<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Etats-Unis : prisons privées, le nouveau marché

16 septembre 2026

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Photo : Alcatraz, San Francisco

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Etats-Unis : prisons privées, le nouveau marché

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En 2025, CoreCivic et GEO Group, les deux géants américains de la prison privée, ont réalisé 4,8 milliards de dollars de chiffre d’affaires combiné.

Moteur du boom : la politique d’expulsion massive de Trump et son quota d’arrestations, qui a fait bondir l’action CoreCivic de 82 % en une semaine.

Un modèle carcéral marchand, adossé au travail forcé des détenus et à un financement politique intégré, qui s’exporte désormais en Australie et en Afrique du Sud.

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Le marché de la prison privée aux États-Unis est dominé par deux entreprises cotées en bourse qui constituent un véritable duopole. CoreCivic, anciennement Corrections Corporation of America, est basée à Brentwood, dans la banlieue de Nashville (Tennessee). Fondée en 1983, elle est la première entreprise au monde à avoir construit et exploité une prison privée. Son chiffre d’affaires 2025 s’élève à environ 2,2 milliards de dollars. The GEO Group, basée à Boca Raton en Floride, est née comme filiale de la société de sécurité Wackenhut, avant de devenir indépendante. Son portefeuille mondial compte aujourd’hui 95 établissements totalisant environ 75 000 lits, avec des opérations aux États-Unis, en Australie et en Afrique du Sud. Son chiffre d’affaires 2025, 2,6 milliards de dollars, est le plus élevé de son histoire.

À elles deux, ces entreprises ont généré 4,8 milliards de dollars de revenus en 2025 et contrôlent l’essentiel de la capacité carcérale privée du pays. Environ 8 % des prisonniers d’État et fédéraux américains sont détenus dans des établissements privés. Un chiffre qui sous-estime la réalité, car la part des migrants placés en rétention par l’Immigration and Customs Enforcement (ICE) atteint, elle, des proportions bien plus élevées dans les structures privées.

Le boom Trump, lecture chiffrée

L’élection de Donald Trump en novembre 2024 et sa politique d’expulsion massive ont littéralement transformé le secteur. L’action CoreCivic valait 13,19 dollars le 4 novembre 2024, veille de l’élection. Une semaine plus tard, elle cotait 23,94 dollars, soit une hausse de 82 % en sept jours. Un an plus tard, après une correction, elle évolue autour de 19 dollars, conservant une progression d’environ 40 % par rapport à la veille de l’élection. Au quatrième trimestre 2025, les revenus de CoreCivic issus de l’ICE ont plus que doublé en un an, passant d’environ 120 à 244 millions de dollars. Sur l’ensemble de l’année 2025, le bénéfice net de l’entreprise a bondi de près de 70 % pour atteindre 116,5 millions de dollars. La société projette pour 2026 un bénéfice net compris entre 147,5 et 157,5 millions de dollars.

Le nombre d’immigrants détenus par CoreCivic a augmenté de 60 % en 2025 pour atteindre plus de 16 000 personnes. GEO Group, de son côté, a connu selon son fondateur George Zoley « l’année la plus réussie en termes de nouveaux contrats de son histoire ». La déclaration du PDG de CoreCivic, Damon Hininger, lors d’une téléconférence avec les actionnaires en mai 2025, est devenue célèbre : « En quarante-deux ans d’histoire, nous n’avons jamais connu une telle demande pour nos services qu’aujourd’hui. »

« En quarante-deux ans d’histoire, nous n’avons jamais connu une telle demande pour nos services qu’aujourd’hui. » — Damon Hininger, PDG de CoreCivic

Cette croissance s’inscrit dans un cadre politique précis. L’administration Trump aurait fixé un quota de 3 000 arrestations ICE par jour, selon plusieurs sources concordantes incluant le chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Stephen Miller. Ce quota est le moteur direct du secteur carcéral privé. En février 2025, GEO Group a annoncé la réouverture du centre de détention de Delaney Hall à Newark, dans le New Jersey, avec une capacité de mille personnes.

