<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La guerre pour les technologies

8 septembre 2020

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Le drone, technologie aux usages divers et variés © Unsplash
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La guerre pour les technologies

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Il y eut la force, l’argent et l’influence. Les fondements traditionnels de la puissance redécouverts par les Américains sous le nom de hard et soft powers. Et il y a de plus en plus le savoir qui permet de rendre plus efficaces tous les autres. Les technologies se retrouvent ainsi en première ligne de la guerre.

L’apparition du terme « technologie » et le développement de la géopolitique sont concomitants, et ce n’est pas coïncidence. C’est sans doute John Bingelow (professeur à Harvard) qui invente le premier terme autour de l’année 1829 au moment où se développe la révolution industrielle qui est une révolution technique.

En effet, l’évolution technique de l’époque sert de toile de fond à la naissance et au développement de la géographie politique, puis de la géopolitique. Les réseaux de chemins de fer qui organisent et unifient efficacement les espaces sur lesquels se constituent les États-nations naissants sont à l’origine des réflexions d’un MacKinder sur le Heartland, tandis que le nouvel espace-temps océanique produit par la navigation à vapeur mène aux théories de l‘amiral Mahan si déterminantes pour la géostratégie aujourd’hui.

De la course aux armements à la course aux technologies

La relation entre capacité technique et politique, et plus spécifiquement entre technologies et conflits, s’est trouvée grandement renforcée au sortir de la Seconde Guerre mondiale : perçue comme le triomphe à la fois de la capacité industrielle supérieure des États-Unis et des armes secrètes, ce conflit fait entrer les sociétés modernes et leurs armées dans ce que j’appelle l’impératif technologique : la technologie n’est plus le sous-produit d’une activité économique, mais une stratégie et une fin en soi.

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La bombe atomique a parfaitement incarné, à ses débuts, toutes les ambiguïtés du rapport de la technologie à la puissance. À la fois promesse de disposer d’une énergie illimitée permettant de produire un monde idéal (ce que dit explicitement le discours à la Nation de Harry Truman de février 1949), elle est aussi la garantie pour les États-Unis de disposer d’un outil stratégique permettant de compenser l’infériorité numérique sur les Soviétiques dans les armements conventionnels, du moins jusqu’en octobre 1949. Dès lors la technologie atomique devient le fondement de la puissance.

Supériorité militaire, prestige scientifique, utopie sociale, c’est sur ces trois échiquiers simultanément que la question technologie se pose dès lors, jusqu’à aujourd’hui. S’y ajoutent aussi très vite les peurs liées à l’apocalypse, mais aussi aux menaces et aux risques que fait courir le progrès technique sur l’environnement ou la santé.

C’est à une véritable course aux technologies que se livrent aujourd’hui les puissances, une « stratégie névrotique[1] » : chacun s’efforce de garder à tout prix une avance sur les adversaires ou concurrents supposés et non de réfléchir sur les usages et les conséquences des avancées techniques.

On assiste aussi à une intensification des processus d’hybridation entre sciences et techniques civiles et leurs équivalents militaires. Aux États-Unis, la DARPA (Defense Advanced Research Program Administration) n’a-t-elle d’ailleurs pas reçu pour mission de l’administration Clinton de garantir la centralisation des programmes d’aide à la recherche et développement dans le but « d’assurer le maintien de la suprématie militaire et économique américaine dans le xxie siècle » ? Les conséquences sont visibles au quotidien : Internet est bien un projet militaire (et qui le reste) générant des revenus marchands, tout comme le GPS, le nucléaire, voire certains jeux vidéo grand public qui utilisent des versions « civiles » des simulateurs tactiques des armées.

Quels outils pour quels résultats ?

Construire la puissance technologique (dont Susan Strange fait un des piliers de la puissance) nécessite un certain nombre de capacités dont la plupart sont du ressort des politiques publiques (avec des nuances selon les pays).

