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Réunis à Freetown fin février 2026, les chefs d’état-major de la CEDEAO ont esquissé pour la première fois une force en attente opérationnelle de 2 000 soldats avec un dépôt logistique commun — une avancée réelle, mais qui arrive après vingt ans de paralysie.
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C’est l’Alliance des États du Sahel, née des putschs que la CEDEAO a condamnés, qui a contraint l’organisation à regarder en face ce qu’elle refusait de voir : son incapacité à protéger les populations contre la menace jihadiste.
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Le paradoxe demeure entier : la CEDEAO entend combattre une menace dont l’épicentre se situe précisément en dehors de son périmètre politique actuel, ce qui rend toute solution durable impossible sans réconciliation avec l’AES.
Il y a quelque chose de profondément humain dans ce que la CEDEAO a accompli à Freetown, fin février 2026. Quelque chose qui ressemble à ces instants de la vie ordinaire où l’on finit par faire, sous la pression de l’urgence, ce qu’on avait solennellement promis de faire depuis des années — et que l’on n’avait jamais fait. Comme ce père de famille qui jure chaque matin de réparer la fuite du toit, et qui n’attrape finalement ses outils que le jour où l’eau lui tombe sur la tête.
Réunis pendant trois jours en Sierra Leone, les chefs d’état-major des douze États membres ont franchi un cap que l’on croyait hors de portée : la première définition opérationnelle précise d’une force en attente destinée à répondre aux crises sécuritaires qui secouent la région. Deux mille soldats dans un premier temps, stationnés dans leurs pays d’origine mais disponibles sur signal, un dépôt logistique commun à Freetown, un financement assumé de l’intérieur. Sur le papier, c’est la grande annonce. Dans l’histoire longue de l’organisation, c’est surtout un aveu. Un aveu de vingt ans de paralysie. Un baroud d’honneur pour une institution qui a vécu de promesses jamais tenues, de sommets où l’on votait des résolutions que personne ne lisait le lendemain matin. Et c’est l’Alliance des États du Sahel (AES), née des putschs que la CEDEAO a condamnés avec la plus grande énergie, qui lui a finalement montré le chemin.
L’arlésienne régionale
Pour comprendre ce que représente réellement Freetown, il faut remonter à la généalogie de cet échec. Depuis plus de vingt ans, la force en attente ressemble à une arlésienne : toujours invoquée, jamais visible sur le terrain. Une incantation. Son ancêtre, l’ECOMOG, avait marqué les années 1990 lors des guerres au Liberia et en Sierra Leone, laissant derrière lui une réputation entachée par de graves violations des droits humains. Depuis, malgré les crises majeures qui ont secoué la sous-région, la nouvelle version de cette force n’a jamais été à l’œuvre. Transformée formellement en « force en attente » en 2004, elle a été agitée comme un épouvantail sans colonne vertébrale en 2023 face aux putschistes nigériens — et personne ne s’est déplacé. Elle a existé sur les décrets, les communiqués, les discours de clôture de sommets. Pas sur le terrain.
Ce n’est donc pas la première fois qu’on annonce cette force. C’est peut-être la première fois qu’on la dessine vraiment. La nuance est mince. Mais elle mérite d’être examinée honnêtement, sans la naïveté des premières fois ni le cynisme des déçus chroniques.
La CEDEAO a longtemps protégé les régimes en place plutôt que les populations. Elle a trouvé l’énergie pour menacer le Niger d’intervention après le coup du général Tchiani. Elle n’avait pas trouvé cette énergie pour envoyer des soldats au Liptako-Gourma quand les villages se vidaient sous la pression jihadiste.
Le coup d’État comme électrochoc involontaire
Voilà où l’analyse doit être menée jusqu’au bout, même si elle heurte les certitudes confortables des chancelleries. Entre 2020 et 2023, le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont été repris en main par des officiers qui ont chassé des gouvernements élus. La forme de cette prise de pouvoir est condamnable, sans ambiguïté, sans nuance de convenance. Les putschs violent les constitutions, interrompent des processus démocratiques imparfaits mais réels, et ouvrent des séquences d’incertitude dont les premières victimes sont toujours les populations ordinaires.
Mais. Il faut avoir le courage intellectuel d’articuler ce « mais » clairement. Ces juntes, dont la légitimité démocratique est nulle, ont posé sur la table une question que la CEDEAO refusait d’affronter : pourquoi une organisation de sécurité collective laisse-t-elle ses membres les plus fragiles se faire dévorer vivants par des groupes jihadistes, pendant que ses instances délibératives débattent de clauses constitutionnelles et de procédures électorales ?
Le mandat sécuritaire de l’organisation a longtemps servi à protéger les régimes en place plutôt qu’à protéger les populations. La CEDEAO, dans sa culture institutionnelle profonde, était d’abord un syndicat de chefs d’État. Elle intervenait quand un président légitime était renversé, pas quand ses administrés mouraient en masse sous les machettes ou les IED jihadistes. Cette différence n’est pas une maladresse technique. C’est un choix politique. Et les populations du Sahel l’ont compris bien avant les analystes.
