Guerre : la fin de l’âge d’or

8 décembre 2020

Temps de lecture : 16 minutes
Photo : L'Âge d'Or, tableau coopératif de Frans Francken (XVIIe siècle)
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Guerre : la fin de l’âge d’or

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La génération d’officiers de notre promotion de l’École de Guerre est entrée dans l’armée en moyenne entre 1995 et 2005 – presque dans un autre siècle. À cette époque, la société française s’attendait à toucher les « dividendes de la paix », consécutives de la fin de la guerre froide, et les budgets du ministère de la Défense, en pleine professionnalisation, étaient en chute libre. Les armées se concentraient sur des opérations de gestion de crise ou de maintien de la paix, et même s’il existait des postures permanentes de sureté, la présence du soldat sur le territoire national était alors un peu perçue comme une anomalie. À cette époque, il s’agissait surtout de « gagner les cœurs et les esprits » des populations, de combattre un adversaire asymétrique avec une supériorité technologique écrasante. Cet âge d’or là est terminé. Une nouvelle ère de la guerre est en train de s’ouvrir.

 

Article du Chef de bataillon Jean-Baptiste Blandenet

 

« Saturne rassembla ces hommes indomptables et dispersés sur les hautes montagnes, leur donna des lois, et voulut qu’on appelât Latium ce pays où il s’était caché, et où il avait trouvé un sûr asile. On dit que sous son règne s’écoula l’âge d’or, tant il gouvernait en paix ses peuples ! Mais peu à peu vint un âge décoloré, et d’un métal moins pur ; et avec lui vinrent la rage de la guerre et la fureur d’acquérir.[1] »

La génération d’officiers de notre promotion de l’École de Guerre est entrée dans l’armée en moyenne entre 1995 et 2005 – presque dans un autre siècle. À cette époque, la société française s’attendait à toucher les « dividendes de la paix », consécutives de la fin de la guerre froide, et les budgets du ministère de la Défense, en pleine professionnalisation, étaient en chute libre. Les armées se concentraient sur des opérations de gestion de crise ou de maintien de la paix, et même s’il existait des postures permanentes de sureté, la présence du soldat sur le territoire national était alors un peu perçue comme une anomalie. À cette époque, il s’agissait surtout de « gagner les cœurs et les esprits » des populations, de combattre un adversaire asymétrique avec une supériorité technologique écrasante. Certes, nous nous entrainions au combat, dans nos armées respectives, mais nous ne nous préparions certainement pas à un conflit de haute intensité face à un adversaire qui disposerait de moyens équivalents. Signe des temps, l’artillerie, cette arme redoutable qui permet de gagner les batailles, partait en dernier au choix des armes à Saint-Cyr, et on refusait en France d’armer nos drones pour des raisons éthiques. À cette époque, enfin, on croyait fermement dans la construction européenne. On pensait qu’un conflit se gagnait à plusieurs, dans un cadre multilatéral, et on savait qu’aucune crise ne résisterait à des solutions prises de concert entre Alliés.

Cet âge d’or est bien entendu révolu, sous l’effet de forces qui ont été mises en mouvement bien avant l’apparition de la covid-19. L’illusion d’universalisme que nous avons pu connaître à la fin des années 1990 disparaît, et l’époque où les grands acteurs du monde, États, entreprises, ONG, s’imaginaient gérer les grands enjeux mondiaux comme les crises ponctuelles en une « communauté internationale » touche à sa fin. Un nouvel âge émerge déjà, caractérisé par son ensauvagement : ensauvagement des individus mondialisés en perte de repères, ensauvagement des rapports sociaux exacerbés par la modernité numérique, ensauvagement des États-nations qui se structurent désormais autour de grands empires en compétitions.

La pandémie de la covid-19 a eu le mérite de mettre en lumière ces grandes tendances qui sont désormais caractéristiques de notre temps. Nous les étudierons en premier lieu. Puis, dans un second temps, nous verrons que nous ne pouvons pas, en tant qu’officiers, industriels, acteurs du monde de la défense ou en tant que citoyens, nous satisfaire de ce changement de paradigme. Il est de notre devoir, sur le plan militaire, de nous y préparer, mais aussi d’y faire face en portant la voix de la France et d’une puissance européenne.

