<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les frontières mouvantes. Le cas de l’Allemagne

17 mars 2020

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : La frontière interallemande qui séparait la République fédérale d'Allemagne de celle démocratique, Auteurs : imageBROKER.com/SIPA, Numéro de reportage : SIPAUSA30193302_000020.
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Les frontières mouvantes. Le cas de l’Allemagne

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L’Allemagne n’est pas « un État sur roulettes » comme l’a été la Pologne au cours de son histoire. Pourtant les fluctuations de ses frontières sont remarquables. Cela n’a pas empêché l’Allemagne de constituer une nation. La frontière jouerait-elle un rôle secondaire dans la fabrication du sentiment d’identité nationale ?

L’élasticité du territoire allemand a atteint son maximum au xixe et au xxe siècle : il est passé  de 628 000 km² pour la Confédération germanique (1815-1866) à 541 000 au temps du Reich « petit-allemand » (à direction prussienne, sans l’Autriche) de 1871 à 1918, puis à 469 000 à la suite du traité de Versailles (1921-1937), pour atteindre son extension maximale sous Hitler (639 000 km² à la veille de la guerre, 1 million en 1942), avant d’être réduit, depuis sa défaite en 1945, à 358 000 km².

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De l’Oder à la Vistule puis retour

L’Allemagne paraît comme l’exemple typique de pays sans « frontières naturelles », du moins dans la grande plaine du Nord. Les seuls obstacles sont les fleuves qui ont joué un rôle de limites, mais temporaires.

Le limes de l’Empire romain s’appuyait sur le Rhin, le Main, le Neckar et le Danube pour défendre la Germanie romanisée face à  la Germanie « libre ». Au ixe siècle, le royaume franc de l’Est était limité par le Rhin, l’Elbe et la Saale. À l’est,  l’Oder est atteint au xiie siècle. Aux xiiie-xive, les chevaliers Teutoniques conquièrent  les bouches de la Vistule et la Prusse. Le Niémen et la Dvina sont dépassés. Puis les limites orientales de l’Empire germanique se  stabilisent pour plusieurs siècles. Le xxe est le siècle du recul. En 1919, l’Allemagne perd l’embouchure de la Vistule (Danzig). En 1945, sa frontière avec la Pologne est ramenée sur l’Oder et son affluent la Neisse, comme au xe siècle.

Jusqu’en 1945, les Allemands ont considéré l’Est comme un espace colonial. Du xiie au xixe siècle, des missionnaires, des colons, paysans ou mineurs, des marchands, ont mis le sol en valeur, créé des villes (Prague, Varsovie, Cracovie, Riga), souvent appelés par les souverains locaux. Le mouvement a été stoppé de 1410 à 1772, au temps de la grandeur de la Pologne. Après les partages de celle-ci à la fin du xviiie, les Prussiens ont cherché à germaniser leur part.

En 1917-1918, l’état-major préparait une ceinture d’États-vassaux (Finlande, Baltes, Pologne, Ukraine). L’idée a été reprise sous Hitler. Le « Plan général pour l’Est » prévoyait le refoulement des Slaves sur l’Oural et une colonisation militaire et paysanne germanique. Hitler avait même commencé de rapatrier les centaines de milliers d’Allemands de la diaspora par des accords avec les Baltes, les Soviétiques, les Roumains, les Italiens, afin de les installer dans les territoires pris sur la Pologne.

Le contrecoup slave vers l’ouest a été brutal. Dès mars 1945, Soviétiques et Polonais se partagent les territoires à l’est de l’Oder-Neisse et commencent à en expulser les Allemands. À Potsdam en juillet, les Alliés entérinent de fait la nouvelle frontière pour compenser les pertes de la Pologne à l’est au profit des Soviétiques. L’épuration ethnique est entreprise par la Pologne, la Tchécoslovaquie et la Hongrie en 1945-1946 (13 millions d’Allemands chassés, 2 millions de morts). En 1950, la RDA communiste reconnaît la ligne Oder-Neisse comme « frontière de paix et d’amitié », l’Allemagne réunifiée fait de même en 1990.

 

Une « vieille et bonne frontière » à l’ouest

La frontière occidentale a beaucoup varié du partage de 843 aux traités de Vienne en 1815. Au Moyen Âge, l’Empire englobe les Pays-Bas, la Lorraine, la Bourgogne, la Savoie, une partie de l’Italie, autant de territoires perdus ensuite. Aux xixe et xxe siècles, au temps de la puissance du Deuxième Reich, des géographes allemands invoqueront la langue (le flamand et le néerlandais étant du bas-allemand), et des appuis naturels, Escaut, Meuse, Saône, Rhône, Vosges et Jura, pour justifier la revendication sur les territoires perdus par le Saint-Empire au temps de sa faiblesse.