Lire aussi : Les expulsions d’immigrés clandestins depuis les États-Unis : une analyse des tendances

Une intégration politico-économique sans équivalent

Le secteur des prisons privées américaines présente une caractéristique qui le distingue de la plupart des autres industries : une intégration explicite entre activité commerciale et financement politique. CoreCivic et GEO Group ont chacune versé 500 000 dollars au comité d’investiture de Donald Trump en janvier 2025 — le double de leur don de 2017. Lors du cycle électoral 2024, GEO Group a par ailleurs versé environ 1 million de dollars au super-PAC pro-Trump Make America Great Again Inc. Entre 2021 et 2025, les deux entreprises ont donné environ 500 000 dollars aux élus républicains du Congrès et seulement 57 000 dollars aux démocrates, selon une enquête du média The Appeal.

Cette intégration n’est pas accidentelle. Elle est constitutive du modèle économique. Les prisons privées dépendent à plus de 90 % de contrats publics : ICE, départements de la Justice des États, administration pénitentiaire fédérale. Leur croissance suppose des politiques publiques expansives en matière de détention. Elles ont donc un intérêt structurel à financer les acteurs politiques qui poussent dans ce sens. GEO Group a ainsi dépensé plus de 6 millions de dollars en frais de lobbying auprès de l’État fédéral pendant le premier mandat Trump.

Cette mécanique est connue des économistes sous le nom de rent-seeking : la recherche de rente politique, où des entreprises prospèrent non par l’innovation ou la productivité, mais par leur capacité à influencer les décisions publiques qui structurent leur marché. C’est une caractéristique commune à de nombreux secteurs régulés, mais portée ici à un degré rare.

Le travail carcéral, économie souterraine de l’Amérique productive

Au-delà des prisons privées elles-mêmes, le travail des prisonniers américains constitue une économie considérable et largement invisible. En 2021, la valeur des biens, services et marchandises produits par les 51 569 travailleurs incarcérés employés dans les programmes industriels carcéraux représentait plus de 2 milliards de dollars, alors qu’ils ne représentent que 6,5 % du total des détenus américains susceptibles de travailler.

Le fondement juridique de ce système est l’un des paradoxes les plus discutés du droit constitutionnel américain. Le treizième amendement de la Constitution, ratifié en 1865, abolit l’esclavage. Mais il contient une exception explicite : « Ni esclavage ni servitude involontaire, sauf comme punition d’un crime pour lequel la personne aura été dûment condamnée, n’existeront aux États-Unis. » Cette clause, parfois appelée exception clause, est interprétée depuis le XIXe siècle comme autorisant le travail forcé en prison.

« Ni esclavage ni servitude involontaire, sauf comme punition d’un crime pour lequel la personne aura été dûment condamnée, n’existeront aux États-Unis. » — XIIIe amendement, 1865

Des entreprises majeures de l’économie américaine ont eu recours, directement ou indirectement à travers des sous-traitants, à cette main-d’œuvre carcérale rémunérée entre quelques centimes et quelques dollars de l’heure : Sears, Target, Starbucks, Whole Foods, Microsoft, McDonald’s, Boeing ont tous été cités dans des enquêtes successives. Le système, peu connu hors des États-Unis, soulève des questions au regard du droit international du travail forcé. L’Organisation internationale du travail considère depuis sa convention de 1930 que le travail pénitentiaire à finalité commerciale constitue un travail forcé prohibé.

L’exportation du modèle, dimension géopolitique méconnue

Le modèle américain de privatisation carcérale s’exporte. GEO Group, en particulier, exploite des établissements en dehors des États-Unis.

En Australie, GEO Group gère plusieurs prisons d’État, notamment l’établissement de Junee en Nouvelle-Galles du Sud, l’une des plus grandes prisons privées du pays. La détention des migrants, en revanche — dont le centre de Christmas Island — relève de l’opérateur britannique Serco, et non de GEO. Les contrats australiens de GEO génèrent des revenus annuels estimés à plus de 200 millions de dollars.

En Afrique du Sud, GEO Group exploite, via sa filiale South African Custodial Services, le centre correctionnel de Kutama Sinthumule (province du Limpopo), l’une des deux seules prisons privées du pays et l’une des plus grandes prisons à sécurité maximale, ouverte en 2002. L’autre établissement privé, Mangaung (Bloemfontein), est géré par le britannique G4S ; les deux contrats s’achèvent en 2026-2027, l’État sud-africain reprenant la gestion.

