<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Felipe VI, l’homme le mieux habillé d’Europe

15 octobre 2026

Temps de lecture : 8 minutes

Photo : Queen Letizia of Spain, King Felipe of Spain visit Jaen on the 1200th anniversary of the city on the 17th of March of 2026 in Jaen, Spain 17/03/2026-Jaen-Spain 17/03/2026-Jaen-Spain//SMITHROBERT__SMI6091/Credit:R. SMITH/SIPA/2603171827

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Felipe VI, l’homme le mieux habillé d’Europe

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  • Les représentations comptent beaucoup en géopolitique. Le vêtement est l’expression d’une histoire, d’une époque, des tempéraments. 

  • On dit Charles III le souverain le mieux habillé d’Europe, mais celui-ci suit une ligne classique sans jamais s’en départir.

  • Felipe VI, quant à lui, n’invente rien dans la coupe : trois boutons, revers larges, épaules marquées, toile cousue. Sa liberté et sa créativité sont ailleurs. Elle est dans le choix des couleurs et des rayures et dans sa capacité à mettre de l’audace dans un style écrit avant lui.

Trois photographies permettent de capter une part du style de Felipe VI.

Sur la première, le roi d’Espagne est à la tribune du Sénat, assis sous les armes royales, et il porte une flanelle gris foncé à rayures fines avec une cravate corail à pois blancs. Sur la deuxième, il salue d’un balcon dans un costume sombre à rayures craie, cravate rouge à grain serré, poignets mousquetaire fermés par des boutons rouges. Sur la troisième, il est en frac : queue-de-pie noire, gilet et nœud blancs, grand cordon rouge de Charles III en travers de la poitrine, les décorations alignées au millimètre au-dessus du cœur.

Le roi Felipe VI d’Espagne lors de l’ouverture de la 12e édition du Forum parlementaire ibéro-américain à Madrid, le jeudi 1er octobre 2026.//GTRES_U619276_013/Crédit : GTRES/GTRES/SIPA/2610011240

Ce costume est le plus codifié des trois. Felipe VI n’a rien choisi, rien inventé. Il a repris la tradition au millimètre et fait tout pour la porter au mieux afin de donner la plus belle image qu’il soit de la monarchie. Et, à travers son costume, de rendre fiers des Espagnols soumis à des tensions internes intenses.

Un roi qui maîtrise le vêtement

Felipe VI est capitaine général des trois armées, et il porte successivement les trois uniformes — terre, mer, air — selon la cérémonie et l’arme qu’elle honore. À la Pascua Militar, chaque 6 janvier, il paraît en grande tenue devant les états-majors. Le vêtement, ici, est un règlement : un décret en fixe les galons, les parements, le nombre de boutons, la place de la fourragère. Il n’y a pas de place pour la liberté ; le vêtement est là pour donner un ordre, une idée politique et pour effacer les personnes : la fonction passe avant celui qui l’occupe. Felipe VI sait parfaitement maîtriser ce protocole. La coupe est parfaite, contrairement à Emmanuel Macron dont les manches sont trop longues et le frac trop court, laissant déborder le gilet blanc. L’un porte un costume et occupe une fonction qu’il incarne quand l’autre porte un déguisement qui ne lui convient pas.

La reine Letizia d’Espagne et le roi Felipe d’Espagne assistent à une réception et à un défilé militaire en l’honneur du président français Emmanuel Macron et de son épouse Brigitte Macron au palais royal, le 29 septembre 2026 à Madrid, en Espagne. Crédit : R. SMITH/SIPA/2609292206

Ce que disent les tailleurs

Le plus surprenant vient des spécialistes espagnols, qui décrivent un roi bien plus sage que sa réputation.

Álvaro Torres, qui dirige la maison de confection Mansolutely, et Jesús Reyes, journaliste de mode et auteur d’un livre sur le style de la princesse Leonor, détaillent une architecture rigoureusement classique : trois boutons dont le premier disparaît sous le revers, un cran de revers ouvert à quatre-vingt-quinze degrés, des épaules franchement marquées, des vestes de longueur généreuse, des pantalons à qui l’on laisse du mouvement, et une toile cousue sur toute la hauteur du devant. Rien là-dedans n’a bougé depuis 1950.

