L’armée allemande face à la réunification. Témoignage du général Roudeillac

7 mars 2022

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Photo : Formation de chars léopards (1986) (c) Bundesarchiv, B 145 Bild-F073485-0011 / Arne Schambeck / CC-BY-SA 3.0, CC BY-SA 3.0 de, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5471245
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L’armée allemande face à la réunification. Témoignage du général Roudeillac

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Au premier jour de l’attaque de l’Ukraine par l’armée russe, le général Alfons Mais, chef d’état-major de l’armée de terre allemande, a reconnu que ses troupes ne pourraient pas répondre à un conflit. Comment un tel aveu peut-il venir de la première puissance économique de l’Europe ? Il est vrai que son armée n’a que trente ans. Le témoignage de l’ancien attaché de Défense à Bonn retrace l’histoire militaire de la réunification.

Daniel Roudeillac, Chronique militaire de la chute du mur. « Attaché de Défense » à Bonn, 1989-1992, Paris, L’Harmattan, 2010, 292 p.

En juin 1989, le général Daniel Roudeillac prend ses fonctions d’attaché de Défense à Bonn et il n’a pas la moindre idée du coup de théâtre qui se prépare. Parachutiste des troupes de marine, il a commencé sa carrière sous-lieutenant au 3e RPIMa. Il a été chef de section lors de l’opération de Bizerte, en juillet 1961 — la première des OPEX de l’armée française[1] et, vingt ans plus tard, il a commandé le même régiment qui, cette fois, intervenait au Liban, puis au Tchad[2].

Si certains services disposent d’informations sur l’état critique de l’URSS, celles-ci n’ont pas été communiquées aux attachés de Défense et le général s’attend à régler des questions routinières dans le confort dont bénéficient les missions en Allemagne depuis quarante ans. Or, les problèmes les plus graves et les plus inattendus vont se poser.

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« Dissolution du Pacte de Varsovie, négociations de Vienne sur le désarmement conventionnel, initiatives multilatérales concernant les armes nucléaires, fusion de l’Armée Nationale Populaire avec la Bundeswehr, retrait d’Allemagne des forces soviétiques et alliées, devenir de l’OTAN, de la CSCE, de l’UEO[3], de la coopération militaire franco-allemande, gestion des armes nucléaires de l’ex-URSS stationnées en Allemagne, restructuration de la Bundeswehr, le tout sur fond de guerre du Golfe et de crise yougoslave… »

Les deux Allemagnes de la Guerre froide

En 1989, la République fédérale allemande n’a jamais été aussi prospère, mais la Bundeswehr peine à recruter. De même que la République démocratique allemande est placée sous la tutelle de l’URSS à travers l’armée rouge, la RFA est occupée par des forces américaines, britanniques et françaises, également belges, néerlandaises et canadiennes. Au total, un million d’hommes en armes appartenant à l’OTAN se trouvent en RFA, et 660 000 en RDA, pour le Pacte de Varsovie, dont deux fois plus de membres de l’armée rouge que de soldats de l’armée est-allemande. Les deux États, RDA et RFA, abritent des armes nucléaires tactiques et, en cas d’affrontement, ils auraient été les premiers détruits.

Les deux armées ont été créées en 1955 et 1956, à partir de volontaires (la conscription est venue ensuite), et leurs cadres étaient pareillement issus de la Wehrmacht. C’est l’un des rares points qu’elles ont en commun. L’armée de l’Est compte 174 000 hommes, et 495 000 celle de l’Ouest. La première s’est formée dans le cadre du Pacte de Varsovie, la seconde dans celui du Traité de l’Atlantique Nord. L’armée de la RDA, la Nationale Volksarmee (NVA) dépend du matériel russe, celle de la RFA, la Bundeswehr, possède sa propre industrie d’armement. L’armée de l’Est est complétée par les « groupes de combat de la classe ouvrière », des milices entraînées au combat urbain[4]. La formation est défensive à l’Ouest et offensive à l’Est où 96% des officiers de carrière adhèrent au Parti, les généraux étant membres du Comité Central.

