<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Guernica : du bombardement au mythe

11 novembre 2025

Temps de lecture : 3 minutes

Photo : London Original Print Fair preview, Somerset House, London, UK - 20 Mar 2024/shutterstock_editorial_London_Original_Print_Fair_pre_14395525e//2403201610

Abonnement Conflits

Guernica : du bombardement au mythe

par

Comment un tableau représentant un moment de la guerre civile espagnole est devenu un mythe national et pictural

Article paru dans le no58 – Drogues La France submergée

Par Pierre Castel

En juillet 1937 à Paris, au cœur d’une exposition universelle marquée par les tensions géopolitiques des années 1930, une toile d’envergure s’intitulant Guernica est présentée au public dans le pavillon espagnol dressé au Trocadéro. Elle est le fruit du travail rapide et passionné de Pablo Picasso, peintre espagnol habitant Paris depuis 1900. Pionnier du cubisme, il jouit d’une grande notoriété, à tel point que le gouvernement républicain espagnol de Caballero lui demande au début de l’année de produire une œuvre murale pour embellir le pavillon. Du 1er mai au 4 juin, Picasso trouve enfin l’inspiration, exacerbée par la violence de la guerre civile sur la population.

Revenons sur l’événement qui a permis à Picasso de réaliser ce tableau, dont les zones sombres et les enjeux sont particulièrement intéressants pour comprendre la guerre d’Espagne et, plus largement, les conflits contemporains.

Le 26 avril 1937, dans le Pays basque, en Biscaye, la petite ville de Guernica est frappée par d’importants bombardements aériens menés par la légion Condor. Cette dernière profite de sa relative liberté de manœuvre pour essayer de nouvelles formes de bombardements. À 16 h 30, un Heinkel largue ses bombes. Quelques minutes plus tard, alors que les habitants pensent que l’attaque est terminée, une vague de chasseurs attaque à la mitrailleuse, puis, jusqu’à 20 h, les escadrilles de bombardiers Junker Ju 52 tapissent la ville sous des bombes explosives puis incendiaires.

Les Allemands ont mis au point les tapis de bombes : une première historique, notamment sur des civils. L’objectif est de briser le moral de ces derniers. Par ailleurs, ce type de bombardement cherche l’anéantissement des capacités de production. À Guernica, l’usine d’armement Astra Unceta aurait pu être un objectif, mais les bombes l’ont épargnée. De plus, l’état-major nationaliste souhaitait couper la retraite aux républicains de Bilbao et un axe passait sur le pont de Rentería à Guernica – qui lui aussi est resté intact.

Le bombardement a tout de suite eu des retentissements en Espagne et dans le monde. Le camp franquiste se trouva compromis par l’enfer venu du ciel qui s’est abattu sur des civils, d’autant plus que Franco avait donné l’ordre de ne pas les bombarder.

Une guerre de propagande commence alors où les républicains sont désignés coupables de l’incendie de la ville. Les Allemands sont restés particulièrement discrets et il a fallu attendre les procès de Nuremberg pour que la responsabilité du général Richthofen soit démontrée. Encore après la guerre, les pilotes allemands avaient du mal à reconnaître les faits, se cachant derrière le bombardement stratégique de l’usine et du pont, et en croyant que des troupes républicaines s’étaient cachées dans Guernica. Si ce dernier point a été démontré, il s’avère que le premier argument n’est pas défendable : l’armement utilisé n’était pas adapté, les cibles n’ont pas été touchées.

À lire aussi : Quand l’art représente la montagne

À ces zones d’ombre s’ajoute la querelle du nombre de victimes. Dès le lendemain, la presse britannique a repris l’événement. George Steer, correspondant du Times, parle de presque 3 000 victimes et la télévision a annoncé près de 6 000 morts – soit plus que la population de Guernica. En réalité, les conservateurs anglais ont utilisé la guerre civile espagnole pour alerter l’opinion publique du danger de l’Allemagne nazie à une époque où le débat entre la passivité ou l’action contre le Reich divise la population.

Aujourd’hui, les historiens considèrent ce nombre à environ 300. Pour autant, la mémoire reste encore vive tant la violence, les enjeux géopolitiques et la propagande des deux bords ont exacerbé ce bombardement.

Picasso a inscrit dans l’histoire un événement de second plan de la guerre civile espagnole et a remporté le combat culturel à l’échelle internationale. En utilisant le clair-obscur et un camaïeu de gris ; en jouant sur des traits vifs, pointus et acérés ; en reprenant des motifs picturaux classiques comme Le massacre des Innocents de Poussin ou La Pietà de Michel-Ange, le peintre a réussi à transmettre par une toile toute la violence que la guerre technologique peut être pour les populations civiles à l’aube du second conflit mondial.

Mots-clefs : ,

À propos de l’auteur
Revue Conflits

Revue Conflits

Fondée en 2014, Conflits est devenue la principale revue francophone de géopolitique. Elle publie sur tous les supports (magazine, web, podcast, vidéos) et regroupe les auteurs de l'école de géopolitique réaliste et pragmatique.

Voir aussi

Au cœur de l’islam kirghize

Aux confins des montagnes du Kirghizistan, l’islam cohabite avec des croyances ancestrales. Bien que majoritairement musulmane, la population nomade kirghize reste attachée à son passé préislamique. Cette spiritualité singulière nous plonge dans un syncrétisme mêlant tradition et dogme religieux. Reportage.