<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Les horizons géopolitiques du Maroc

25 juin 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Marrakech, image traditionnelle d'un Maghreb en évolution © Pixabay
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Les horizons géopolitiques du Maroc

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La situation géopolitique du Maroc présente de nombreux atouts du fait de sa position géographique au sud de l’Europe et comme porte d’entrée de l’Afrique, continent d’avenir. Mais le pays souffre aussi d’un voisinage difficile ; il appartient à une région instable depuis les révolutions arabes qui avaient démarré en 2011. Ses frontières fermées à l’est depuis près de vingt-cinq années constituent une illustration de la difficulté à développer des relations dans un Maghreb en léthargie.

Le Maroc a réussi à stabiliser ses relations avec les pays occidentaux, en particulier l’Union européenne qui lui a accordé en 2008 le Statut avancé : il pourra ainsi bénéficier progressivement d’un accès total au marché intégré, à condition d’introduire peu à peu l’acquis communautaire dans sa législation. Il peut ainsi devenir l’intermédiaire obligé entre l’Europe et le reste du continent africain, voire le monde arabo-musulman. Et il peut regarder loin, au-delà même du Maghreb.

Le « non-Maghreb »

La relation du Maroc avec ses voisins immédiats est à l’image du manque de dynamisme interne du Maghreb. L’Union du Maghreb arabe (UMA) célèbre le 17 février de chaque année sa création, dans l’indifférence des gouvernements et des populations des pays membres. Parler de l’Union du Maghreb arabe, c’est se rendre à l’évidence d’un « non-Maghreb » dont le commerce intérieur est insignifiant et l’intégration régionale (1) (estimée à 3 %) un échec. Rachid El Houdaigui (2) précise que la célébration de l’anniversaire de l’UMA « s’apparente plus à un deuil qu’à une fête ! ». Ainsi la réalité géopolitique de l’UMA est synonyme d’immobilisme et donc d’absence sur la scène internationale. Il n’y a pas de mobilisation commune effective même sur les grands sujets de la région tels que l’avenir de la Libye ou la sécurité dans l’arc sahélo-saharien. Voilà un sujet qui a donné naissance au G5 Sahel le 16 février 2014 sans contribution effective de l’UMA.

Aucun des pays membres ne bénéficie du potentiel qu’offre cette union, laquelle flirte avec les 100 millions d’habitants et constitue un marché tangible. Le « non-Maghreb » est devenu flagrant et ne sert pas les populations dont la jeunesse exprime de fortes attentes. Les défis sont similaires : nécessité d’améliorer la création de richesse, de favoriser une meilleure redistribution, générer des créations d’emplois fortes, réduire les inégalités sociales et spatiales.

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Le résultat de cet état de végétation de l’Union du Maghreb arabe a amené le Maroc à consolider son ancrage africain plus au sud, en exprimant sa demande d’adhésion à la Communauté Économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) le 24 février 2017. La Tunisie, de son côté, a accédé au statut de membre du Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA) en octobre 2017 et a obtenu le statut d’observateur de la CEDEAO en novembre 2017.

L’axe Afrique – CEDEAO

Le continent africain a été considéré très tôt comme une terre d’ancrage naturelle dans la politique internationale portée par le roi Mohammed VI : il a mené des dizaines de voyages et de tournées depuis son accession au trône en 1999. Initialement l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale ont constitué les principales régions de ces visites, mais elles ont été étendues à l’Afrique australe et à l’Afrique de l’Est, au Rwanda, à la Tanzanie et à l’Éthiopie. Il s’agit là d’un engagement fort du Maroc qui a ouvert de nouvelles voies de partenariats et de collaborations. Des centaines de conventions ont été signées, un système de pilotage du suivi de mise en œuvre et d’exécution de ces conventions mis en place.

Le principe général est de mobiliser les acteurs publics et privés pour partager les expériences et les méthodes, de favoriser les investissements, d’apporter de l’aide humanitaire, d’envoyer des troupes au sein des contingents de l’ONU sans omettre de rappeler l’engagement dans le champ religieux.

