Le 28 janvier 2025 tombait Goma, capitale provinciale du Nord-Kivu. Quelques mois plus tard, le 10 décembre 2025, le Mouvement du 23 mars (M23) entrait à Uvira. Pour comprendre les succès du M23 depuis sa résurgence en 2021, une analyse de sa vision opérative est nécessaire.
Un article à retrouver dans le N62. Corée du Nord : La forteresse nucléaire.
Romain Costes est officier de l’armée de Terre, issu de la cavalerie blindée, et suit actuellement la scolarité de l’École de guerre à Paris. Il a servi dans le domaine des opérations au poste de commandement de la Force de la MONUSCO à Goma en 2024, au cœur des événements décrits dans cet article.
L’art opératif cherche à mettre en cohérence les actions du niveau tactique dans une campagne permettant d’atteindre les buts de guerre définis dans une stratégie. L’intérêt de cette approche militaire est de prêter aux acteurs une volonté de moyen à long terme, seule à même d’expliquer la victoire militaire complète du M23 et de ses soutiens rwandais face aux forces armées congolaises (FARDC), à la force des Nations Unies (MONUSCO) et à la force régionale de la Southern African Development Community (SAMI-DRC) coalisées.
Le M23 fait-il de l’opératif « sans le savoir » ?
La question mérite en effet d’être posée. On a tendance à prêter la capacité à faire campagne à des armées régulières de premier plan, mais l’approche est valable aussi pour un groupe rebelle, en particulier s’il est soutenu par les forces d’une puissance régionale de premier plan, telles que les Rwanda defense forces (RDF). La tendance à cantonner le M23 au statut d’acteur asymétrique mobilise un imaginaire de violence désinhibée et d’irrationalité incompatible avec une planification opérative. Rien n’est moins vrai et cette perception du groupe explique en partie la défaite militaire de la coalition internationale au Kivu.
La campagne menée par le groupe rebelle et les RDF, dans une logique de conquête territoriale, combine haute intensité tactique et hybridité stratégique pour dissimuler une ambition de long terme de nature politique. Elle est un modèle du genre et pose un précédent important pour le continent africain. Bien entendu, essayer de donner une cohérence à des actions tactiques dans une logique de campagne expose à la surinterprétation. Pour la période qui nous intéresse, couvrant la reprise de l’offensive (janvier 2024) par le M23 jusqu’à la chute de Goma (janvier 2025), on peut affirmer a minima que si toutes les manœuvres ne furent pas intentionnelles, les résultats en furent parfaitement exploités.
Décembre 2023 – mars 2024 : la mise en ébullition du chaudron de Goma
Dresser un tableau exhaustif de la prise d’ascendant du M23 depuis 2021 n’est pas l’objet du présent article. Toutefois, il est nécessaire de préciser que le groupe débute la campagne de 2024 en position de force avec une emprise territoriale solide. Par opposition, les partenaires du gouvernement congolais se trouvent affaiblis : une première force régionale de l’East African Community a été poussée au retrait. La SAMI-DRC, au mandat plus offensif, ne peut être opérationnelle qu’à la fin de la grande saison des pluies 2024. Ce vide ne saurait être compensé par la force des Nations Unies, puisqu’après les combats de la fin d’année 2023, plusieurs garnisons se trouvent isolées au cœur de la zone contrôlée par le M23, neutralisant sa capacité d’action offensive.
Une trêve imposée par les États-Unis jusqu’au mois de janvier 2024 crée une pause opérationnelle et permet au M23 d’assurer sa mobilité en toute impunité dans les zones sous son contrôle. Ce qui facilite ensuite l’effet de surprise lors de la reprise des opérations. Cet avantage est acquis en neutralisant le principal facteur de supériorité adverse : la maîtrise du ciel. Les RDF engagent des systèmes perfectionnés de défense surface-air ainsi que des capacités de brouillage qui produisent un nivellement des capacités et instaurent une zone d’impunité relative au-dessus du secteur des opérations terrestres à venir.