L’AES, maître involontaire
L’Alliance des États du Sahel — cette confédération que la CEDEAO n’a cessé de traiter comme un enfant illégitime, fruit du désordre et de l’aventurisme militaire — a, par sa simple existence, forcé l’organisation régionale à regarder ce qu’elle refusait de voir. En claquant la porte, Bamako, Ouagadougou et Niamey ont fait ce que trente ans de mémorandums internes n’avaient pas réussi : ils ont rendu le silence stratégique de la CEDEAO sur la question terroriste politiquement intenable.
Le résultat est là, froid et brutal. En 2025, les systèmes d’alerte précoce ont recensé 450 attaques jihadistes et plus de 1 900 morts en Afrique de l’Ouest. Ces chiffres ne tombent pas dans le vide des statistiques. Ils tombent sur des marchés de village au Bénin, sur des routes au Togo, sur des fermes à l’est du Ghana. Sur des pays membres actifs de la CEDEAO qui commencent à comprendre que la menace n’a pas de carte de membre. Les groupes armés recrutent déjà dans les périphéries de Cotonou, de Lomé, d’Abidjan. La frontière symbolique entre Sahel et États côtiers, que les diplomates traitaient comme une ligne de sécurité, n’existe plus.
À Freetown, l’un des participants a déclaré qu’« il n’est pas normal que, pour assurer notre sécurité, l’argent vienne totalement d’Europe ». Cette phrase, dite par un chef militaire ouest-africain, résume à elle seule la révolution mentale en cours. Elle aurait pu — et dû — être prononcée il y a dix ans. Elle ne l’a pas été, parce que la dépendance financière aux partenaires extérieurs arrangeait des États qui n’avaient pas envie de mettre la main à la poche. C’est l’urgence — l’urgence produite en partie par l’existence même de l’AES — qui a rendu ce discours politiquement acceptable.
Les groupes jihadistes recrutent déjà dans les périphéries de Cotonou, de Lomé, d’Abidjan. La frontière symbolique entre Sahel et États côtiers, que les diplomates traitaient comme une ligne de sécurité, n’existe plus.
Les fantômes du G5 Sahel
La prudence s’impose néanmoins. On ne naît pas vertueux par accident. Le G5 Sahel — cette force conjointe composée du Burkina Faso, du Mali, de la Mauritanie, du Niger et du Tchad — est morte de sa belle mort, en partie victime de ses problèmes de financement et d’un manque de volonté politique réelle. C’était une bonne idée tuée par les mêmes maux que risque aujourd’hui la force en attente. Si le Nigeria — première armée du continent, contributeur indispensable à toute opération crédible — investit prioritairement dans des cadres bilatéraux de coopération sécuritaire plutôt que dans le multilatéral, la force manquera de l’impulsion politique qui conditionne sa crédibilité.
Il y a aussi la question géographique, qui frôle l’aporie : l’organisation entend combattre une menace dont l’épicentre se situe précisément en dehors de son périmètre politique actuel. Construire un dispositif de lutte contre le terrorisme en excluant structurellement les territoires les plus concernés, c’est construire une digue en laissant ouvertes les vannes du barrage. Ce paradoxe ne sera pas résolu par des communiqués. Il implique une réconciliation politique avec l’AES que les ego institutionnels rendent encore difficile — mais que la géographie rend inévitable.
Ce que Freetown dit vraiment
Au fond, la réunion de Freetown dit trois choses simples que les communiqués officiels enveloppent soigneusement dans du coton diplomatique.
Elle dit, premièrement, que la CEDEAO a eu peur. Peur que la vague jihadiste franchisse définitivement la ligne côtière, peur que Cotonou ou Accra deviennent dans cinq ans ce que Bamako était en 2012. Cette peur est saine. Elle est mobilisatrice. Elle aurait dû arriver plus tôt, mais elle est là.
Elle dit, deuxièmement, que le discours souverainiste des juntes — aussi instrumentalisé qu’il soit — a trouvé un écho profond dans les opinions publiques de toute la région. Les populations ouest-africaines veulent que leur sécurité soit assurée par leurs propres États, avec leurs propres ressources. Freetown est une réponse timide et tardive à cette demande.
Elle dit, troisièmement — et c’est l’enseignement le plus douloureux —, que les coups d’État, honteusement anticonstitutionnels et politiquement condamnables dans leur forme, ont néanmoins produit l’onde de choc institutionnelle dont la CEDEAO avait besoin pour sortir de sa léthargie. L’AES a montré, en creux, ce qu’était une organisation régionale déterminée à prioriser la sécurité de ses populations sur tout autre calcul. La CEDEAO a mis du temps à regarder le miroir. Elle l’a finalement fait.
Il reste à transformer ce regard honnête en doctrine, cette doctrine en capacité réelle, et cette capacité en présence sur le terrain — au moment précis où une famille de paysans dans le nord du Bénin entend, la nuit, des motos s’approcher dans l’obscurité.
Il reste à transformer ce regard honnête en doctrine, cette doctrine en capacité réelle, et cette capacité en présence sur le terrain — au moment précis où une famille de paysans dans le nord du Bénin entend, la nuit, des motos s’approcher dans l’obscurité. C’est à cette famille-là, en définitive, que la force en attente doit des comptes. Pas aux chancelleries. Pas aux bailleurs. Pas aux sommets. À elle.