 

Cette dynamique a abouti à un retour naturel du Maroc au sein de l’Union africaine le 30 janvier 2017 lors du sommet d’Addis Abeba. « Il est beau le jour où l’on rentre chez soi, après une trop longue absence ! Il est beau le jour où l’on porte son cœur vers le foyer aimé ! », c’est ainsi que s’était exprimé Mohammed VI dans son discours adressé aux chefs d’État lors de ce sommet à la suite de la réintégration du Maroc. La politique africaine du Maroc prend ainsi tout son sens, en faisant de l’espace continental son terrain de référence.

Le coma du Maghreb a amené le Maroc à adresser explicitement sa demande d’adhésion à la CEDEAO. Il s’agit pour le Maroc de contribuer au développement de sa région. Il se considère dans l’Ouest africain grâce à des liens humains, politiques, économiques, historiques et religieux avec les quinze pays membres de la CEDEAO. Si certains pays ont exprimé des inquiétudes depuis que cette demande a été favorablement accueillie, le Maroc contribue aux différents débats dans de nombreuses instances étatiques, institutionnelles ou académiques pour démontrer le bien-fondé de sa démarche et les bénéfices que tous les membres devraient, de part et d’autre, en tirer.

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Le poids économique du Maroc ne ressemble certes pas à celui des grandes puissances qui ont exprimé leur appétit pour le continent africain et pour cette région en particulier. Les inquiétudes de certains milieux d’affaires de quelques pays ont été exprimées, mais ces derniers savent que le processus politique est enclenché et que l’intégration sera plus longue.

Le Maroc rassure sur ses intentions de travailler ensemble à créer des chaînes de valeur régionales grâce aux complémentarités et ainsi intégrer les chaînes de valeur mondiales. L’Afrique de l’Ouest a un besoin pressant d’industrialisation pour renforcer son économie et répondre aux enjeux de création d’emplois dans la région.

L’axe des GRIC

Il s’agit d’un nouvel axe de la diplomatie marocaine vers l’Orient : Golfe-Russie-Inde-Chine. Si les relations avec les pays du golfe Persique sont anciennes et jouissent d’une certaine constance, le Maroc a décidé de renforcer ses relations avec les grands émergents de l’est.

D’une part, les visites du souverain marocain en Russie, en Inde et en Chine, ces dernières années, ont ouvert de nombreuses voies de coopération et ont abouti à des relations de confiance sur le plan politique. Le développement des échanges commerciaux a été au centre des discussions, permettant au Maroc tantôt de sécuriser des importations d’hydrocarbures (Russie) et de développer son tourisme (Russie et Chine), tantôt de soutenir ses exportations agricoles (Russie) ou de phosphates (Inde).

D’autre part, les relations historiques avec les pays du Golfe prennent une nouvelle tournure lorsqu’en 2011, les États membres du Conseil de Coopération du Golfe (3) (CCG) proposent au Maroc et à la Jordanie d’en faire partie. Le CCG est créé initialement pour développer la coopération entre les monarchies du Golfe dans les domaines économiques, sociaux et culturels. La question de la sécurité n’est pas mise en avant, compte tenu des tensions avec l’Iran voisin.

Cette proposition faite au Maroc et à la Jordanie tombe dans un contexte d’instabilité de la région en plein printemps arabe. Le Maroc prendra son temps pour répondre, arguant de sa situation géographique d’Occident de l’Orient et de son engagement naturel en Afrique. Cela aboutira à une nouvelle alliance plus forte et formalisée dans un partenariat stratégique concrétisé par le sommet Maroc-CCG à Riyad en avril 2016. Les enjeux politiques communs sont passés au crible : Daech, Syrie, Yémen mais aussi situation dans les provinces sahariennes du sud du Maroc. Le Conseil de Coopération du Golfe apporte aussi son soutien financier au Maroc.