Au début du mois de février, après une discrète concentration des forces, deux brigades du M23, appuyées par les RDF, lancent une offensive vers le sud, entre Minova et Karuba. L’objectif de cette attaque semble avoir été de parachever l’encerclement de la zone de Goma en coupant le dernier axe libre reliant la ville à l’extérieur. La manœuvre s’achève le 2 février, réalisant la fermeture de la poche de Goma et mettant entre les mains du M23 un levier politique de première importance, puisque l’éventuelle chute de la première ville de l’Est de la RDC serait décisive dans d’éventuelles négociations.
Dans l’immédiat, l’encerclement fait transiter à travers le territoire contrôlé par le M23 les approvisionnements alimentaires d’une ville comptant un million d’habitants et presque autant de déplacés.
La campagne menée par le groupe rebelle et les RDF, dans une logique de conquête territoriale, combine haute intensité tactique et hybridité stratégique pour dissimuler une ambition de long terme de nature politique. Elle est un modèle du genre et pose un précédent important pour le continent africain
Le 5 février, l’attaque sur Saké, dernier verrou défensif à l’ouest de Goma, débute. En deux jours, les unités du M23 et leurs mentors rwandais atteignent les abords de la ville après avoir conquis des positions défensives clés et parviennent à couper les réseaux de communication. La relance vers le centre-ville suit rapidement alors que les FARDC sont dans l’incapacité de se coordonner et d’engager leurs moyens aériens.
Ainsi, les dernières défenses cèdent le 12 février, permettant l’entrée du M23 dans Saké. Les positions de la MONUSCO ont, elles, été contournées et se trouvent isolées. Toutefois, le 13 février, le M23 se retire de Saké et consolide ses positions autour de la ville. Indéniablement, la réussite de l’offensive sur les rives du lac Kivu est une victoire tactique de portée opérative.
Avril – septembre 2024 : dilution vers les périphéries et mise en convulsion de la coalition
La menace sur Goma permet une relance des négociations entre la RDC et le Rwanda. Ces discussions marquent un changement net de phase dans la campagne : la situation au sud se fige tandis que le M23 engage des opérations vers le nord. Ceci ne signifie d’ailleurs pas un arrêt complet des combats autour du lac Kivu, puisque le M23 maintient une fixation efficace de la coalition en faisant « bouillir le chaudron de Goma » par des actions limitées. La bascule d’effort peut être comprise dans une logique de conquête de ressources minières, mais également, pour les RDF, dans la recherche de la neutralisation de fractions affiliées au FDLR. En tout état de cause, les discussions diplomatiques permettent de couvrir la saisie de l’initiative tactique pour mener des opérations sous le seuil de la visibilité politique.
Le M23, contrôlant les axes entre les deux extrémités du front ainsi que les passages de frontière vers le Rwanda et l’Ouganda, se trouve en position centrale et donc en capacité d’effectuer des bascules de forces rapides entre lacs Kivu et Albert, contrairement à la coalition.
En mars 2024, le groupe attaque donc principalement vers le nord, secondairement vers l’ouest, à partir de la région de Kitchanga. Les localités de Nyanzale et de Rwindi, des zones minières clés, sont saisies sans résistance réelle de la MONUSCO et des FARDC. Dès lors, la coalition entre en convulsion opérative et se trouve réduite à des actions décousues au sud pour tenter de soulager la pression sur le front du nord.
Dépassée, en mai 2024, la MONUSCO évacue ses positions dans la zone récemment conquise par le M23. En juin, la SAMI-DRC cède à l’hubris tactique et, sans coordination avec ses alliés, lance une désastreuse attaque à partir de Saké. À la même période, une contre-attaque des FARDC dans la région de Minova échoue.
Ayant fait échec à toutes les tentatives au sud, le M23 reprend en mai l’offensive au nord, vers le verrou de Kanyabayonga. Les FARDC tentent en urgence de déployer plusieurs milliers de militaires pour s’opposer à la poussée, mais ces forces, mal formées, mal équipées, mal commandées, ne changent pas le cours de la bataille malgré un durcissement de la résistance. Après la chute de Kanyabayonga le 26 juin 2024, l’attaque est prolongée en direction de Lubero avant que le front ne se stabilise. Cette avancée tactique semble avoir été complètement maîtrisée et coordonnée avec l’Ouganda, puissance d’influence au nord du lac Albert. En tout état de cause le gel du front permet au groupe de sécuriser ses gains sur le flanc nord.