Leur verdict comparatif est plus sévère encore pour qui voudrait faire de Felipe VI un fantaisiste. Ils le jugent plus austère que Charles III, moins dandy que lui, plus rigoureux que Guillaume-Alexandre des Pays-Bas, et d’une fidélité sans condition à la sastrería classique quand les autres dirigeants européens s’allègent et se modernisent. Reyes résume : toujours fidèle au protocole, avec des touches qui révèlent une élégance intemporelle. Mais Felipe VI maîtrise un art subtil : celui des touches et des couleurs.

Le savoir de l’étoffe

Dans ce cadre très précis qui codifie le vêtement militaire et civil, Felipe VI use d’une liberté subtile mais visible : celle des couleurs et des textures.

La rayure d’abord, et de façon presque systématique : rayure craie, rayure d’épingle, en flanelle l’hiver et en peigné la saison chaude. C’est un motif que la plupart des chefs d’État évitent, parce qu’il traîne derrière lui soit l’image du banquier, soit la réminiscence des années trente, et qu’il photographie mal sur les écrans de télévision où il se met à vibrer. Felipe VI ose porter des rayures, démontrant en cela une maîtrise des codes, une audace et une capacité à sublimer un costume.

La reine Letizia d’Espagne et le roi Felipe d’Espagne se rendent à Jaén à l’occasion du 1 200e anniversaire de la ville, le 17 mars 2026, à Jaén, en Espagne. Crédit : R. SMITH/SIPA/2603171827

La couleur ensuite. Une cravate corail à pois blancs sur une flanelle grise, à la tribune du Sénat, sous les armes royales et avec un petit drapeau ukrainien au revers : personne d’autre dans cette salle ne prendrait ce risque, et pas un journal espagnol n’a trouvé à y redire. Violet, vert, des motifs floraux, des chemises à carreaux dans les déplacements : la gamme est large. En France, le costume des politiques est d’une grande pauvreté : du bleu, des cravates noires (les deux n’allant pas ensemble), de l’étroit, de l’étriqué et des revers minables. Felipe VI, au contraire, ose les variations et les variétés. Il met des couleurs vives, il choisit des motifs, il ose les textures. C’est dans ce cadre fixe et ces pointes de couleur que s’exercent sa liberté et son goût.

On croit d’ordinaire que l’audace vestimentaire consiste à casser une silhouette, à briser les codes, à associer des contraires : un col ouvert sous une veste, des baskets sous un costume, pour donner l’impression qu’on est moderne. Mais la véritable audace consiste à maîtriser les codes, à les respecter et, au sein de ceux-ci, à mettre des touches de liberté. Tenir une silhouette parfaitement orthodoxe et la faire vivre par le tissu seul demande autre chose : il faut connaître la règle assez bien pour savoir exactement où la faire jouer. Placer de la liberté dans de l’austérité est un travail autrement plus difficile que de s’affranchir des codes et, finalement, de céder aux modes du moment.

Placer de la liberté dans de l’austérité est un travail autrement plus difficile que de s’affranchir des codes.

Charles III, un roi figé

Son homologue britannique procède à l’inverse.

Charles III s’habille depuis des décennies chez Anderson & Sheppard, en croisé de coupe drapée qui donne de l’ampleur à la poitrine, avec des chemises de chez Turnbull & Asser et des souliers de chez John Lobb. Il mélange couramment six couleurs et six motifs sur une surface réduite, ce qui n’est pas d’un homme sans goût ni sans nerf. Mais sa signature n’est pas là ; elle est dans les pièces rapiécées. Ses souliers Lobb sont reprisés, son manteau de campagne est couvert de rustines ; un manteau de laine qu’il avait depuis dix ans, il l’a fait redoubler plutôt que remplacer. La jaquette qu’il porte aux cérémonies officielles l’a suivi quarante ans.