 

***

 

La crise de la covid-19 et la fin d’un monde

 

Lorsque Rome fut saccagé par les Wisigoths en 410, bien peu de Romains songeaient alors que cette calamité préfigurait la chute de l’Empire d’Occident et avec elle, la chute d’un monde. Il faut dire que sur le moment, l’administration romaine continue à fonctionner à peu près normalement, et que si l’événement est vécu comme un traumatisme, il semble ponctuel puisque les assaillants se retirent rapidement. Pour autant, le sac de Rome illustrait tous les maux et dysfonctionnements qui frappaient alors l’empire et finiraient par le précipiter quelques années plus tard : des armées impayées qui ne répondent plus aux ordres des échelons centraux ; une terrible récession accentuée par les levées d’impôts d’une bureaucratie pléthorique, etc. La pandémie de la covid-19 est-elle aujourd’hui comparable au sac de Rome ? L’événement est certes un traumatisme, mais chaque pays a su réagir tant bien que mal et sous contrainte, la vie continue. Il est difficile de parier sur l’avenir, mais viendra certainement le jour du vaccin et le cours des choses reprendra alors comme avant, un peu comme il reprit au lendemain du sac de Rome. Pour autant, la pandémie nous aura permis d’avoir une photographie des grandes tendances qui traversent nos sociétés depuis le début du siècle et qui sont emblématiques, elles aussi, de la fin d’un monde.

 

L’individu et le global

 

La première de ces tendances est une sorte de dialectique de la dépendance et de l’indépendance. En l’espace de quelques années, les individus de la planète sont devenus de plus en plus liés, de plus en plus connectés les uns avec les autres. Qu’une idée émerge, qu’une vidéo soit prise, qu’une erreur soit faite, elle sera véhiculée à l’autre bout de la planète en quelques secondes. Trois jours après la mort de Georges Floyd à Minneapolis, on défile à Lille contre les violences policières. En Corée du Sud les citoyens sont testés contre la covid-19 trois fois par jour ? Au Brésil l’exécutif refuse d’imposer le confinement ? Nous sommes au courant des évolutions du monde dans la minute, ce qui nous donne le loisir de gloser et de nous comparer. Évidemment, le tourbillon de la mondialisation, l’arrivée de l’Internet, la modernisation des transports ont révolutionné les échanges, et en même temps que les idées, ce sont les marchandises, les capitaux, mais aussi les individus et leurs maladies qui circulent tout autour de la planète. Aussi, le simple bon sens laisserait à penser que devant des phénomènes mondiaux comme la crise du coronavirus, l’humanité aurait cherché une réponse mondiale. Malheureusement, ce ne fut pas le cas. Le premier instinct des nations fut de chercher des solutions internes, avec leurs propres ressources, plutôt que d’essayer d’appréhender la crise dans sa globalité. À un certain moment de la pandémie, les pays ont certes consenti à dialoguer, mais souvent en bilatéral et pour remplir un besoin immédiat, comme l’achat de masques sur le marché mondial du textile. « On n’est jamais aussi bien servi que par soi-même » aurait pu être la devise de la gestion de crise, qui a vu à son paroxysme l’Organisation mondiale de la santé (OMS), manquant son rendez-vous avec l’histoire, remise en cause et abandonnée par son plus grand contributeur, les États-Unis d’Amérique.

 

La perte de la confiance

 

La deuxième tendance est l’étrange rapport qu’entretiennent désormais les individus et les organisations – du plus petit d’entre nous jusqu’au plus grand des États – avec la vérité. Peu importe aujourd’hui qu’un fait soit avéré, car toutes les nuances qui mènent du mensonge à la vérité ont disparu : il n’y a maintenant plus que des intérêts. De toute façon, qui serait désormais en mesure de décréter, légitimement, qu’une information est vraie, juste, vérifiée ? La crise sanitaire nous aura permis de voir des scientifiques, des chercheurs prestigieux ou des États aux administrations les plus modernes, discuter, transformer, interpréter des faits techniques que jadis on aurait cru absolument indiscutables. Les scientifiques de l’OMS affirment que la pandémie a débuté sur un marché de Wuhan ? L’ambassade de Chine en France, relayant les positions officielles, se demande sérieusement s’il ne s’agit pas d’un complot américain[2], avant de raconter peu de temps après, qu’en France « les personnels soignants des EHPAD ont abandonné leurs postes du jour au lendemain […] laissant mourir leurs pensionnaires de faim et de maladie »[3]. Mettre un masque permet-il de se protéger et de protéger les autres contre la Covid-19 ? C’est assurément le cas au mois de mai, mais au mois de février, pour le corps médical, c’était une erreur. « Vérité au-delà des Pyrénées, erreur en deçà » nous disait déjà Blaise Pascal, en critiquant la mauvaise foi des hommes et de leur justice à charge.