Depuis 1815, la frontière occidentale a cessé de reculer. Elle a peu changé, comparée à celle de l’est, l’Alsace-Lorraine étant annexée deux fois et récupérée deux fois par l’Allemagne. De son côté la France n’a pu ni détacher la rive gauche du Rhin de l’Allemagne, ni  s’incorporer la Sarre, malgré deux tentatives (1920-1935 et 1946-1956). La Belgique a obtenu en 1920 et 1945 de petits territoires en partie germanophones à l’est. Le Luxembourg est sorti de l’Allemagne en 1866 (au plan douanier en 1919).

On attribue cette relative stabilité de la frontière occidentale à l’existence d’obstacles naturels, de limites linguistiques plus nettes qu’à l’est, et surtout à un certain équilibre entre les puissances. Ces frontières occidentales justifient l’idée selon laquelle une bonne frontière est une vieille frontière…

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Des frontières (presque) naturelles au sud et au nord

Au nord et au sud, les limites naturelles paraissent plus claires. L’Allemagne, bordée par la mer du Nord et la Baltique, a une frontière terrestre étroite (68 km) avec le Danemark. En 1864, le Danemark avait perdu les trois duchés qui lui appartenaient au nord de la Confédération allemande.  Du coup, une minorité danoise était présente dans le Reich allemand jusqu’en 1919. En 1920 les Alliés imposent un plébiscite et le Danemark récupère le nord du Schleswig. C’est la seule frontière avec celle de la Hollande et de la Suisse qu’Hitler n’a pas révisée pendant la guerre.

Au sud, les Alpes sont une « barrière naturelle » franchie depuis des siècles. Le peuplement germanique a en plusieurs endroits dépassé vers le sud les sommets et les cols.  Mais la frontière politique s’est finalement stabilisée sur le Rhin avec la Suisse (indépendante de l’Empire depuis le xve de facto et 1648 de jure) et sur les Préalpes avec l’Autriche, séparant politiquement des peuples germanophones semblables (Alamans-Souabes et Bajuvares).  Mais le fleuve et le lac de Constance ne sont pas une limite politique continue (la ville de Constance au sud du lac est en Allemagne, le canton suisse de Schaffhouse est au nord du Rhin et englobe une petite enclave allemande, le canton de Bâle déborde au nord du Rhin).

Toutes ces variations s’expliquent par la conjonction entre l’idée de Reich universel au centre de l’Europe, la différence de stabilité et de puissance entre les États situés à l’ouest et à l’est de l’Allemagne, les limites imprécises de la langue et du peuplement allemands, la conception darwinienne des frontières au temps du pangermanisme et du nazisme, et le rapport de force entre l’Allemagne et les autres grandes puissances.

Au xiie siècle, un chant délimitait l’Allemagne « de l’Elbe au Rhin et jusqu’à la Hongrie ». En 1841, le « Chant des Allemands » (hymne national depuis 1922) l’étendait  « de la Meuse au Niémen (et) de l’Adige au Belt » (cette strophe est censurée aujourd’hui en RFA). Le poète nationaliste Arndt en 1813 plaçait les frontières de sa patrie « aussi loin qu’on entend la langue allemande ». Mais la gigantesque expansion à l’est du Reich germanique de 1938 à 1942 et le brutal choc en retour des Slaves en 1945 ont détruit cette stabilité et ramené vers l’ouest la frontière de l’Allemagne avec ses voisins tchèques et polonais. Elle est désormais à la fois politique et ethnique.

Aujourd’hui, l’Allemagne est réunifiée dans des frontières imposées par ses vainqueurs en 1945. La frontière qui, de 1945 à 1989, a coupé le pays en deux sur 1400 km, séparé deux États d’une même nation a été effacée en quelques mois après l’effondrement du régime communiste en Allemagne de l’Est.

Depuis, la reconversion politique et la puissance économique de l’Allemagne lui donnent de l’influence  au-delà de ses frontières, à l’échelle de l’Union européenne, particulièrement à l’est, dans  les États d’Europe centrale et orientale récemment intégrés. Comme au temps du Saint-Empire et du « Drang nach Osten », mais différemment.

À propos de l’auteur
Thierry Buron

Thierry Buron

Ancien élève à l’ENS-Ulm (1968-1972), agrégé d’histoire (1971), il a enseigné à l’Université de Nantes (1976-2013) et à IPesup-Prepasup. Pensionnaire à l’Institut für Europaeische Geschichte (Mayence) en 1972-1973. Il a effectué des recherches d’archives en RFA et RDA sur la république de Weimar. Il est spécialisé dans l’histoire et la géopolitique de l’Allemagne et de l’Europe centre-orientale au XXe siècle.
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