<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Guerrilleros, narcotrafiquants et paramilitaires : caudillos de la Colombie contemporaine

19 octobre 2026

Temps de lecture : 9 minutes

Photo : AP Photo/Rodrigo Abd, File). Le photographe a reçu le prix Cabot en 2016.

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Guerrilleros, narcotrafiquants et paramilitaires : caudillos de la Colombie contemporaine

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  • En Colombie, les phénomènes des guérillas, du paramilitarisme et du narcotrafic s’enracinent dans l’histoire politique et guerrière tumultueuse du pays, territoire déchiré par des conflits armés depuis son indépendance.

  • À l’image de tout le sous-continent latino au début du XIXe siècle, lors de l’effondrement de l’empire hispanique, la toute jeune Colombie souffrit de la vacuité d’un projet politique fédérateur.

  • C’est ce vide qui provoquera une fragmentation politique et territoriale conflictuelle…

En effet, et quoi qu’en disent les sophismes en Europe et dans le monde anglo-saxon, l’empire hispanique d’Amérique était un tout « générateur » fondé sur la « coexistence entre l’unité politique visée par la couronne et les populations autochtones ». En revanche, à l’effondrement de ce dernier, ne subsistaient que des groupes d’intérêts oligarchiques tournant autour d’impératifs miniers, agricoles, territoriaux, industriels, lesquels, malgré le vernis politico-philosophique des Lumières et du libéralisme importé depuis la France et la Grande-Bretagne, n’étaient liés par aucun ciment national sinon celui de la concurrence et de la liberté.

Ces intérêts et ceux de seigneurs de guerre (caudillos) fragmentèrent l’héritage géographique de l’empire des Amériques en de multiples États puis nourrirent des guerres sans fin au sein des nouvelles frontières nationales. En Colombie, la confusion et la grande violence de ces conflits fraternels sont décrites dans un style pathétique dans le célèbre roman Cien años de soledad de Gabriel García Márquez.

La Violencia, un conflit irrésolu

Si François Soulard dit justement des États latino-américains qu’ils ont fini par abandonner la culture provincialiste du caudillismo à la fin du XIXe siècle pour embrasser une culture étatique et républicaine, cette culture politico-guerrière subsistera néanmoins comme une permanence socio-comportementale au Pérou, au Mexique et en Colombie, frôlant parfois la caricature…

Après les multiples conflits intra-colombiens du XIXe siècle et du XXe siècle, dont la dévastatrice Guerre des Mille Jours (1899-1902), les antagonismes territoriaux, économiques, idéologiques et les logiques d’allégeances interchangeables plongèrent de nouveau le pays dans une guerre civile : la Violencia (1948-1958). Dans ce conflit, la répartition du foncier était une question centrale pour les populations paysannes. Ainsi, dans les zones rurales échappant à l’autorité étatique, des « Républiques indépendantes » se formèrent, notamment à Sumapaz, Rio Chiquito, Ariari et Guayabero, prônant leurs propres formes d’organisation, de protection et d’administration.

L’accord de 1957 (Frente Nacional) ne régla pas les causes du conflit, notamment la problématique du foncier, et instaura dans la Constitution une alternance du pouvoir entre le Parti libéral et le Parti conservateur, marginalisant les autres formations politiques dont le Parti communiste devenu récemment influent chez les rebelles paysans.

L’émergence croisée des guérillas…

Certains groupes armés refusèrent de se démobiliser à l’issue du conflit et demeurèrent implantés dans ces campagnes où l’autorité de l’État faisait défaut. À l’inverse, les vétérans des milices paysannes d’autodéfense formaient des groupes d’hommes réfractaires ayant combattu ensemble, ayant un fort ancrage territorial et une connaissance intime de leur géographie montagnarde et forestière.

L’émergence des guérillas marxistes dans les années 1960 ne fut pas tant une rupture radicale que la politisation révolutionnaire de ces formes anciennes d’autonomie territoriale et de contestations armées. Le caudillismo a aussi légué un héritage socio-politique forgé sur la défiance envers l’État central et sur la capacité des communautés à s’organiser et à se défendre localement, fournissant un contexte favorable aux formes contemporaines de contestation armée et idéologisée, marxiste notamment.