L’information, enfin, se stocke, se transfère et s’échange. Il est aujourd’hui de notoriété publique d’affirmer que les pays qui ont le mieux réussi dans la lutte contre la Covid sont ceux qui ont pu réduire les libertés individuelles, notamment grâce à des applications de partage de données médicales. Mais leur réussite est-elle réellement une certitude ? Nul ne sait. Ce que l’on sait, en revanche, c’est que la crise de la Covid-19, avec son lot de complots, de fausses vérités et de contre-vérités, a contribué à réveiller le vieux combat de l’individu contre l’État, du singulier contre le collectif. Nous connaissons bien ce débat parce que l’histoire nous a enseigné la recette des désastres : la perte des repères tangibles, la croyance que toute vérité est relative et que le moindre fait est sujet à interprétation. Au final, la grande perdante de la crise de la covid-19 est certainement l’idée de confiance : confiance entre les nations, confiance entre les peuples, confiance entre l’individu et son administration. La tour de Babel s’effondre et tout le monde s’enfuit à ses pieds – nous étions entourés par des frères, nous n’avons plus que des adversaires.

 

Le règne de l’instant

 

L’instantanéité des paroles, des échanges, des décisions, pourrait caractériser la troisième de ces grandes tendances. Tout va vite, très vite, trop vite. A l’événement succède l’émotion, aussitôt chassée par un autre événement, et ainsi de suite. Cette instantanéité est une versatilité. Ainsi, le décideur politique, militaire, privé ou public doit non seulement lutter contre le virus, mais il doit aussi prendre en compte une opinion publique à l’humeur changeante, massée sur les réseaux sociaux qui sont devenus à la fois le forum et le refuge des foules en colère. Les opinions de circonstance, la rage de l’impuissance, la jalousie et la colère balayent d’un revers de main le calme et la sérénité qui sont l’apanage du processus de décision collective et d’une gestion de crise réussie. Face à ce tempo médiatique imprévisible, le stratège est constamment en déséquilibre. Il entre sur le champ de bataille sans jamais avoir l’initiative, toujours avec une longueur de retard face aux événements. Le stratège devient un Sisyphe moderne, poussant son caillou sans issues, condamné éternellement à l’échec. Que l’on mesure en France les atermoiements de l’application « Stop Covid »[4] et la difficulté pour le gouvernement de faire adopter une solution de suivi numérique de la pandémie : alors que la patience, cette vertu des peuples forts et des grandes nations, s’effrite devant le besoin de réponses rapides et toutes faites, le concept même de stratégie de moyen ou de long terme est réduit à néant par l’impitoyable tyrannie du moment.

 

La victoire du cynisme

 

Pour autant, cette tyrannie n’est pas une fatalité, car certains réussissent à dominer l’instantanéité de l’information et à conserver l’initiative : ce sont les cyniques. Le cynique a compris que cela ne sert à rien de mettre au point des stratégies, des politiques, des grandes manœuvres : il n’y a là que des matchs à perdre. Le cynique, lui, préfère dire tout fort ce que tout le monde a envie d’entendre, quitte à travestir les faits ou proclamer l’inverse peu de temps après. Le cynique est un individualiste exacerbé : en théorie des jeux, il est un joueur qui n’accepte de coopérer que ponctuellement, et uniquement lorsque ses gains sont maximisés de manière absolument évidente. En aucun cas, il n’acceptera de consentir des pertes au profit du bien commun ou, toujours pour reprendre la théorie des jeux, il refusera à consentir des pertes individuelles aujourd’hui pour que tout le monde gagne plus demain. Le cynique est un sophiste, qui érige son individualisme en discours, et qui profite des réseaux sociaux et de moyens de communication modernes pour hurler avec la meute, créer des complots ou alimenter la défiance, à la seule fin de promouvoir son intérêt immédiat.

