<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Somme (juillet-novembre 1916), conflit mémoriel

24 juillet 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Soldats anglais lors de la bataille de la Somme (photo colorisée) © MARY EVANS/SIPA Numéro de reportage : 51359519_000006
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La Somme (juillet-novembre 1916), conflit mémoriel

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L’année 1916 est non seulement la « bissectrice » de la Grande Guerre – ce dont les contemporains n’avaient évidemment pas conscience… – mais aussi une année marquée par deux batailles majeures, non par leur résultat décisif mais à l’inverse par le tragique et sanglant « match nul » qui les conclut : Verdun (de février à décembre) et la Somme (de juillet à novembre).

Malgré leur issue décevante, ou sans doute à cause d’elle, la Somme et Verdun ont un statut mémoriel incontestable : Verdun résume la guerre pour les Français, la Somme pour les Britanniques mais aussi pour les Allemands (1). Cette concurrence mémorielle a récemment suscité une polémique à propos des nouveaux programmes du tronc commun en classe de Première, puisque dans le chapitre sur la Première Guerre mondiale, seule la Somme est citée comme « point de passage et d’ouverture » pour cette année 1916. Ce choix est-il légitime ?

La Somme : la plus grande ?

La bataille de la Somme est de fait la plus importante offensive sur le front occidental depuis le début de la guerre : les Franco-Britanniques alignent une quarantaine de divisions, appuyées par près de 3 000 canons, sur un front de 40 km environ. La préparation d’artillerie, commencée le 24 juin, dure une semaine : 1,7 million d’obus sont tirés et le barrage final, au matin du 1er juillet, atteint une cadence de 3 500 coups/minute durant une heure (2). Pourtant, ce 1er juillet devient le jour le plus sanglant pour l’armée britannique puisqu’en une journée, près de 60 000 hommes sont mis hors de combat, dont la moitié environ dans les six premières minutes de la marche d’assaut.

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Car c’est bien de « marche » qu’il s’agit : confiants dans la puissance de l’artillerie et soucieux de maintenir la cohésion de leurs hommes, inexpérimentés pour la plupart puisqu’il s’agit de volontaires portés par le formidable élan d’engagements qui s’est manifesté dès 1914 outre-Manche, les officiers britanniques exigent que les soldats, empêtrés dans leur barda d’une trentaine de kilos et par le terrain boueux bouleversé par l’artillerie, avancent au pas dans le no man’s land. Or, si l’artillerie a effectivement dévasté les premières lignes, les abris creusés à plus de 10 mètres de profondeur sont restés intacts et les tranchées de réserve sont peu entamées. De sorte que la première vague se heurte à des mitrailleuses et à un contre-barrage inattendu, provoquant un taux de pertes moyen de 18 % ; certaines unités sont virtuellement anéanties, à l’image du Royal Terre-Neuve, un régiment canadien qui perd 92 % de son effectif.

Quand les Alliés suspendent leur offensive, à la mi-novembre, 4 millions de combattants ont été engagés, dont plus d’un million a été tué, blessé ou a disparu : un peu plus de 400 000 pour les Britanniques et les Allemands, 200 000 pour les Français. L’impact de ces pertes est d’autant plus fort que la vague d’assaut du 1er juillet était suivie par des opérateurs de cinéma qui filmèrent le retour aux tranchées des premiers blessés et un documentaire d’une heure, monté par Geoffrey Malins et John Mc Dowell, fut diffusé à Londres alors que l’offensive était toujours en cours. En six semaines, 20 millions de spectateurs, soit la moitié de la population britannique de l’époque, le virent, record qui ne sera battu que lors de la sortie du premier film de la saga Star Wars.

On comprend de ce fait l’importance mémorielle de la bataille, justifiant notamment l’implantation de l’Historial de la Grande Guerre à Péronne, à la fois mémorial, musée et centre de recherches historiques parmi les plus féconds sur le conflit. L’intérêt pour la bataille semble avoir grandi à l’occasion de son centenaire, en particulier dans les États du Commonwealth (3), pour qui ce conflit européen a été, au sens strict, le « baptême du feu ». Le sang versé sur les champs de bataille européens, et singulièrement sur la Somme, a été le ciment de ces jeunes nations qui étaient encore des « dominions » et dont ce fut la première épreuve victorieuse.