En temps de guerre, la Bundeswehr doit se placer sur la frontière de l’Est en protection du territoire national, tandis que la NVA devient une force mobile dirigée contre le Danemark, le Benelux et Berlin-Ouest. Elle a l’expérience de projections au-delà de ses frontières et, au cours des vingt dernières années, elle a participé à de multiples interventions en Afrique et au Proche-Orient[5]. Elle a également instruit des armées en Asie et au Moyen-Orient[6]. Ce sont donc des cultures militaires tout à fait opposées qui vont devoir s’accorder.

La disparition de l’armée de l’Est

Le mur tombe le 9 novembre 1989 et, dix mois plus tard, il n’existe plus qu’une Allemagne. Le vice-chancelier Hans-Dietrich Genscher célèbre alors la fin d’un cycle de deuil qui avait commencé en 1933 : l’Allemagne retrouvait, le 12 septembre 1990, sa souveraineté perdue et ç’en était fini de la tutelle des puissances occupantes. Une époque de stabilité et de paix s’annonçait. Afin de conjurer le passé, l’Allemagne renonçait à toute arme nucléaire, biologique et chimique et s’engageait à réduire ses forces armées à 370 000 hommes.

L’attaché de Défense nuançait cependant : « Ce qui fut présenté comme une concession faite au désarmement et un message lancé à l’Union soviétique pour dire que l’Allemagne fondait son avenir sur son économie et non sur ses armées, n’était enfin de compte qu’une conséquence directe de la chute des naissances. »

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Les premiers contacts officiels entre la Bundeswehr et la NVA sont pris le 18 mars 1990. Le défi était sans précédent. Il s’agissait de « créer une seule armée en faisant l’amalgame d’une armée cohérente avec les reliquats d’une armée ennemie aux ordres d’un parti et non de la nation. » La NVA quitte le Pacte de Varsovie le 24 septembre 1990. Le 3 octobre, il n’existe plus qu’une seule armée dans la nouvelle Allemagne.

« L’amiral Wellershoff [dira] à la presse le 24 septembre 1990 : ‘Jusqu’au 9 novembre 1989, la NVA fut une armée partisane et l’instrument d’une dictature. Elle ne subsistera pas en tant qu’institution. Les symboles, les uniformes et les traditions de la NVA ne seront pas repris. Il ne s’agit pas d’intégrer la NVA dans la Bundeswehr. Le jour de l’unification, les soldats de la NVA deviendront des soldats de la Bundeswehr’… »

Ce ne fut donc pas une fusion, mais une conversion. Pour y parvenir, la Bundeswehr a procédé à une stricte épuration de la NVA. Une première sélection désignait ceux qu’on autorisait à passer un contrat de deux ans. À l’issue de ce temps, une commission se prononçait sur le recrutement définitif, après avoir consulté les archives de la Stasi. Le tri fut sévère. Pour n’en donner qu’un exemple, sur 24 230 élèves officiers seuls 3 050 furent acceptés. Les généraux ni les amiraux ne retrouvèrent de place. Au commencement de ce processus, les soldats de l’Est sont désemparés. Le général Roudeillac note :

« Je garde d’un voyage effectué à Schwerin l’image d’une garnison vide de ses soldats, celle de casernements laissés à l’abandon, de citoyens allemands à la fois soulagés et inquiets de leur sort, suspicieux à l’égard de ces soldats de l’Ouest qui ‘savent tout sur tout’, mais dont on sait aussi qu’ils détiennent les clés de la reconversion. »

En même temps qu’il fallut remettre en état les locaux, rétablir une infrastructure militaire au niveau de celle de l’Ouest, la Bundeswehr devait incorporer des hommes dont l’univers mental venait de s’effondrer.