Le cynisme envahit notre quotidien. Il est adopté par des individus, des collectivités humaines, des entreprises. On le retrouve dans les petits sujets comme dans les grandes causes. Il se retrouve aussi, selon différents degrés, dans les relations internationales, et les postures prises comme l’agressivité des propos échangés pourraient même nous inviter à parler de certains « États cyniques » qui se tiennent sur le devant de la scène internationale. Pourtant, tout un courant de pensée réaliste, et en premier lieu de grands chercheurs comme Kenneth Waltz, pourrait rétorquer que le cynisme est une attitude normale dans les relations internationales, pour des États-nations qui sont placés dans une condition naturelle d’anarchie. Certes. Il y a quelques années, néanmoins, ce cynisme se mettait poliment en recul derrière un discours de concorde et une idée universelle de solidarité qui semblait être un horizon pour tous. Les événements récents en Méditerranée orientale, la politique du tweet du 45e Président des États-Unis ou les exploits de la propagande et de la désinformation russe montrent bien aujourd’hui que le temps du dialogue et des bonnes manières touche à sa fin : le cynisme, qui jusque-là se pratiquait en silence dans les chancelleries et à l’abri des regards, devient de plus en plus l’attitude et le discours des nations qui peu à peu, retournent à l’état sauvage.

 

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***

 

La France et l’Europe face à un nouvel âge de fer

 

Le monde qui germe sous nos yeux est un monde dur, beaucoup plus dur que celui que nous avons connu précédemment. Un monde de concurrence, où les États, constamment dans un rapport de force, opposent leurs propres systèmes de vérité et de valeurs. Un monde de luttes, où l’on n’est jamais vraiment en guerre, mais jamais vraiment en paix non plus. Un monde que l’on pourrait décrire comme « bismarckien », parce qu’il s’articule autour de grands empires en compétition et que ces empires n’hésitent pas, comme le chancelier prussien, à utiliser tous les instruments, économiques, juridiques, culturels ou militaires qui sont à leur disposition, à la seule fin de promouvoir leurs intérêts égoïstes. Il y a là un tournant majeur des relations internationales, que vient illustrer l’accroissement des arsenaux militaires partout dans le monde, le développement de règlements juridiques inquisiteurs et contraignants, comme le Cloud Act [5], ou encore le lent glissement d’un modèle économique fondé sur le libre-échange vers une logique mercantile de gagnant – perdant. À l’âge d’or, qui s’achève, succède un âge de fer.

 

La force prime le droit

 

Sur le plan militaire, ce nouvel état du monde aura des conséquences majeures. De Bismarck, il nous reste aussi une certaine vision, violente, des rapports entre États, résumée par son célèbre adage « la force prime le droit » ou par son discours du 30 septembre 1862 devant la chambre des représentants : « ce n’est pas par les discours et les votes à la majorité que les grandes questions de notre temps seront décidées, mais par le fer et le sang »[6]. De Bismarck, il nous reste aussi le souvenir du désastre de 1870, guerre surprise, déclenchée par fierté et arrogance sur fond de rumeur et de manipulation, qui préfigure peut-être les surprises qui nous attendent demain. Le chef d’état-major des armées, le général Lecointre, déclarait ainsi récemment devant la commission de défense de l’Assemblée nationale : « il faut être prêt à s’engager pour un ‘conflit de survie’, seul ou en coalition, rapidement et dans la durée ». D’autant qu’entre les opérations que nous conduisons aujourd’hui et la guerre de survie, il y a toute une gamme de conflictualités possibles, comme l’intimidation armée, la menace ou la guerre par proxies interposées. Il y a aussi toutes sortes de combats qui se situent dans la « zone grise », c’est-à-dire en dessous du seuil de la vraie guerre, là où viennent se mêler les milices, les forces irrégulières, les bandes armées, les mercenaires. Oui, nous pouvons le constater, elle est bien loin l’époque où l’on enseignait à l’École de l’Air que les nations occidentales auraient toujours la supériorité aérienne, ou qu’à Saint-Cyr nous nous entrainions à conquérir les cœurs et les esprits !

 

La voix de la France

 

Avouons-le : ce monde en perdition n’a jamais eu autant besoin de la voix de la France et de l’Europe. Pourquoi ? Parce que malgré notre histoire tumultueuse, et au-delà des logiques de partis ou de castes, notre pays et notre continent restent traditionnellement attachés au droit et au multilatéralisme. Le Président de la République lui-même l’a réaffirmé lors du discours sur la stratégie de défense qu’il a tenu à l’École de guerre, le 7 février 2020, devant notre promotion : « C’est pourquoi un sursaut est nécessaire et la refondation de l’ordre mondial au service de la Paix doit être notre cap »[7]. Pourtant, la stratégie française se retrouve face à un paradoxe : comment pourra-t-on, dans un monde bismarckien, promouvoir la coopération et le multilatéralisme, tout en veillant, sans naïveté, à nos propres intérêts ?

