Cavallier au Point, le 11 février 2019 : « Les unités de police en civil mènent des actions marquées par un usage massif du LBD ». Du même auteur et pour une approche plus globale : « Les blindés de la gendarmerie démontrent une volonté très ferme de l’Etat de faire respecter l’ordre public ».

5 Dissociation des composantes d’une unité sur plusieurs compartiments de terrain / espaces de manœuvre ; souvent avec des rapports de force défavorables.

6 11 avril 2019 : Promulgation de la loi visant à prévenir les violences lors des manifestations et à sanctionner leurs auteurs, dite « loi anti casseurs ».

Note de la rédaction : 

Nous remercions vivement le Colonel Éric Lebas d’avoir présenté pour nos lecteurs les techniques du maintien de l’ordre en ville, notamment face à cet événement des « Gilets jaunes » qui fut compliqué à gérer pour les forces de gendarmerie.

Au-delà des images rapportées par les médias et des événements vécus par les populations, il nous apparaissait essentiel de donner la parole aux acteurs de la sécurité, ici la gendarmerie, pour qu’ils puissent exposer comment ils ont géré cette crise et comment ils ont cherché à concilier le respect du droit de manifester et le contrôle de la violence organisée par certains groupes.

 

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À propos de l’auteur
Eric Lebas

Eric Lebas

Commandant de groupement de gendarmerie mobile.
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