<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Etats-Unis. L’éternelle angoisse du déclin

14 décembre 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : La Maison Blanche, un soir d'orage © Alex Brandon/AP/SIPA AP22364947_000001
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Etats-Unis. L’éternelle angoisse du déclin

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Espéré par les uns, redouté par les autres, le déclin américain est de ces phénomènes dont la réalisation, qui paraît inéluctable mais ne cesse pourtant d’être remise à plus tard, a animé des générations d’acteurs et d’analystes des relations internationales. Leurs débats nous en disent souvent plus long sur le temps et le lieu d’où ils s’expriment que sur l’état réel du pays au sujet de l’avenir duquel ils s’alarment.

Parce qu’aux États-Unis comme ailleurs, il s’est toujours trouvé des « pisse-froid » pour maugréer que « c’était mieux avant », le thème du déclin américain n’a rien de très nouveau. À dire vrai, on en trouve trace dès le temps des pères pionniers, par exemple sous la plume d’un John Winthrop (1588-1649). Fondateur de la colonie de la baie du Massachussetts, ce puritain anglais fut l’un des premiers théoriciens de la « destinée manifeste ». Paraphrasant l’Évangile selon Matthieu, il prédit que l’Amérique serait bientôt une « cité perchée sur la colline vers laquelle se tourneraient les regards des peuples du monde entier ».

Exceptionnalisme et déclinisme

Si la postérité a retenu de son sermon ce passage résolument optimiste, la suite en est généralement négligée. Winthrop y met en garde les siens contre la « colère divine » qui ne manquera pas de s’abattre s’ils en venaient à décevoir les attentes placées en eux par le Tout-Puissant. Ainsi, dès le temps des fondations, la crainte du déclin est présente. Mais elle n’apparaît pas tant comme le contraire que comme le pendant de la prospérité : un aiguillon, une menace latente dont la perspective permet de mobiliser tout un chacun en vue de la réussite de tous. Le déclinisme est donc consubstantiel à l’exceptionnalisme.

Ce point est capital en ce qu’il souligne une dimension fondamentale du déclinisme américain, encore prégnante de nos jours, qui explique son apparition précoce, bien antérieure à l’accession des États-Unis au rang de puissance mondiale. Alors que dans le Vieux monde, le déclin est volontiers pensé, sur le modèle de Rome croulant sous les coups de boutoir des barbares, comme le résultat d’un déclassement lié à l’essor des autres, il est au Nouveau Monde plus volontiers vécu, en écho au traumatisme de la guerre de Sécession, comme ne pouvant provenir que de la discorde intérieure et des faiblesses intrinsèques à la société américaine. Dans un célèbre discours prononcé en 1838 devant les lycéens de Springfield dans l’Illinois, le jeune Abraham Lincoln exprime ainsi la conviction très américaine que le danger, pour son pays, ne saurait venir que de lui-même : « Si la destruction devait un jour nous atteindre, nous devrions en être nous-mêmes les premiers et les ultimes artisans. En tant que nation d’hommes libres, nous devons éternellement survivre, ou mourir en nous suicidant. »  

Trump joue-t-il du déclinisme ?

Aux États-Unis et contrairement à l’Europe, sans doute pour d’évidentes raisons d’isolement géographique, la hantise du déclin prend ainsi rarement la forme d’une peur des ennemis, mais bien davantage d’une peur de soi-même : on craint la décadence plus que la concurrence, la désintégration plutôt que l’invasion. C’est que, exceptionnalisme oblige, l’homme américain ne saurait être vaincu que par lui-même, et non par un quelconque rival qui se montrerait capable par ses seules forces de le surclasser « à la régulière ». D’où les fréquentes poussées de fièvre, nativiste ou maccarthyste, qui, à intervalles réguliers dans l’histoire du pays, cherchent à faire le ménage au sein du corps social américain en y débusquant un ennemi de l’intérieur ou une cinquième colonne qui, seule, pourrait conduire le pays vers l’abîme.

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Il n’est à cet égard pas anodin de souligner que le candidat républicain aux présidentielles de 2017, Donald Trump, a choisi de placer sa campagne présidentielle sous l’égide d’un slogan jouant sur les ressorts du déclinisme qui avait déjà été adopté par Reagan en 1980 : « Make America Great Again ». Un slogan qui illustre la prégnance toujours renouvelée du sentiment de déclassement voire de déclin qui affecte avec récurrence les États-Unis, mais qui laisse surtout entendre que celui-ci n’a rien d’insurmontable, précisément parce que ses causes sont d’abord internes. Il suffirait de faire le bon choix dans l’isoloir pour permettre au pays de sortir de l’ornière dans laquelle il aurait été placé par sa propre impéritie. Comme Reagan jadis, Trump espère ainsi déjouer les oiseaux de mauvais augure et être le président qui proclamera une nouvelle fois à la face du monde : « America is back ».