La crise de la Covid-19 est une première grande secousse : elle a montré que les grands défis du XXIe siècle ne peuvent pas se résoudre seuls. Mais elle a aussi montré la difficulté des États-nations westphaliens à coopérer, aussi bien que leur tendance à se replier sur des discours et des stratégies nationalistes. Mais laisserait-on pour autant les grandes structures de coopération issues des deux guerres mondiales s’effondrer ? Comment nos sociétés pourraient-elles répondre aux immenses enjeux du siècle – qui vont de la révolution de l’information à la crise environnementale – simplement par le négoce, ou par le bras de fer, d’État à État ? Pourrait-on se représenter, en tant que militaire, un monde où la force fait la loi, où le moindre rapport avec nos partenaires est fondé sur l’intimidation, sur la mauvaise foi, sur la contrainte que vient imposer le fort au faible ? La crise du Coronavirus annonce malheureusement le « retour de l’Histoire[8] », cette vieille Histoire du XIXe siècle faite d’accords et de leurs dénonciations, où les alliés du jour sont les adversaires du lendemain.

Aussi, ne serait-il pas de notre responsabilité de français et d’Européens que de porter, dans ce monde bismarckien, la parole du « vieux monde », pour reprendre l’expression qu’utilisa Dominique de Villepin en 2003 à la tribune des Nations Unies ? La psychologie jungienne nous apprend que chaque individu, ou que chaque forme de collectivité humaine, s’attend inconsciemment à voir apparaître la figure archétypale du « vieux sage ». Le vieux sage est un personnage absolument nécessaire à la régulation de la vie en société : c’est celui qui arrive toujours, par le bon sens et la hauteur de vue, à ramener la jeunesse fougueuse et impulsive à la raison. Si les relations internationales sont bien un édifice humain, qui d’autres que la France et l’Europe pourraient aujourd’hui prétendre à remplir cette fonction ? Alors que nous nous questionnions aujourd’hui sans cesse sur les erreurs du passé, ne serait-ce pas au contraire cette sapience, fruit de notre longue histoire et de ses aléas, qui nous permettra d’apporter demain un peu de sagesse et de sérénité à un monde de plus en plus barbare ?

 

La puissance européenne

 

Malheureusement, il est bien difficile de se faire entendre quand on est seul et faible. Les sources antiques de notre culture nous l’enseignent : Nestor, le vieux sage de l’Iliade, est un combattant puissant et respecté, et c’est fort de cette puissance et de ce respect qu’il puisse arbitrer les conflits et qu’il arrive à réconcilier Achille et Agamemnon, les deux Héros qui se haïssent et s’opposent. Oui, c’est une vérité immuable : pour se faire entendre, pour se faire écouter, il faut savoir montrer sa force.

Du point de vue des nations, cette puissance, cette force se traduit en poids économique, financier, diplomatique, militaire. En somme, il faut avoir une certaine masse critique si l’on veut agir sans subir les choix faits par d’autres, ou si l’on veut obtenir un ticket d’entrée pour le grand échiquier mondial dans lequel les empires s’affrontent. Cette masse critique, la France n’en dispose pas, malgré tous ses atouts. Il faut donc aller la chercher ailleurs, en Europe, avec nos alliés avec qui nous partageons histoire, culture, ainsi qu’une communauté de destin.[9] Mais la masse n’est rien sans la volonté de la mouvoir, et du fait de ses divisions, des différences culturelles ou stratégiques entre États membres, l’Union européenne n’est toujours pas « géopolitique », pour reprendre les termes de Jean-Yves Le Drian[10]. L’Europe détient certes un cinquième de la richesse du monde, mais elle ressemble un peu trop à une maison ouverte à tous les vents. Il manque encore à l’Union européenne, gigantesque pouvoir économique et normatif, une vision stratégique partagée, un certain degré d’autonomie par rapport au reste du monde et une solidarité que seuls peuvent éprouver ceux qui sont persuadés que l’avenir se construit ensemble. Et en Europe également, la crise de la Covid-19 a montré que cette solidarité, en cas de coup dur, n’allait pas de soi. Au début de la pandémie, les nations européennes se sont elles aussi recroquevillées derrière leurs frontières, plutôt que d’envisager dès le départ une résolution de crise dans un cadre européen. Heureusement, après une période d’hésitation, les mécanismes enclenchés par la nouvelle Commission européenne ont relancé l’entraide, et des efforts budgétaires conséquents – assorties de la proposition franco-allemande de mutualisation des titres de dette – seront certainement des avancées majeures pour le continent.