  • Un système d’éducation scientifique performant, d’où l’importance liée aujourd’hui à la qualité des universités et les classements qui en découlent (voir carte).
  • Des structures de recherche structurées et bien équipées : le rôle des supercalculateurs, indispensables pour mener à bien les calculs complexes nécessaires la modélisation, est souvent de ce point de vue sous-évalué. Cette question rejoint aujourd’hui la problématique des Big Data et celle, plus médiatique, du traitement automatique de l’information qui est un outil potentiel d’espionnage industriel pour qui pénètre les flux de données numériques.
  • Des capacités industrielles (elles-mêmes à forte densité de savoir scientifique) aptes à mettre en œuvre les avancées théoriques. Ceci suppose une articulation efficace entre recherche fondamentale et développement industriel grâce à des clusters ou à des pôles de compétitivité).
  • Des fonds capables de financer la recherche et les investissements nécessaires pour le passage à la production industrielle.
  • Des systèmes de veille, de sécurisation et de protection juridique des avancées réalisées qui permettent de se situer dans la course aux technologies et d’y défendre ou améliorer ses positions.
  • La capacité à faire accepter ses normes techniques, énorme avantage économique pour la nation ou l’entreprise qui y parvient.
  • Sans doute aussi, une éthique et une culture de l’innovation, une propension culturelle à refuser de reposer sur ses acquis. Cet aspect, immatériel, est impossible à prouver et sans doute critiquable, mais de nombreux analystes y voient un frein à l’éveil technologique de la Chine en tant que puissance d’innovation et un atout décisif pour les États-Unis.

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La glorieuse incertitude de l’innovation

Pourtant la réussite dans la course aux technologies est plus qu’incertaine plus plusieurs raisons.

La première est qu’il n’y a aucune garantie d’aboutir, et encore moins d’aboutir avant les autres. La « guerre » technologique est une guerre sans victoire décisive. L’avance prise aujourd’hui est susceptible d’être caduque demain et l’effort doit être sans cesse maintenu. Qui plus est, sur le plan économique et contrairement à un axiome assez répandu, le premier arrivant dans un domaine scientifique donné n’en est pas nécessairement le premier bénéficiaire. L’initiateur d’une filière de recherche supporte le coût des tâtonnements, de la conception des outils, des investissements initiaux, des tests, charge dont le second arrivant est largement exempté.

Deuxième limite, la recherche et le développement ne se produisent pas toujours là où se réalise la production des produits finis. En témoigne la très bonne performance française dans la R&D électronique, essentiellement au profit commercial de compagnies japonaises, américaines ou coréennes. Il en résulte un transfert des technologies vers des pays tiers dans des logiques de coopération plus que de compétition.

La troisième limite tient à un paradoxe : l’avance technologique ne garantit pas la supériorité militaire ou économique en situation réelle, si l’on n’a pas tenu compte des particularités de l’adversaire ou du client. Ainsi dans les années 1970, les systèmes de guidage des missiles air-air de l’OTAN étaient parfaits pour abattre… des avions de l’OTAN. Reposant sur la signature électronique des systèmes de communication et de navigation des avions, ils étaient inefficaces contre les appareils soviétiques, totalement dépourvus à l’époque d’électronique embarquée. Aux Malouines, les capteurs infrarouges sophistiqués des avions de reconnaissance de la Royal Navy ont été neutralisés par des bougies coûtant 2 centimes pièce disposées sur toute la superficie des îles occupées. Dans le domaine commercial, les automobiles modernes fabriquées dans les pays leaders de cette industrie sont inadaptées au pouvoir d’achat et aux infrastructures de nombreux marchés émergents où se réalisent pourtant l’essentiel des potentiels de vente aujourd’hui.

Enfin, il ne faut pas se laisser impressionner par les effets d’annonce de la course aux technologies. En fait, peu des innovations annoncées régulièrement sont de véritables avancées. Parfois il s’agit d’une affaire d’image voire un simple habillage pour se donner une réputation de créateur ! À d’autres moments, les possibilités réelles offertes par une avancée scientifique sont loin des prévisions annoncées. Pour revenir au nucléaire, les futurologues des années 1950 n’annonçaient-ils pas pour un futur très proche les voitures et aspirateurs à pile atomique ?

