<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les États mènent-ils la politique de leur âge ?

3 décembre 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Réunion de la Société des Nations en janvier 1920. Photo : United Nations Archives at Geneva
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Les États mènent-ils la politique de leur âge ?

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À l’orée de la Seconde Guerre mondiale, le géographe américain d’origine hollandaise Samuel Van Valkenburg développe un modèle géopolitique original corrélant la politique extérieure des États à leur profondeur historique.

New York, 14 février 2003. Dans un baroud d’honneur destiné à empêcher l’intervention militaire que les États-Unis s’apprêtent à lancer en Irak, le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin achève son intervention au Conseil de sécurité de l’ONU : « La lourde responsabilité et l’immense honneur qui sont les nôtres doivent nous conduire à donner la priorité au désarmement dans la paix. Et c’est un vieux pays, la France, d’un vieux continent comme le mien, l’Europe, qui vous le dit aujourd’hui ».

Ce faisant, il répond aux attaques lancées quelques semaines plus tôt par le secrétaire à la Défense des États-Unis d’Amérique Donald Rumsfeld qui avait proclamé, pour mieux délégitimer les oppositions française et allemande, que celles-ci reflétaient la pusillanimité d’une « vieille Europe » en passe de sortir de l’histoire, qu’il opposait au dynamisme caractéristique d’une « jeune Europe » composée du Royaume-Uni, de l’Espagne et surtout des pays d’Europe de l’Est qui avaient apporté un soutien quasi unanime à Washington. Si l’argumentaire rumsfeldien faisait écho aux thèses développées au même moment par Robert Kagan opposant des Européens placés dans l’orbite de Vénus et des États-uniens dans celle de Mars, il réactivait surtout de vieilles théories géopolitiques. Car de même que Napoléon estimait que les États font la politique de leur géographie, d’aucuns ont pu avancer qu’ils menaient surtout la politique de leur âge : ainsi le credo pacifiste de la France en 2003 aurait-il surtout relevé d’une forme de « presbypolitique » : une politique de vieux.

« Have not » ou « has been » ?

Géographe hollandais ayant émigré aux États-Unis dans les années 1920, Samuel Van Valkenburg (1890-1976) est sans doute celui qui poussa le plus loin ce type de raisonnements. Dans ses Éléments de géographie politique publiés à New York en 1939, il propose une interprétation des relations internationales reposant sur ce qu’il qualifie de « cycle de développement politique des nations ».

Pour bien en comprendre les enjeux, un détour par le modèle théorique alors dominant aux États-Unis pour rendre compte des vives tensions internationales qui agitaient l’Europe et le monde s’impose. La grille de lecture la plus couramment admise avait notamment été formalisée par le journaliste et essayiste Frank Herbert Simonds (1878-1936). Selon lui, l’instabilité géopolitique européenne s’expliquait par la cohabitation dans cette partie du monde de « have » et de « have not », autrement dit d’États – les vainqueurs de 1918 – disposant d’un territoire suffisamment vaste et riche pour subvenir aux besoins de leurs peuples, et d’autres – les perdants de 1918 – qui, trop à l’étroit dans des territoires mal adaptés à leurs besoins, tentaient d’élargir ceux-ci par la force.

À ce modèle expliquant les rivalités entre États européens par leur inégale profondeur géographique, Van Valkenburg substitua un modèle les expliquant par leur inégale profondeur historique. Plutôt que d’opposer des « have » à des « have not », il suggérait, sans employer ces termes, qu’il convenait plutôt d’opposer des « will be » et des « has been », des « seront » et des « ont été ». Il s’inspirait ce faisant des théories développées après la Première Guerre mondiale par Arthur Moeller van den Bruck (1876-1925) qui expliquait celle-ci comme un affrontement entre des « peuples vieux » (Français, Britanniques) et des « peuples jeunes » (Allemands, Japonais, Bulgares, États-Uniens et Russes), mais aussi et surtout du modèle du cycle de vie des civilisations cher à Oswald Spengler (1880-1936).

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Les quatre âges de l’État

Selon Van Valkenburg, tous les États seraient, à l’instar des êtres humains, appelés à passer successivement, mais pas simultanément, par quatre âges auxquels correspondraient des postures géopolitiques différentes. La cohabitation d’États plus ou moins jeunes, et donc développant des comportements différents, expliquerait la survenue de conflits entre eux.