Mais cette sortie de crise, même si elle se fait par le haut, ne résoudra pas la question de la puissance en Europe. Car l’Union européenne partage déjà certaines caractéristiques d’un empire, mais d’un empire sans ses légions. Porté par un idéal résolument pacifiste, le projet européen s’est construit en mettant de côté les questions de défense. Dans un contexte de guerre froide, elle a laissé sa sécurité être assurée par d’autres. Aujourd’hui, elle se retrouve privée de tous les leviers de puissance et d’influence qu’offre la force armée, tandis que dans un contexte d’isolationnisme américain croissant, l’OTAN apparaît chaque jour plus faible et divisée. En présentant au monde un aspect brouillon, désordonné, en manquant de cohérence du point de vue stratégique comme industriel, la défense européenne laisse croire à nos potentiels adversaires que l’on puisse jouer sur les faiblesses ou sur les dissensions des Européens, alors que l’épée, comme disait le Général de Gaulle « est l’axe du monde et la grandeur ne se partage pas ». Amin Maalouf, dans son essai Le naufrage des civilisations, en tire ainsi le constat suivant : « le drame, pour les Européens, c’est que dans le monde impitoyable qui est le nôtre, si l’on renonce à devenir une puissance musclée, on finit par se faire bousculer, et malmener, et rançonner. On ne devient pas un arbitre respecté, on devient une victime potentielle, et un futur otage »[11].

Il faudra, tôt ou tard, pallier ce manque. Nulle utopie, ou décision radicale ne pourront cependant régler cette grande question, car le défi est considérable et porte au cœur de la culture et de la souveraineté des nations. Il est illusoire également de croire que l’on pourra venir à bout de cette question par de maigres consensus politiques ou par la réorganisation de telle ou telle administration ou état-major. D’autant que l’heure n’est pas, alors que nous avons tant besoin de coopération, à privilégier une organisation plutôt qu’une autre, l’UE plutôt que l’OTAN, ou réciproquement. Non. L’heure est au contraire de créer une puissance européenne par les faits plutôt que par les discours, à travers des coopérations toujours plus avancées, des structures communes, des entrainements collectifs, des opérations et des difficultés partagées. L’heure est à l’émergence d’une culture stratégique commune, qui sera le préalable indispensable à une puissance de fait, reconnue et respectée par tous.

 

L’officier et le monde nouveau

 

Il reviendra à notre génération d’officiers, d’industriels ou d’acteurs du monde de la défense de s’emparer de ce sujet à bras le corps, en faisant preuve de beaucoup d’humilité. Souvent, les positions françaises ont pu sembler maladroites et arrogantes pour nos alliés. Souvent, on a reproché à l’officier français de voir la défense européenne comme un levier égoïste pour ses propres opérations, sans chercher à vraiment comprendre les préoccupations des autres. Ce temps des malentendus est désormais révolu. Demain, il nous reviendra d’être des bâtisseurs, et de l’être sans suffisance et dans un esprit de compréhension mutuelle. Demain, il nous reviendra aussi de proposer au niveau politique des solutions, opérationnelles ou capacitaires, qui seront à la dimension du continent. Demain, il nous reviendra, quand arrivera la prochaine crise, qu’elle soit sanitaire ou autre, de voir les choses en grand et d’adopter d’emblée une perspective européenne plutôt que de nous réfugier derrière de maigres carapaces.