Septembre 2024 – janvier 2025 : échec et mat, la chute de Goma
Durant la première année de campagne, le M23, couvert par un activisme politique qui maintient l’ambiguïté sur les objectifs territoriaux réels, enchaîne les succès tactiques et jouit d’une initiative quasi complète. Une forme de déni opératif est perceptible chez ses adversaires : dominées sur le plan tactique, la MONUSCO et la SAMI-DRC veulent croire que le M23 se satisfera des territoires conquis et ne cherchera pas à conquérir Goma pour ne pas affronter les difficultés de la gestion du « chaudron », comme il avait pu le faire en 2012. Les contre-mesures militaires imaginées sont donc sans rapport avec le tempo des opérations réelles et seront rendues caduques par l’attaque finale du M23.
De plus, la coalition peine à se coordonner, comme le démontre encore en octobre une opération infructueuse sur Pinga menée par les FARDC, sans le soutien de la MONUSCO et de la SAMI-DRC.
On ne peut comprendre la complète victoire militaire du M23 et, avec lui, de son soutien rwandais, sans admettre de façon critique une forme d’aveuglement de ses adversaires
La dernière phase de la campagne du M23 débute au mois de janvier 2025. Le 5 janvier, une attaque à partir de Masisi permet la saisie de Walikale et de son aérodrome, le dernier à même de permettre l’engagement de renforts adverses sur le flanc ouest. Le 17 janvier, Minova est prise, la percée dans le front FARDC fait peser une menace sérieuse sur les localités du sud Kivu, singulièrement sur Bukavu, son port et son aéroport.
Le 24 janvier, l’attaque sur Saké débute avec un mode d’action proche de celui des combats de février 2024. La défense relativement faible de la localité est saturée avant qu’une attaque en force partie du nord ne permette au M23 d’entrer en ville. Malgré une contre-attaque de la SAMI-RDC, le 25 janvier, la dernière position défensive à l’ouest de Goma, tenue par la MONUSCO et les agents d’une société militaire privée au service des FARDC, cède. À cette occasion encore, les RDF et le M23 appliquent le niveau de pression tactique nécessaire et suffisant sur la MONUSCO afin de garantir qu’elle ne s’engage pas significativement dans les combats.
Les opérations à l’ouest focalisent les attentions et dissimulent les préparatifs d’une offensive sur Goma, pourtant toujours considérée comme improbable. Le 15 janvier, une attaque des RDF permet la saisie d’une position défensive clé sur les pentes du volcan Nyiragongo. Dès cette date, Goma est en réalité virtuellement une ville ouverte.
Le 26 janvier, le M23 attaque au nord et permet à une brigade des RDF de franchir la frontière et de saisir l’aéroport de Goma. Les FARDC se trouvent alors seules, acculées à une défense de la ville, alors que les positions périphériques s’effondrent et que les troupes refluent en désordre. Le 28 janvier, la bataille de Goma cesse avec la reddition des dernières unités FARDC et l’intervention politique des puissances du conseil de sécurité.
Le M23 et les RDF ont démontré une parfaite maîtrise du tempo stratégique, jouant de la permissivité pour combiner les opérations en une remarquable campagne hybride. L’analogie de Gérard Araud, ancien ambassadeur de France au Rwanda, qualifiant le pays de « Prusse des Grands Lacs », trouve donc un écho également dans le champ opératif. Toutefois, on ne peut comprendre la complète victoire militaire du M23 et, avec lui, de son soutien rwandais, sans admettre de façon critique une forme d’aveuglement de ses adversaires.
Alors que les conséquences directes de la chute de Goma sont encore difficiles à mesurer et que la campagne se poursuit au Sud-Kivu, un renversement de la situation militaire passerait d’abord par l’acceptation des capacités de planification opérative du M23 et de ses mentors rwandais.
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