« L’émergence des guérillas marxistes dans les années 1960 ne fut pas tant une rupture radicale que la politisation révolutionnaire de ces formes anciennes d’autonomie territoriale et de contestations armées. »

Ainsi naquirent l’Armée de libération nationale (ELN) en 1964, inspirée de la révolution cubaine, et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) créées en 1966 sous influence du Parti communiste colombien. D’autres guérillas marginales verront le jour, tel le Mouvement du 19 avril (M-19) qui aura fait parler de lui par quelques coups d’éclat violents intelligemment médiatisés.

… et du narcotrafic en Colombie

À l’image des guérillas marxistes, la trajectoire historique de la Colombie permet de comprendre comment le narcotrafic a pu s’enraciner dans certaines régions périphériques du pays. Il s’inscrit dans cette même histoire de fragmentation géographique et politique du territoire et de présence différenciée de l’État.

Le trafic de drogue dans le monde. (C) Conflits.

Dès les guerres d’Indépendance, les acteurs armés recoururent à différents moyens de financement tels que des réquisitions, des confiscations, des pillages et des prélèvements, tandis que divers réseaux de contrebande se développaient dans les espaces périphériques faisant fi de la formation du nouvel État central. Au XIXe siècle, cette fragmentation territoriale se cristallisa avec les reliefs andins, l’isolement des régions amazoniennes et atlantiques, les rivalités entre élites régionales, et les affrontements entre centralisme et fédéralisme porté par des figures caudillistes (Tomás Cipriano de Mosquera dans le Cauca, José María Obando dans le Sud ou Juan José Nieto sur la côte caraïbe).

La construction de l’État restait ainsi inégale et négociée avec des autorités locales et laissa de vastes zones périphériques en dehors des logiques de centralisation et de contrôle étatique. C’est ainsi que se développèrent l’exploitation clandestine de l’or puis la contrebande de tabac, d’alcool, ainsi que le trafic d’émeraudes et le marché noir des devises plus tard dans les années 1960. Lorsque la cocaïne se développa dans les années 1970-1980, sous l’effet combiné d’une forte demande aux États-Unis et d’un transfert de savoir-faire en fabrication de pâte de cocaïne depuis Cuba, le narcotrafic s’inséra dans ces dynamiques existantes et les réseaux de contrebande mirent à disposition leurs circuits d’export, leurs compétences, etc.

Quand les guérillas entrent dans le narcotrafic

L’entrée des guérillas dans l’économie du narcotrafic constitue la suite logique de la transformation d’un modèle économique et territorial d’un groupe armé qui doit répondre à des besoins en financements grandissants. Les liens entre les rebelles et la drogue reposaient d’abord sur leur contrôle de territoires où la coca était cultivée. Dès 1954, le Parti communiste avait encouragé la « colonisation armée » de terres amazoniennes, poursuivie par les FARC dans les années 1970. D’une agriculture vivrière et tournée vers le café, les paysans se tournèrent de plus en plus vers la coca.

Le tournant intervint en 1982 lors de la VIIe Conférence nationale des FARC. L’organisation adopta un Plan stratégique de huit ans visant à prendre le pouvoir en Colombie, en établissant une priorité à la conquête de territoires à fort potentiel économique (coca, pavot, pétrole, or, émeraude, etc.). Souhaitant un « dédoublement des fronts » (de 7 à 42 entre 1978 et 1986), les FARC faisaient face à des besoins financiers considérables (armes, commandement, recrutement, propagande). Ainsi, le trafic de drogue, dont les structures existaient déjà, représentait une opportunité lucrative.

Contrôlant 80 % des cultures cocaïères colombiennes en 1980, soit 3,5 % de la production des pays andins, les FARC ne se contentèrent plus de protéger les producteurs. Elles fixaient les prix de la coca, prélevaient 7 % à 10 % sur le prix de vente (impôt gramaje) et taxaient la pâte-base produite sur leur territoire (8 %). L’ELN comptait davantage sur l’extorsion, les enlèvements et des attaques de structures pétrolières.

La coopération guérilla-narcotrafic

Dans le même temps, les FARC établirent des relations avec les narcotrafiquants afin de faciliter la circulation et l’exportation de la drogue depuis les territoires qu’elles contrôlaient. Elles assuraient notamment la protection de laboratoires de narcotrafiquants, de pistes d’aviation sommaires et de convois, tandis que certains combattants circulaient entre les réseaux guerrilleros et narcotrafiquants.