Déclin, mais face à qui ?

Pourtant, si la crainte du déclin est d’abord tournée vers l’intérieur, elle n’en est pas moins souvent corrélée à une menace extérieure. L’immigré japonais ou le sympathisant communiste n’ont pu à certaines époques apparaître comme menaçants qu’en tant qu’ils étaient considérés comme pouvant se faire les agents d’une entreprise de subversion venue du dehors.

La crainte ou l’espoir, c’est selon, d’un effondrement de l’hégémonie américaine, s’explique donc aussi par la perspective de voir une autre puissance s’y substituer. D’où l’apparition dans la deuxième moitié du xxe siècle, à partir du moment où les États-Unis accèdent à l’hégémonie mondiale, d’une nouvelle forme de déclinisme. Ce néo-déclinisme prend la forme d’une mise en exergue volontiers menaçante d’un potentiel outsider qui remettrait en cause la domination américaine sur le monde, et dont l’identité a évolué dans le temps : ce fut d’abord l’Union soviétique dans les années 1950, puis le Japon dans les années 1980, avant que la Chine, dans les années 2000, n’en vienne à incarner cette menace de déclassement qui guetterait l’Amérique.

En dépit des apparences, ce néodéclinisme n’entre pas en contradiction avec le déclinisme traditionnel évoqué plus haut. Au contraire, il explique cette tendance typiquement américaine à nier les mérites des autres en réduisant leurs réussites à un échec des nôtres : l’URSS semble-t-elle plus résiliente qu’on ne le croyait ? C’est que l’Amérique traverse une « crise de confiance » (Jimmy Carter, 1979) liée à un oubli de ses valeurs fondamentales au profit d’une quête du profit matériel à court terme. Le Japon développe-t-il une industrie de pointe de plus en plus performante ? C’est le résultat de la politique trop généreuse des États-Unis à son égard depuis 1945 qui, en lui fournissant gracieusement une protection militaire et en lui ouvrant son marché intérieur à tout-va, lui auraient permis de leur tailler des croupières sur le plan économique (thèse développée par Edward Luttwak). La Chine est-elle en passe de rattraper les États-Unis tant sur le plan économique que militaire ? C’est parce que ces derniers, tout à leur promotion du libre-échange, laissent la Chine perpétrer « le plus grand vol de l’histoire » en poursuivant « son assaut sur les  emplois et les richesses américaines » (Donald Trump). L’ascension soviétique hier, chinoise aujourd’hui, ne résulteraient donc pas tant d’une réussite ou d’un mérite desdits pays, que des erreurs et de la naïveté américaines à leur égard.

Comme toujours avec les boucs émissaires, l’évocation de ces outsiders successifs a d’abord un usage interne : présenter un successeur potentiel à la puissance américaine, c’est concrétiser la menace du déclin, lui donner un visage, si possible effrayant, et mobiliser ses troupes pour l’éviter. La menace du déclin constitue ainsi, comme au bon vieux temps de John Winthrop, un efficace carburant du moteur américain plus qu’un symptôme de son enrayement. Car prophétiser le déclin des États-Unis constitue finalement le meilleur moyen de l’empêcher. C’est pourquoi et sans nier leurs atouts respectifs bien réels, on peut considérer ces outsiders comme des constructions américaines autant que comme des réalités. Les présenter comme des menaces dont l’émergence aurait pour les États-Unis des conséquences volontiers décrites sous des traits catastrophistes permet de stimuler le dynamisme américain et de renforcer la cohésion interne du melting pot national. Quitte à donner dans la franche outrance à l’image d’un Edward Luttwack qui allait jusqu’à pronostiquer en 1993 rien moins qu’une « tiers-mondisation » prochaine des États-Unis !

Le débat Kennedy-Nye

Parmi la multitude de prophètes du déclin américain, le Britannique Paul Kennedy sort du lot non tant pour l’originalité de son analyse qu’en raison des nombreuses réactions que celle-ci a suscitées. C’est en effet dans son livre à succès de 1988, Naissance et déclin des grandes puissances, que les débats actuels relatifs à la question du déclin américain plongent leurs racines.