Le premier âge, la jeunesse (« youth »), correspondrait à une phase de consolidation des structures internes de l’État, qui ne serait donc pas porté à ce stade sur l’action extérieure : ainsi des États-Unis qui se sont d’abord occupés de la mise en valeur de leur territoire avant de se soucier du reste du monde. Vient ensuite l’adolescence (« adolescence »), âge de tous les dangers : désormais assis sur des bases solides, les États voient leurs appétits territoriaux s’aiguiser et développent en conséquence une propension à l’expansionnisme. Toujours dans le cas des États-Unis, il est ainsi possible selon Von Valkenburg de situer l’adolescence du pays entre 1803 et 1918, période au cours de laquelle il étend son influence aux Amériques et en Asie. Vient ensuite l’âge de la maturité (« maturity ») au cours duquel l’État, « satisfait » et repu, ne cherche plus à s’étendre mais à consolider ses nouvelles acquisitions et à recueillir les fruits des efforts consentis durant l’adolescence. Arrive enfin l’âge de la vieillesse (« old age »), au cours duquel la puissance de l’État déclinant, il s’agit désormais de se défendre contre les assauts lancés par de nouvelles puissances en phase adolescente. La vieillesse débouche naturellement sur la mort, et Van Valkenburg prend ici l’exemple des Empires austro-hongrois et ottoman qui, incapables de faire face à la fougue d’un voisinage galvanisé par sa jeunesse, ont fini par disparaître absolument.

Le monde de 1939 au prisme du cycle de vie des États

Se penchant sur le monde de l’immédiat avant Seconde Guerre mondiale dans lequel il vit, Van Valkenburg dépeint la cohabitation particulièrement problématique entre :

– Des États encore au stade de l’enfance car issus dans leurs frontières actuelles des traités de l’après Première Guerre mondiale (Tchécoslovaquie, Serbie, Roumanie, États baltes et Pologne). Pour eux, la principale tâche est de prendre le contrôle effectif de leur territoire et de l’organiser efficacement, alors même qu’ils sont menacés par les appétits des États adolescents.

– Des États au stade de l’adolescence et donc particulièrement belliqueux, au premier rang desquels figurent les « trois grandes puissances dynamiques du monde d’aujourd’hui » que sont l’Allemagne, l’Italie et le Japon. Toutes trois ont en commun d’avoir « des populations nombreuses, peut-être trop nombreuses compte tenu de la taille respective de leurs pays ». Il en résulte une « pression de la population sur l’alimentation et les ressources de ces pays » qui débouche sur une politique agressive d’expansion territoriale à l’égard de laquelle Van Valkenburg se montre pour le moins compréhensif : « Comme il a été dit, nombre de leurs revendications sont justes et la plupart pourraient leur être accordées »… sans que cela ne puisse néanmoins permettre d’éviter la guerre car « c’est leur immaturité politique (adolescence), pas leurs revendications, qui les rend dynamiques ».

– Des pays matures comme la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, qui sont las de la guerre et ne se montrent guère disposés à sacrifier leur tranquillité pour voler au secours des États infantiles qu’ils ont contribué à créer en 1918.

– Des États âgés comme l’Autriche, le Portugal et l’Espagne, qui ont déjà un pied en dehors de l’histoire et ne sont plus appelés qu’à y jouer un rôle de figurant.

Selon Van Valkenburg, l’erreur de la Société des Nations est d’avoir voulu mettre sur un pied d’égalité des pays matures et des pays adolescents, sans tenir compte du fait que les seconds du fait de leur « immaturité politique » ne sauraient agir de manière raisonnée. Il convient donc selon lui de repenser le système international en accordant aux nations matures des responsabilités plus grandes, elles seules étant en mesure d’assurer une forme de stabilité dans un monde perpétuellement agité par la vigueur des nations adolescentes. Pour ce faire, il faut donc que les nations matures, États-Unis en tête, sortent de leur torpeur et prennent leurs responsabilités : « Dans notre vie sociale, nous aidons la jeunesse (youth), nous essayons de comprendre l’adolescence (adolescence), et de protéger le grand âge (old age), tandis que nous punissons en cas d’extrême mauvais comportement. La famille des nations ne pourrait-elle pas suivre un schéma similaire et n’est-il pas temps de commencer ? »

À propos de l’auteur
Florian Louis

Florian Louis

Docteur en histoire. Professeur en khâgne. Il a participé à la publication de plusieurs manuels scolaires. Il est l’auteur d’une Géopolitique du Moyen-Orient aux Puf et de livres consacrés aux grands géopolitologues.
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