Le Royaume-Uni est l’autre grand marché d’exportation du modèle, mais ce sont des entreprises britanniques, Serco et G4S, qui dominent, parfois en partenariat avec leurs équivalents américains. La France conserve, elle, un modèle de gestion déléguée beaucoup plus encadré : la sécurité, le placement et la surveillance des détenus restent dans le domaine régalien, mais l’hôtellerie, la restauration et la maintenance peuvent être confiées à des opérateurs privés, Bouygues Construction notamment.

Lire aussi : L’Amérique face au défi migratoire. Entretien avec Lora Ries

Pourquoi le modèle américain est-il géopolitiquement instructif ?

Cette exportation, encore modeste en volume, est riche d’enseignements pour comprendre les transformations contemporaines de l’État. Plusieurs leçons s’en dégagent.

Première leçon : la marchandisation du régalien. L’État américain, dans la lignée d’une tradition libérale qui remonte aux Lockéens, considère que la prison est une fonction qui peut être déléguée au secteur privé. Cette conception heurte frontalement la tradition française selon laquelle l’enfermement pénal relève d’un jus puniendi qui ne peut être que l’expression de la souveraineté étatique. Le débat n’est pas seulement technique ; il touche à la nature même de la conception de l’État.

Deuxième leçon : la dépendance des États clients. L’Australie et l’Afrique du Sud découvrent, parfois douloureusement, qu’externaliser leur fonction carcérale à une entreprise cotée en bourse crée des dépendances structurelles. L’opérateur privé optimise ses coûts pour maximiser ses marges trimestrielles.

Troisième leçon : le précédent migratoire. L’usage massif des prisons privées pour la détention des migrants — désormais 70 % des détenus de l’ICE sont dans des structures privées — pourrait inspirer d’autres pays confrontés à des flux migratoires. L’Italie de Giorgia Meloni a évoqué une externalisation vers l’Albanie qui s’inspire en partie de cette logique de sous-traitance. Le Royaume-Uni a tenté la voie rwandaise. La privatisation et la délocalisation de la détention migratoire constituent désormais un répertoire d’action politique disponible.

Une économie politique singulière

Pour saisir pleinement le phénomène, il faut le situer dans l’économie politique américaine globale. Les États-Unis comptent environ 1,9 million de détenus et affichent l’un des taux d’incarcération les plus élevés au monde : environ 540 détenus pour 100 000 habitants, contre 105 en France et moins de 100 dans la plupart des pays européens. (Depuis l’état d’exception décrété en 2022, le Salvador a dépassé les États-Unis et détient désormais le taux le plus élevé du monde.) Cette population carcérale massive constitue un marché. Le complexe pénitentiaire américain, intégrant les opérateurs privés, les fournisseurs de services médicaux et téléphoniques carcéraux, les sous-traitants de transport, génère un chiffre d’affaires annuel estimé à plus de 80 milliards de dollars selon la Prison Policy Initiative.

Ce volume économique change la nature du débat. Aux États-Unis, vouloir réduire la population carcérale, ce n’est pas seulement défendre une position philosophique ou éthique sur la justice. C’est attaquer un secteur économique entier, ses emplois locaux dans des comtés ruraux souvent dépendants d’une prison, ses actionnaires institutionnels — BlackRock et Vanguard figurent parmi les principaux investisseurs de CoreCivic et GEO Group — et toute la chaîne de valeur qui en dépend. C’est ce qui explique la résistance structurelle de l’incarcération aux réformes pourtant régulièrement proposées par les deux partis.

Une question qui se pose aussi à l’Europe

L’Europe regarde habituellement le modèle américain avec une certaine distance ironique : trop répressif, trop marchand, trop libéral. Mais la pression migratoire, la saturation des prisons françaises (parmi les plus surpeuplées d’Europe, autour de 130 % d’occupation), les difficultés budgétaires structurelles, créent des conditions qui pourraient rendre attractif, à terme, ce qui paraît aujourd’hui inacceptable. Le modèle américain n’est pas seulement une curiosité exotique. C’est un horizon possible vers lequel certaines économies développées pourraient être tentées de glisser.

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À propos de l’auteur
John Mackenzie

John Mackenzie

Géopolitologue et grand reporter, John Mackenzie parcourt de nombreuses zones de guerre.