Dressant une vaste fresque historique de la succession des empires depuis le xvie siècle, l’historien britannique y mettait en avant l’existence d’un phénomène de « surexpansion impériale » (imperial overstretching) qui guetterait les Américains du fait que « la somme globale des intérêts et des obligations de leur pays est aujourd’hui bien plus grande que sa capacité à les défendre simultanément ». Selon lui, comme l’Espagne de Philippe II ou le Royaume-Uni de la reine Victoria jadis, les États-Unis seraient condamnés à voir leur puissance s’effriter du fait du coût exorbitant de son entretien.

Parmi les nombreux analystes à s’opposer alors à l’argumentaire de Kennedy, figure le théoricien des relations internationales Joseph Nye. L’intérêt que présente sa critique des thèses de Kennedy tient au fait qu’elle le conduit à réévaluer la nature même de la puissance américaine. Il estime en effet que la comparaison entre l’Angleterre victorienne et les États-Unis des années 1980 n’a guère de sens tant sont différentes les formes et la nature de leur puissance respective.

C’est à cette occasion qu’il est amené à forger la notion de soft power pour désigner tout un pan de la puissance américaine, à savoir son influence culturelle, qui pour ne pas apparaître dans les statistiques officielles, focalisées sur des critères économiques ou militaires, n’en est pas moins fondamentale selon lui. Et de citer le leader singapourien Lee Kwan Yew : « La Chine peut compter sur les talents de ses 1,3 milliard d’habitants, mais l’Amérique peut compter sur ceux de 7 milliards de Terriens, et mélanger ces talents d’une façon que le nationalisme han ne peut égaler. » Nye sape ainsi les conclusions pessimistes auxquelles aboutissait le travail de Kennedy en en démolissant les fondations : la nature de la puissance est très différente aujourd’hui de ce qu’elle était hier, elle dépend de la capacité à influencer et non plus de la force pure ? Sur le second plan, les États-Unis perdent peut-être du terrain. Mais leur soft power est aujourd’hui inégalé et leur assure la supériorité mondiale.

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Déclin ou rééquilibrage ?

Prenant le contrepied de toute une tradition américaine, Nye accepte bien d’envisager un éventuel déclin américain, mais il insiste sur son caractère relatif et non absolu : si recul il y a, ses causes sont externes (d’autres puissances émergent) et non internes (le modèle américain serait défaillant). Il n’y a donc pas lieu de dramatiser cet éventuel déclin car si les États-Unis sont peut-être appelés à perdre en puissance internationale par l’émergence d’autres puissances, cela ne signifie nullement qu’ils seront moins prospères en interne.

Cet argumentaire a été développé par le journaliste Fareed Zakaria dans un essai paru en 2008 : il y invite ses concitoyens américains à ne pas envisager le monde qui vient comme « anti-américain » mais comme « post-américain ». Autrement dit, ce n’est pas parce que le monde ne serait plus dominé par les seuls États-Unis mais reviendrait à une normale multipolaire que les États-Unis s’en trouveraient affaiblis. Au contraire, ils pourraient partager le fardeau du maintien de l’ordre mondial avec des partenaires internationaux plus efficaces et ainsi éviter le risque de « surexpansion impériale » qu’avait pointé Paul Kennedy et qu’ont semblé concrétiser les aventures militaires ratées d’Afghanistan et d’Irak.

Il invite en conséquence les Américains à ne pas assimiler l’émergence du « reste » comme nécessairement synonyme d’un déclin de « l’Ouest ». Au contraire, dans un monde globalisé et interdépendant, la prospérité des uns ne peut que profiter aux autres et les États-Unis pourront donc  « demeurer un joueur central dans un monde plus riche, plus dynamique et plus excitant ». Et Zakaria de conclure, prenant le contrepied des analyses de Kennedy, que le futur recul américain, qu’il ne conteste pas, « ne sera cependant pas semblable au déclassement du Royaume-Uni au cours du xxe siècle ».

Un déclin opportun ?