Qui mène la danse ?

La maîtrise des technologies modernes est vectrice de puissance, c’est une idée peu discutée. Où en est la compétition actuellement ?

Incontestablement, les États-Unis ont aujourd’hui le panel le plus complet d’outils techniques et politiques pour leur garantir, semble-t-il, une avancée stratégique en la matière.

Disposant d’un impressionnant et très riche réseau d’universités scientifiques (le MIT fut inspiré d’ailleurs par Bingelow) récompensées par une première place dans toutes les catégories scientifiques du comité Nobel ou de leurs équivalents, les États-Unis ont en plus une culture certaine de l’innovation et de la prise de risque qui contribue à leur performance dans ce domaine. L’image d’Épinal de la Silicon Valley en a fait la nation que l’on identifie le mieux avec la performance technologique.

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Les Américains possèdent les plus gros calculateurs du monde avec la Chine, mais ils en possèdent bien plus ; ils disposent d’une tradition industrielle et scientifique dans la chimie, les biotechnologies, l’électronique, les sciences des matériaux, l’aéronautique et l’aérospatiale qui les placent au premier plan dans ces domaines où se produisent l’essentiel des innovations techniques aujourd’hui. Les normes internationales des communications et de l’électronique sont américaines ou parfaitement maîtrisées par les entreprises américaines qui ont imposé leur gouvernance et leurs règles dans quasiment tous les domaines des sciences de l’information.

Les systèmes techno-industriels américains disposent des capitaux (la moitié des 650 milliards de dollars investis dans le monde, privés comme publics) qui leur permettent de recruter les meilleurs cerveaux de la planète, la volonté politique et le soutien des administrations (y compris la NSA) qui développent une « politique de la science » exceptionnelle. Et donc aussi, potentiellement, les plus à même de définir les paramètres techniques du monde de demain, ce qui, notons-le au passage, satisfait complètement la vision messianiste de l’Amérique.

Une hiérarchie assise sur des chiffres trompeurs

Les États-Unis dominent-ils la technologie mondiale ? Quelques bémols doivent être apportés.

D’abord il n’est pas difficile d’avoir les universités qui publient en sciences et possèdent le plus de récompenses quand ces universités abritent les publications scientifiques reconnues et la plupart des membres des jurys scientifiques qui décernent les prix. De ce point de vue, le classement de Shanghai qui compare les universités à l’étalon d’Harvard pose problème puisqu’il s’agit d’un raisonnement circulaire. Pourquoi se comparer à Harvard et aux universités américaines ? Parce qu’elles sont en tête des classements. Pourquoi y sont-elles ? Parce que les classements s’en servent comme étalons.

Sur le plan industriel, les comparaisons dans le domaine des technologies sont malaisées, et le débat est largement faussé. Les performances des entreprises et des nations dans ce domaine sont en effet généralement limitées au classement par nombre de brevets déposés à l’OMPI (organisation mondiale de la propriété industrielle) ou dans le cadre national, ou aux budgets accordés à la recherche.

 

Selon l’OMPI  les États-Unis ont été dépassés en 2011 par la Chine et le Japon en nombre de brevets déposés (voir tableau).

Cependant, comme souvent, les chiffres sont trompeurs. Si l’on parle des seuls brevets nationaux (valables dans le seul espace national), ils ne sont pas soumis aux mêmes droits de la propriété intellectuelle. Dans certains pays, ce droit est très large : ainsi au Japon, est brevetable tout procédé qui pourrait raisonnablement un jour être mis au point ! Les États-Unis autorisent le dépôt de brevets sur des inventions ou procédés qui n’en possèdent pas sur le territoire national, quand bien même ils ont été mis au point ailleurs, et autorise les brevets sur le vivant dans une acception beaucoup plus large que les Européens. Même le droit de propriété intellectuelle des données informatiques n’est pas le même. Autrement dit, ces comparaisons n’ont pas lieu d’être car elles ne comparent pas des éléments équivalents. La Chine, elle, a récemment rendu obligatoire le dépôt d’un brevet national d’un nouveau type pour toutes les entreprises opérant sur son territoire.