Départ des troupes soviétiques et matériel de guerre

Le retrait des forces stationnées dans l’une et l’autre Allemagne a exercé un impact économique et social que la prospérité de l’Ouest s’est efforcée d’amortir. Le départ des forces soviétiques fut le plus problématique ; leur départ fut monnayé. Bonn prenait en charge le coût des transferts, de la dépollution des terrains et de la destruction des stocks de munitions abandonnés sur place. Le total des dépenses s’élevait à dix milliards de deutsche marks. L’attaché de Défense notait quelques détails concernant le repli de l’Armée rouge :

« Je garde de cette mission deux souvenirs précis : celui des cantonnements laissés à l’abandon par l’armée soviétique, qui a quitté les lieux en prenant avec elle tout ce qu’elle pouvait prendre : les portes, les fenêtres, le carrelage, les boiseries, les éviers, les installations fixes d’électricité, les câbles — en bref, ce qu’elle pensait ne pas trouver ailleurs… Celui enfin des tas de déchets de toute sorte laissés sur les terrains de manœuvre pollués, où trônaient des montagnes de carcasses rouillées, des fûts d’huile percés, des caisses de munitions… Autant d’images étranges d’une armée redoutée. »

La question du contrôle des armes nucléaires soviétiques, qui inspirait bien des craintes, fut réglée de façon satisfaisante. En revanche, le matériel de guerre de l’ancienne armée de l’Est fit l’objet d’exportations frauduleuses de la part de marchands d’armes, notamment en direction de la Finlande, de l’Uruguay, du Pakistan, de l’Équateur, de la Bulgarie et, surtout, de la Turquie en guerre contre sa minorité kurde.

Quelles missions pour l’armée d’un nouvel État souverain ?

La guerre du Golfe commence alors que le processus de réunification n’est pas achevé. La participation de l’Allemagne à la coalition se limite à une aide financière et matérielle, mais elle suscite un débat sur les nouveaux objectifs du pays. Redevenue souveraine, l’Allemagne doit pouvoir assumer des responsabilités internationales. Quelles seront les missions de la nouvelle Bundeswehr ? Se maintiendra-t-elle comme une sorte de police des frontières ou acceptera-t-elle une projection internationale, éventuellement au-delà de la zone de l’OTAN ? Le conflit yougoslave exacerba ces réflexions. Fallait-il participer à une force de maintien de la paix et revenir dans les Balkans, au risque de raviver le souvenir des exactions de la Wehrmacht ?

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Les notes sur le moral que l’attaché de Défense rédigea dans les derniers temps de ses fonctions insistaient sur le poids de l’objection de conscience qui n’avait cessé de croître dès le temps de la guerre froide, y compris en RDA[7], et qui explosait en 1991, avec plus de 150 000 objecteurs. D’autre part, les Allemands qui acceptaient le service ou choisissaient une carrière militaire en fixaient les limites à la défense du sol national. La culture pacifiste développée après 1945 avait privé le métier des armes de prestige social. Le soldat tenait au respect de ses horaires, comme dans n’importe quelle profession, et il disposait du droit de refuser sa participation à une intervention extérieure. Par bien des aspects, la nouvelle armée formait « une collectivité […] paralysée par un passé gênant, en quête d’identité, peu familiarisée avec la gestion de crise, la projection de puissance et la modularité, contrainte malgré elle à intégrer ses congénères de l’Est. »

Quand le général Roudeillac quitte ses fonctions, l’avenir de la Bundeswehr reste encore imprécis, la coopération entre les armées allemandes et françaises reste encore à préciser.

Savoir comment s’est constituée l’armée de l’Allemagne réunifiée n’explique pas ses faiblesses actuelles, récentes et conjoncturelles ; son histoire éclaire cependant certains de ses choix.

Trente ans plus tard, le général Roudeillac a bien voulu répondre à deux questions.

Quelles étaient vos intentions en rédigeant cet ouvrage ?