Comme Fareed Zakaria, Olivier Zajec considère que les États-Unis sont en train de devenir une puissance « comme les autres » dans un monde multipolaire. Mais, selon lui, leur exceptionnalisme leur interdit de devenir un pays « normal ». Que deviennent-ils en effet sans la mission dont ils se croient investis ? Comment attirer les talents du monde entier sans le « rêve américain » ? Comment maintenir leur prospérité sans le drainage des richesses du monde, un drainage que justifie leur bonne conscience et qu’autorise le ralliement de tous à leur modèle ? Telle est la contradiction entre le mythe fondateur des États-Unis et leurs moyens qui perdent en efficacité. Les États-Unis n’ont pas le choix : ils doivent rester les plus forts pour rester eux-mêmes, ou entreprendre un douloureux « travail de deuil géopolitique » au résultat incertain.

Une telle analyse fait néanmoins fi du poids demeuré considérable de la tradition isolationniste américaine. Prenant le contrepied d’analyses du type de celle d’Olivier Zajec en poussant encore plus avant que Nye et Zakaria la logique de dédramatisation du déclin américain, d’aucuns vont même jusqu’à considérer que ledit déclin constitue pour les États-Unis une opportunité autant qu’une menace. Pour eux, l’hégémonie américaine est un fardeau plus qu’une chance et le pays s’en sortira d’autant mieux qu’il se repliera sur son pré carré américain. Encore faut-il savoir gérer le repli avec tact. Paul MacDonald et Joseph Parent ont ainsi étudié la gestion du déclin par quinze grandes puissances passées. Ils en tirent la conviction qu’un « déclin gracieux » (Graceful Decline) est possible, qui consisterait en une « réduction des coûts de la politique étrangère en réorientant les ressources engagées à la périphérie vers des domaines jugés plus essentiels » au centre. Une stratégie rejetée par les interventionnistes néoconservateurs comme Robert Kagan : « Si les États-Unis se mettent à ressembler à un protecteur fragile de l’ordre actuel, cet ordre va progressivement se dissoudre. » Cette dissolution ferait le bonheur de tout ce que les États-Unis comptent d’ennemis déclarés sur la planète.

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Reste qu’à bien y regarder, si nombreux sont effectivement ceux qui, de Caracas à Téhéran, réclament à grands cris le déclin américain, rares sont ceux qui y ont réellement intérêt, du moins les Américains en sont persuadés. On en arrive ainsi au paradoxe qui veut que le déclin américain apparaisse finalement plus inquiétant hors des États-Unis que chez eux. En effet, si les États-Unis peuvent envisager voire souhaiter un « atterrissage en douceur » qui préserverait l’essentiel de leur prospérité intérieure, celui-ci ne serait pas sans provoquer de vives turbulences partout ailleurs. Comme le relève Thomas Snégaroff, la domination américaine est d’autant plus indispensable au reste du monde que ce sont pour une large part les États-Unis qui ont dessiné les contours du monde dans lequel nous vivons, et c’est précisément pourquoi « contrairement à tous les empires qui se sont effondrés, et que l’Amérique regarde avec angoisse, craignant d’y déceler son destin, aucune puissance potentiellement rivale n’a aujourd’hui intérêt à la voir s’effondrer ».

Paraphrasant le secrétaire au Trésor Connally, on pourrait ainsi aller jusqu’à conclure que si le déclin est le destin des États-Unis, ce n’est peut-être pas à eux qu’il posera le plus de problèmes. Mais à leurs alliés qui se sont mis en situation de dépendance extrême par rapport à Washington.

 


Bibliographie

 

-Mark Stephen Jendrysik, Modern Jeremiahs. Contemporary Visions of American Decline, Lexington Books, 2008.

-Joseph Josse, The Myth of America’s Decline, Liveright, 2013.

-Robert Kagan, « Not Fade Away. The Myth of American Decline », The New Republic, 11 janvier 2012.

-Robert Kagan, L’Ordre mondial américain. Les conséquences d’un déclin, IDM, 2012.

-Joseph Nye, Is the American Century Over ?, Polity Press, 2015.

-Fareed Zakaria, Le Monde post-américain, Perrin, 2011.

-Olivier Zajec, La Nouvelle Impuissance américaine, Éditions de l’Œuvre, 2011.

-Paul McDonald et Joseph Parent, « Graceful Decline : The Surprising Success of Great Power Retrenchment », International Security, 35, n° 4, 2011.

-Thomas Snégaroff, Faut-il souhaiter le déclin de l’Amérique ?, Larousse, 2009.

À propos de l’auteur
Florian Louis

Florian Louis

Docteur en histoire. Professeur en khâgne. Il a participé à la publication de plusieurs manuels scolaires. Il est l’auteur d’une Géopolitique du Moyen-Orient aux Puf et de livres consacrés aux grands géopolitologues.
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