Des batailles liées

Pourtant, il y a une autre offensive, à peu près simultanée, qui dépasse la Somme en ampleur : celle qu’a déclenchée le 4 juin le général russe Broussilov en Galicie : une cinquantaine de divisions dans chaque camp au départ, plus de 120 km de front, et un bilan, quand elle s’arrête fin septembre, de 1,5 à 2 millions de victimes dans les armées russe, allemande, austro-hongroise et ottomane. Si l’on veut promouvoir une approche « englobante » de la Première Guerre mondiale, pourquoi la négliger ? D’autant que stratégiquement, ces deux batailles sont liées, ainsi que Verdun.

 

Après dissipation de l’illusion d’une guerre courte et une année 1915 où leurs initiatives se sont révélées décevantes et très meurtrières (échec aux Dardanelles, progression dérisoire pour les offensives en Artois ou Champagne, entrée en guerre italienne sans effet notable sur l’équilibre stratégique, alors que celle de la Bulgarie permettait aux Empires centraux d’écraser « enfin » la Serbie), les Alliés ont en effet décidé à Chantilly, en décembre 1915, de coordonner leurs efforts sur tous les fronts, avec l’espoir d’user les réserves stratégiques de l’ennemi. L’offensive Broussilov et celle sur la Somme s’inscrivent donc dans un même plan d’opération concerté, à défaut d’être exactement coordonné. Averti de ces projets, le commandant allemand von Falkenhayn décide de prendre les devants et cible Verdun, un secteur qui dessine un saillant dans la ligne de front, permettant une attaque sur plusieurs axes. À défaut de percer, Falkenhayn espère fixer suffisamment de troupes françaises pour affaiblir la grande offensive attendue, sans savoir exactement où ni quand.

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Les Allemands attaquent donc le 21 février. Devant l’ampleur des pertes initiales, le commandement français décide de « faire tourner » les troupes de première ligne, avec deux conséquences : les deux tiers de l’armée française participeront à la bataille à un moment ou à un autre, que ce soit dans la phase défensive (jusqu’en août) ou dans la phase offensive (jusqu’en décembre) ; l’utilisation des réserves l’obligera à diviser par deux les troupes affectées à l’offensive sur la Somme, où les Britanniques seront dès lors majoritaires, et à réduire aussi ses objectifs, car une rupture totale du front n’apparaissait plus envisageable. Falkenhayn a donc bien atteint son objectif premier, même s’il a échoué à créer une rupture du front, et aussi réussi à « user » l’armée française dans un combat où elle s’engagerait plus à fond que l’armée allemande, dans la mesure où les pertes des deux camps à la fin de l’année 1916 (4) sont similaires – 380 000 tués et blessés français, 350 000 Allemands. Et la menace sur la Somme l’oblige malgré tout à renforcer le secteur, affaiblissant progressivement son assaut sur la Meuse.

 

Au contraire, pour les Français, Verdun apparaît comme une victoire, morale et symbolique plus que stratégique : ce sont les Allemands qui ont attaqué, comme en 1914, en un lieu qui est « le cœur de la France » selon le mot de Guillaume II le 14 février, parce qu’y fut consacré le partage de l’Empire de Charlemagne et parce que cette place forte, tardivement rattachée à la France (en 1648, comme l’Alsace), commande les défilés de l’Argonne qui donnent accès au bassin parisien et dont l’autre extrémité est… Valmy, autre bataille symbolique de la survie de la France (5) ; et non seulement l’invasion a été stoppée, mais l’essentiel du terrain perdu a été reconquis. Au-delà de la ténacité du « poilu », c’est la légitimité du combat de la France qui se trouve confirmée par l’issue de cette bataille-ordalie. Verdun fait incontestablement partie de ces « journées qui ont fait la France », selon le titre d’une ancienne et éclairante collection d’essais historiques.

Des batailles « pour rien » ?

On se consolera puisque le programme d’histoire affiche pour l’année 1914 la première bataille de la Marne, une authentique victoire « décisive » ; à défaut des chasseurs de Drian, les futurs lycéens entendront donc parler de Péguy et pourront méditer le commentaire élogieux sur les « poilus » du général allemand von Kluck, commandant la IIe Armée : « Que des hommes couchés par terre et à demi-morts de fatigue puissent reprendre le fusil et attaquer au son du clairon, [il n’en] avait jamais été question dans nos écoles de guerre. » Mais il n’est pas sûr que la Marne ait le même statut mythique que Verdun, ni que ses conséquences à long terme soient aussi profondes : Verdun, c’est le point de départ du « mythe Pétain », sans lequel il est bien difficile d’expliquer l’armistice de 1940 sauf à faire de tous les Français de cette époque des lâches ou des collaborateurs en puissance – ce que certains n’hésitent évidemment pas à faire ; l’ossuaire abritant quelque 130 000 corps non identifiés, soit 42 % des tués de la bataille (6), est devenu le symbole de la réconciliation franco-allemande et du combat pour la paix en Europe et dans le monde, la ville étant même proclamée « capitale de la paix » en 1966.