J’ai écrit principalement à l’usage des futurs officiers servant en Allemagne, en tant qu’officiers de liaison, mais aussi à l’usage de ceux qui voulaient comprendre comment s’était réalisée l’extraordinaire fusion de deux armées antagonistes. Cet objectif explique les nombreux détails concernant les étapes de cette fusion. C’est donc, en quelque sorte, plus un document de travail qu’un ouvrage grand public.

J’ai été motivé, en outre, à laisser une trace de cette période si singulière en constatant qu’un lointain prédécesseur dans la fonction [dans les années 1930], n’avait rien écrit sur la Wehrmacht et que seul l’attaché de l’air avait laissé trace de ses observations sur la Luftwaffe.

J’ai tenté également de témoigner de mon admiration pour le tour de force réalisé par la Bundeswehr, en si peu de temps. La fusion de deux outils de défense aussi antagonistes était loin d’être évidente. Le génie organisationnel de nos cousins germains aura fait merveille une fois de plus.

Comment expliquer l’aveu d’impuissance actuelle de la Bundeswehr ?

Il existe des raisons lointaines et conjoncturelles.

Les raisons lointaines : la RFA a, d’emblée, fait le choix du profil bas en matière militaire dès la création de la Bundeswehr, en 1956. Son passé l’y incitait, ses voisins faisaient de même et les USA trouvaient dans la RFA un client fidèle propre à assurer leur pérennité en Europe. La RFA a trouvé très confortable que sa défense soit assurée par les USA et, dès la création de la Bundeswehr, les liens militaires avec Washington se sont multipliés. C’est ainsi qu’il est encore possible de dire que l’armée de l’air allemande est, en quelque sorte, une annexe de l’armée de l’air américaine.

Les raisons conjoncturelles : même si le budget de la défense est confortable, l’effort est surtout mis sur les rémunérations des personnels. La RFA répugne en outre à se laisser engager dans les aventures militaires de ses voisins latins. Mme Merkel n’a jamais mis la priorité sur la défense dans la logique de ce qui précède, mais la nouvelle coalition fera de même en dépit de sa décision spectaculaire d’envoyer des armes en Ukraine [et d’augmenter le budget de l’armée]. Les Verts veilleront à ce que la Bundeswehr reste en l’état. À suivre !

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[1] Il écrit l’un des rares ouvrages qui s’intéressent, au plan militaire, à la fin de la guerre d’Algérie (3e RPIMa Contre-Insurrection – Algérie 1960 – 1962 – Les villes et le djebel, Paris, Lavauzelle, 2013, 224 p.).

[2] Il rapporte cette intervention dans Para de la paix s’en va en guerre. Le 3e RPIMa à Beyrouth (1982-1984), Paris, Lavauzelle, 2013, 358 p.

[3] CSCE : Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe. UEO : Union de l’Europe occidentale. L’UEO, qui ne dispose d’aucune force armée, est dissoute en 2011. La CSCE devient OSCE en 1995. Elle intervient comme médiateur, notamment entre l’Ukraine et la Russie en 2014.

[4] Désarmés sur ordre du ministère de l’Intérieur le 6 décembre 1989, dissous en mai 1990.

[5] Au Mozambique, en Libye, à la frontière tchadienne, en Éthiopie, en Érythrée, au Bénin, au Nigéria, en Tanzanie et en Zambie, en Guinée, en Syrie, en Irak et au Liban — sur ce dernier théâtre d’opérations, la VNA intervient contre les forces chrétiennes, au profit des Palestiniens.

[6] La NVA a servi d’instructeur aux armées du Laos, du Cambodge, de Corée du Nord, du Vietnam, du Yémen, de Syrie et d’Afghanistan.

[7] La RDA fut le seul État du Pacte de Varsovie permettant aux croyants, dès 1964, d’effectuer leur service dans le Génie et ne pas porter d’armes. Cette tolérance s’expliquait tant par le manque de main-d’œuvre que par la pression des Églises.

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À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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