En juin 2017, le Conseil de Coopération du Golfe a risqué l’implosion ; sur mobilisation du prince Mohammed ben Salmane, l’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis suivis du Bahreïn (et ensuite de l’Égypte) décident de rompre les relations diplomatiques avec le Qatar. Ses alliés du Golfe lui reprochent de soutenir le terrorisme. C’est un réel séisme diplomatique. Le Qatar est isolé ; espace aérien, frontières terrestres et maritimes sont fermés. Qu’en est-il de la position du Maroc, invité une année auparavant à siéger aux côtés de toutes ces monarchies ? Il exprime sa neutralité et se met à équidistance des deux camps. Le roi du Maroc préserve ses liens avec l’ensemble des acteurs de ce conflit basés sur « les relations de fraternité sincère ». Le Maroc avait d’ailleurs su démontrer sa capacité à s’engager auprès des membres du Conseil de Coopération du Golfe dans la guerre contre les rebelles houthis au Yémen.

Les leviers du rayonnement

Dans le contexte géopolitique complexe, le Maroc a identifié un certain nombre de leviers pour renforcer son rayonnement en Afrique, dans le monde arabe et en Europe. Ils sont portés par de nombreux projets et acteurs tant privés que publics.

– Le géocultuel pour porter des valeurs modérées de l’islam moderne. Cela passe par la formation d’imams au Maroc et le partage d’expérience avec les pays tant européens qu’africains.

– La sécurité et le renseignement, avec une coopération ouverte et volontaire, portant la conviction que face à une menace multidimensionnelle qui profite de la globalisation, il faut partager l’intelligence et renforcer les réseaux de collaboration. Il est à même d’offrir ses services à la France comme à la Côte d’Ivoire.

– L’investissement au service du codéveloppement. Le Maroc sait que les opportunités sont nombreuses et que les modèles de ses entreprises publiques et privées sont à même d’être déclinés en Afrique.

– L’agriculture avec l’initiative inédite « Triple A » (adaptation de l’agriculture africaine). Il s’agit d’une réponse aux problèmes posés par les changements climatiques. Elle vise à accompagner la petite agriculture du continent. Il faut dire que l’Afrique consomme très peu de fertilisants, alors que le Maroc possède les phosphates et la puissance de l’OCP Groupe (Office chérifien des phosphates). Deux unités de fertilisants géantes sont en projet au Nigeria et en Éthiopie.

– Les infrastructures au service du développement. C’est l’un des besoins cruciaux de l’Afrique. La réponse du Maroc est à deux niveaux ; le partage de savoir-faire ayant démontré sa capacité à se transformer en construisant routes, autoroutes, aéroports et ports de nouvelle génération. Le second niveau consiste à se doter d’une place financière, Casablanca Finance City, au service des investissements en infrastructures sur le continent.

– Les énergies qui constituent l’un des leviers du développement de l’Afrique subsaharienne. Le Maroc porte des modèles innovants dans les énergies renouvelables, mais aussi des projets ambitieux au service du désenclavement des populations. C’est le cas du projet de Gazoduc Africain Atlantique qui ira du Nigeria en Europe et qui servira tous les pays le long de son tracé. Cette initiative contribuera fortement à structurer le marché de l’électricité tout en constituant une source d’énergie susceptible de favoriser l’industrialisation des pays de l’Afrique de l’Ouest.

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Le Maroc a démontré son enracinement dans son continent et sa vocation à interagir avec le monde arabe pour sauvegarder les équilibres qui font son identité. Les principes de solidarité arabe, de coopération africaine, de coopération sud-sud et de respect des engagements internationaux sont énoncés dans la constitution de 2011. Elle institutionnalise au plus haut niveau les grands axes de sa nouvelle géopolitique.

 


  1. Rapport entre le commerce des cinq membres entre eux et le commerce de ceux-ci avec l’ensemble du monde.
  2. Rachid El Houdaigui est professeur de relations internationales et Senior Fellow au sein du think tank OCP Policy Center. Il est l’auteur de « l’Union du Maghreb arabe fidèle à sa léthargie », in Miroir d’Afrique sous la direction de Abdelhak Bassou.
  3. Le Conseil de Coopération du Golfe (CCG) créé en 1981, est composé de six pays : l’Arabie Saoudite, Oman, le Koweït, le Bahreïn, les Émirats arabes unis (EAU) et le Qatar.
À propos de l’auteur
Thami Ghorfi

Thami Ghorfi

Président d’ESCA École de Management
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