 

Verdun a donc un certain « sens », même si ses effets stratégiques ne sont pas décisifs. Au reste, elle n’est pas sans enseignements : première bataille « aéroterrestre », elle souligne la naissance d’une aviation « de chasse » dédiée à la supériorité aérienne, leçon reprise sur la Somme où les Alliés s’organisent pour avoir une nette supériorité aérienne à l’ouverture des hostilités ; la logistique mécanisée y joue également un rôle essentiel, avec la route Bar-le-Duc – Verdun, la « Voie sacrée » de Barrès, où circulent nuit et jour quelque 8 000 véhicules en tout genre, acheminant 90 000 hommes et 50 000 tonnes de matériel par semaine au plus fort de la bataille.

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La Somme, en revanche, « fait moins sens », selon l’expression à la mode : la première expérience d’utilisation de chars, le 15 septembre, rencontre un succès limité et les objectifs initiaux (Bapaume et Péronne) sont loin d’être atteints à la mi-novembre, quand l’assaut est suspendu. Les Alliés finiront néanmoins par reprendre ces villes, en février 1917, mais grâce à un repli volontaire des Allemands qui souhaitaient raccourcir leur front de 50 km en éliminant la « poche » de la Somme et en s’installant sur des positions défensives jugées plus solides : la « ligne Hindenburg ». Cruelle ironie : les Alliés réalisaient ainsi leur plus belle avancée sans tirer un coup de feu, quand 5 000 à 6 000 morts par jour (7) ne les avaient fait progresser que de quelques kilomètres !

Peut-être est-ce cela, finalement, qui séduit les esprits désabusés de notre temps : la Somme illustre à merveille le discours convenu sur l’« absurdité » de la guerre. Mais ce jugement péremptoire, avant tout moral et bien peu historique, est-il autre chose qu’un refus de comprendre les hommes d’une autre époque, une paresse intellectuelle ou un aveu d’ignorance ?

 


  1. Voir notre article sur Verdun dans Conflits, n° 10 (juillet-septembre 2016), p. 39-41.
  2. Pour relativiser l’effet dévastateur d’un tel déluge, signalons que 25 à 30 % des obus tirés n’explosaient pas durant la Grande Guerre – la Somme se situant plutôt dans la fourchette haute.
  3. Si les soldats du Royaume-Uni sont majoritaires sur la Somme, sont aussi alignées des troupes australiennes, néo-zélandaises, canadiennes, indiennes, sud-africaines et rhodésiennes.
  4. L’historiographie allemande récente remet en question cette vision de Verdun comme une bataille d’usure, qui semble une reconstruction de Falkenhayn postérieure au conflit pour justifier l’abandon de son objectif initial.
  5. Voir Conflits n° 13 (avril-juin 2017), p. 35-36.
  6. Ce pourcentage, qu’on retrouve sur l’ensemble de la Première Guerre mondiale, témoigne de la violence d’une guerre avant tout menée par l’artillerie.
  7. En moyenne, chaque jour de combat sur la Somme coûte 3 000 morts aux Allemands (trois fois plus que Verdun) et aux Britanniques et près de 1 500 aux Français (1 250 à Verdun). Sur l’ensemble du conflit, l’armée française a perdu environ 900 tués par jour, et le jour le plus meurtrier fut le 22 août 1914, avec 27 000 tués.
À propos de l’auteur
Pierre Royer

Pierre Royer

Agrégé d’histoire et diplômé de Sciences-Po Paris, Pierre Royer, 53 ans, enseigne au lycée Claude Monet et en classes préparatoires privées dans le groupe Ipesup-Prepasup à Paris. Ses centres d’intérêt sont l’histoire des conflits, en particulier au xxe siècle, et la géopolitique des océans. Dernier ouvrage paru : Dicoatlas de la Grande Guerre, Belin, 2013.
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