La reine Letizia d’Espagne et le roi Felipe d’Espagne assistent à une réception et à un défilé militaire en l’honneur du président français Emmanuel Macron et de son épouse Brigitte Macron au palais royal, le 29 septembre 2026 à Madrid, en Espagne. Crédit : R. SMITH/SIPA/2609292205

Le message est parfaitement clair et il est aristocratique de bout en bout : on achète le meilleur, on l’entretient, on le porte jusqu’à l’usure et on montre l’usure. Charles III ne cherche ni l’originalité ni l’audace ; il y a quelque chose de figé et de trop parfait dans ses costumes. Il ressemble à ces hommes qui achètent la tenue entière présentée dans la vitrine : c’est parfait, très bien associé, sans fausse note. Mais cela manque cruellement d’inventivité, d’imagination et donc, in fine, de style propre. Felipe VI, au contraire, sait s’habiller, c’est-à-dire choisir ses vêtements en fonction des circonstances et de ses plaisirs.

Deux monarchies, deux plaidoiries

Le vestiaire de l’un et de l’autre illustre aussi les deux différences de leur monarchie.

Charles III hérite d’une couronne que rien n’a interrompue depuis le Moyen Âge, dans un pays où sa légitimité ne fait l’objet d’aucune contestation sérieuse. Une institution de cet âge n’a pas besoin d’être remarquée, elle a besoin de durer, et un soulier rapiécé démontre la durée mieux qu’un discours. Le vêtement dit : nous étions là avant vous, et nous y serons après. Charles est issu d’une famille allemande installée sur le trône d’Angleterre, les Anglais ayant souvent cherchés leurs souverains à l’étranger. Il doit donc adopter un style anglais alors même qu’il n’est pas Anglais.

Felipe VI est dans une situation contraire. La monarchie espagnole a été abolie en 1931, restaurée en 1975 et sérieusement ébranlée en juin 2014 quand son père a abdiqué au milieu des affaires. Le 15 mars 2020, Felipe a renoncé à l’héritage de Juan Carlos et lui a retiré l’allocation publique inscrite au budget de la Maison du roi ; quelques mois plus tard, l’ancien souverain quittait l’Espagne pour Abou Dabi. Mais Felipe VI peut adopter un style espagnol qui est véritablement le sien.

Une couronne qui a dû désavouer son prédécesseur ne peut pas plaider la durée. Il lui reste à plaider la compétence, la présence et l’exactitude quotidienne. Ce qui suppose un vestiaire qu’on remarque et qui ne se trompe jamais. Le costume de Felipe VI ne dit pas que les Bourbons étaient là avant nous, ce qui serait d’ailleurs imprudent. Il dit : « Je suis là, je fais le travail, et je le fais bien. » Felipe VI respecte scrupuleusement les codes pour mieux ancrer la monarchie dans le temps et dans les imaginaires.

Le costume de Felipe VI ne dit pas que les Bourbons étaient là avant nous. Il dit : « Je suis là, je fais le travail, et je le fais bien. »

La guayabera, ou la maîtrise de la politique

Reste le geste qui a donné à cette rubrique son premier article, et qui prend ici son sens véritable.

Novembre 2019, La Havane. Première visite d’État d’un souverain espagnol à Cuba depuis 1898, l’année de la rupture. Felipe VI marche dans la Vieille Havane sans costume : il porte une guayabera, le vêtement de l’île. Avec sa taille altière et sa prestance, une simple chemise l’habille et lui donne une allure folle.

On y voit volontiers de l’audace, alors qu’il y a dans le port de cette chemise beaucoup de tradition. Le détail qui le prouve se trouve à Madrid, calle de Cedaceros, dans une chemiserie fondée en 1906 qui tient son brevet royal d’Alphonse XIII depuis 1920 et qui l’habille depuis sa première communion en 1975 : les guayaberas du roi d’Espagne sortent de chez le chemisier breveté par son arrière-grand-père. Ici aussi, Felipe VI s’inscrit dans une tradition et une lignée qu’il fait sienne. Mais il a osé sortir du cadre et faire appel à la tradition pour porter quelque chose de novateur dans les rues de La Havane, lors de cette visite historique.

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À propos de l’auteur
Cesare Vecellio

Cesare Vecellio

Cousin du Titien, Cesare Vecellio (1521-1601) a publié à Venise en 1590 un ouvrage fondateur : Habiti antichi et moderni di diverse parti del mondo. C'est, avant la lettre, un traité de la géopolitique du vêtement. Pour Conflits, et depuis Venise, il analyse les vêtements portés par les dirigeants et les peuples pour décrypter leurs langages et leurs discours.