Ce n’est guère mieux auprès de l’OMPI pour les brevets internationaux : l’OMPI possède 21 catégories de documents dont très peu sont des brevets réels. La Chine apparaît ainsi en tête depuis 2011, mais avec une immense majorité de dépôts qui ne sont pas des brevets, simplement  des procédés ou des schémas techniques non finalisés.

Ajoutons le fait que l’intérêt des laboratoires et des entreprises n’est pas toujours de déposer leurs brevets. En effet, une fois publiés, ceux-ci deviennent publics, donc copiables !

La guerre high tech

En matière de technologies militaires, les États-Unis devancent tout le monde de manière encore plus évidente. Seuls, ils disposent de capacités dans tout le spectre militaire, de l’espace au sous-marin en passant par les nouvelles armes que sont les engins autoguidés (drones), les matériaux composites (blindages et textiles balistiques), le renseignement, les explosifs avancés, ou les capacités de dissuasion multi-vecteurs. Mais d’autres nations ne sont pas si loin derrière, sinon en nombre du moins en technologies : la France, la Grande-Bretagne, Israël ont une réputation de qualité dans de nombreux domaines si ce n’est dans l’ensemble du spectre. La Chine augmente ses capacités qualitatives (notamment dans le domaine de la guerre électronique et de l’avionique) rapidement. La Russie a un peu perdu de sa superbe mais ne doit pas être sous-estimée.

Cependant dans ce domaine il est difficile de faire un véritable état des lieux en l’absence de mise à l’épreuve de ces systèmes – il nous faudrait une « bonne guerre » mondiale ! Pire, les guerres récentes ont montré les limites du tout technologique dans la menée des opérations militaires ou de sécurité : défaillance du renseignement électronique américain lors des attentats du 11 septembre, incapacité à sécuriser l’Irak et l’Afghanistan, non victoires à défaut d’être des défaites flagrantes face à un ennemi asymétrique.

 

Par ailleurs, les événements récents (opérations israéliennes à Gaza, djihad de Daesh en Irak du Nord), ont montré un renforcement des capacités des mouvements terroristes ou de guérillas face aux armées plus modernes. Il est un des domaines où ce fait  est particulièrement flagrant : celui de l’information et de la propagande.

La grande crainte désormais est de voir ces mouvements ou d’autres bénéficier de formes de prolifération de capacités techniques à plus grand potentiel stratégique (nucléaire, agents chimiques ou bactériologiques, virus informatiques), ou bien s’en prendre aux infrastructures techniques qui sous-tendent la puissance des « grandes nations » : car l’un des à-côtés de la médiation technique de la puissance et de nos sociétés est la fragilisation de celles-ci du fait de la dépendance accrue à la technique.

Alors en définitive, la course aux armements technologiques amène trois conclusions.

D’abord que la technologie comme moyen de découpler sa puissance est une croyance, corrélative à celle que les « nouvelles technologies » sont la clé de lendemains plus prospères sur le plan économique. Ce n’est pas impossible, mais ce n’est pas garanti.

Ensuite l’entrelacement de la technologie avec tous nos dispositifs sociaux, énergétiques, militaires et économiques constitue autant un atout de puissance qu’une fragilité menaçant cette puissance.

Enfin, nos sociétés, nos politiques et même les géopoliticiens n’ont pas encore tiré toutes les leçons des évolutions techniques auxquelles nous assistons, contrairement à leurs prédécesseurs du xixe siècle. Preuve qu’il y a autant à apprendre en analysant le passé qu’en se projetant dans l’avenir !

 


  1. Jacek Kugler, AFK Organski, Daniel J Fox, Deterrence and the arms race : the impotence of power, MIT Press,1980.
À propos de l’auteur
Jean-Marc Huissoud

Jean-Marc Huissoud

Directeur du Centre d’études en géopolitique et gouvernance, Grenoble École de management.
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