Notre génération d’officiers sera également celle qui inaugurera ce nouveau monde bismarckien post-Covid.  Elle sera aussi celle qui luttera de toutes ses forces pour le bon sens et la coopération, celle qui verra l’Europe devenir une puissance mondiale. Ou, au contraire, elle restera peut-être comme la génération qui aura accéléré le repli sur soi – la génération de la faiblesse. Quoi qu’il en soit, soyons-en bien convaincus : sur tous ces sujets, nous aurons des comptes à rendre avec l’histoire. Car demain plus encore qu’aujourd’hui, l’officier français sera celui vers qui les regards se tourneront, à la recherche de solutions, de réponses, mais aussi de sérénité – et on a bien vu, lors de la crise de la covid, ô combien le calme et le bon sens du militaire étaient appréciés. De toute façon, la fin de l’âge d’or demandera au stratège de remettre en cause ses certitudes, et de les remettre en cause avec beaucoup d’humilité, car la suffisance et l’arrogance, à l’heure des réseaux sociaux et de l’information instantanée, se payent souvent très cher. Ainsi, il faudra avoir le courage de coopérer et de discuter, là ou claquer la porte aurait semblé beaucoup plus facile ; il faudra rassurer, convaincre, apporter du sens à des individus inquiets et à des collectifs qui se renferment et se radicalisent. Enfin, tout en prônant la désescalade et la main tendue, il faudra renouer, si nécessaire, avec la force la plus dure, et nous préparer à mener des combats intenses et meurtriers. Dans un âge de fer, la puissance, mais aussi le bon sens qui fait aujourd’hui cruellement défaut, est à ce prix.

 

[1] Virgile, Enéide, Chant VIII, v.310-327

[2]« Coronavirus : la Chine accuse les États-Unis d’être à l’origine de la pandémie », 24 mars 2020, consulté le 6 juillet 2020

https://www.leparisien.fr/international/coronavirus-la-chine-accuse-les-etats-unis-d-etre-a-l-origine-de-la-pandemie-24-03-2020-8286891.php

[3]« L’ambassadeur de Chine à Paris convoqué pour certains propos liés au coronavirus », 15 avril 2020, consulté le 6 juillet 2020.

https://www.lemonde.fr/sante/article/2020/04/15/l-ambassadeur-de-chine-a-paris-convoque-pour-certains-propos-lies-au-coronavirus_6036610_1651302.html

[4] Devenu depuis « Tous Anti Covid »

[5] Le Cloud Act (Clarifying Lawful Overseas Use of Data Act ou loi clarifiant l’usage légal des données hébergées à l’étranger) oblige les entreprises technologiques américaines à donner aux autorités l’accès à leurs données dans le cadre d’une enquête, qu’elles soient situées sur des serveurs américains ou bien à l’étranger.

[6] La phrase exacte, tout aussi intéressante, est la suivante : « L’Allemagne n’admire pas le libéralisme prussien, mais sa puissance ; la Bavière, le Wurtemberg, le pays de Bade peuvent bien laisser le libéralisme se développer, ils n’obtiendront pourtant pas le rôle de la Prusse ; la Prusse doit rassembler sa force, faire bloc et attendre le moment favorable, qu’elle a déjà manqué plusieurs fois dans le passé ; les frontières du congrès de Vienne ne sont pas favorables à un fonctionnement sain de l’État ; Ce n’est pas par les discours et les votes à la majorité que les grandes questions de notre temps seront décidées – ça a été la grande erreur de 1848 et 1849 – mais par le fer et le sang ».

[7] Discours du Président Emmanuel Macron sur la stratégie de défense et de dissuasion devant les stagiaires de la 27e promotion de l’École de Guerre, 7 février 2020

[8] Bruno Tertrais, « Nous assistons au retour de l’histoire », Le Figaro, 19 mai 2017, consulté le 7 juillet 2020.

https://www.lefigaro.fr/vox/societe/2017/05/19/31003-20170519ARTFIG00258-bruno-tertrais-nous-assistons-au-retour-de-l-histoire.php

[9] Revue Stratégique de Défense et de Sécurité Nationale, 2017, p.55

[10] Entretien de Jean-Yves Le Drian, « L’Europe doit devenir géopolitique », Le Monde, 20 avril 2020, consulté le 7 juillet 2020.

https://www.diplomatie.gouv.fr/fr/les-ministres/jean-yves-le-drian/presse-et-medias/article/entretien-de-jean-yves-le-drian-ministre-de-l-europe-et-des-affaires-etrangeres-249166

[11] Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, Grasset, Paris, 2019

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L'Ecole de Guerre forme les officiers français au poste de commandement supérieur. Conflits publie des articles et des extraits de mémoire réalisés par les stagiaires de l'Ecole au cours de leur année de formation.
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