Cette coopération permettait aux FARC de disposer de ressources financières considérables, tandis que les narcotrafiquants bénéficiaient de la protection d’une organisation armée implantée dans les zones rurales. Cependant, cette entente pragmatique, dictée par des enjeux financiers convergents, tourna court et se transforma en affrontements violents pour le monopole du trafic de cocaïne dès 1983.

À la suite d’attaques de laboratoires du cartel de Medellín dans le nord-ouest du département de Meta, menées par les FARC, le groupe criminel mit sur pied ses propres groupes paramilitaires pour mener des « campagnes d’extermination ». Dans la région du moyen Magdalena, le cartel s’allia avec les milices de grands propriétaires terriens pour lutter contre les FARC. S’étant aliéné l’un des plus puissants groupes criminels de son temps, les FARC furent chassées de plusieurs localités lors de violents combats.

L’impact financier du narcotrafic sur le conflit civil

Cette économie de la drogue contribua directement à l’intensification et à la transformation du conflit armé. Les revenus considérables tirés du narcotrafic (entre 600 millions et 1 milliard de dollars par an pour les FARC à leur apogée) permirent à la guérilla de financer son expansion militaire et ses ambitions politiques (création d’une branche politique autonome en 1985). Après avoir doublé ses effectifs entre 1995 et 2000, elle comptait 18 000 membres en 2005, se battait sur 70 fronts et contrôlait près de 60 % du territoire colombien.

Il fut établi que le Bloc Sud des FARC, qui opérait alors dans les plus importants départements de production de coca (le Caquetá et le Putumayo), était celui qui obtint le plus de succès militaires contre l’armée en 1996 et 1998. Sur cette même période, les FARC infligèrent des défaites humiliantes à l’armée colombienne. Parallèlement, l’essor de la culture de coca, favorisé par la crise de l’agriculture traditionnelle, le démantèlement du cartel de Cali en 1995 et le déplacement des activités de production depuis le Pérou, firent exploser les surfaces cultivées pour la culture de coca, passant d’environ 70 000 hectares en 1995 à plus de 150 000 en 2000-2001.

Le paramilitarisme, la quintessence de la violence du caudillismo

Face au constat d’une armée dépassée, l’État contribua dans les années 1960 à créer un cadre légal et militaire permettant l’armement de civils. En parallèle des cartels de drogue, comme évoqué plus haut, des élites régionales et des propriétaires terriens constituèrent leurs propres groupes armés. En certaines circonstances, il y eut des convergences d’intérêts entre l’État, les paramilitaires et parfois même les narcotrafiquants, mais non pas une alliance formalisée.

Dans les faits, les paramilitaires évoluèrent dans un système corrompu d’interdépendance avec certains responsables politiques, élites locales et dirigeants militaires, certes pour combattre les guérillas, mais surtout pour servir les intérêts économiques des plus offrants (entreprises, propriétaires terriens, politiques, services de renseignements colombiens, etc.). En 1997, plusieurs groupes se réunirent sous la bannière des Autodéfenses unies de Colombie (AUC). Si certains anciens dirigeants reconnurent avoir voulu porter un projet politique, tous concédèrent qu’il ne dura pas longtemps, vite supplanté par les intérêts du trafic de drogue ; n’en déplaise à ceux qui s’évertuent à les présenter comme des « milices d’extrême droite ».

La violence et la puissance des paramilitaires atteignirent leur paroxysme sur cette période avant que l’AUC ne fût dissoute en 2006, sans pour autant que tous ne disparussent. En plus de combattre les guérillas, ils se seront livrés à des assassinats ciblés, des massacres de populations, des enlèvements, toutes sortes de violences débridées et de trafics. Le paramilitarisme colombien s’inscrit pleinement dans la tradition caudilliste de pouvoirs territorialisés et personnalisés, où la protection, la violence et les réseaux d’allégeance sont des instruments de contrôle politique et économique.

Un soldat traverse un péage le long de l’autoroute panaméricaine endommagée par une explosion que l’armée a imputée à des groupes dissidents des FARC à Santander de Quilichao, en Colombie, le samedi 8 août 2026. (AP Photo/Santiago Saldarriaga)/XRM833/26220661110765//2608082024

« Le paramilitarisme colombien s’inscrit pleinement dans la tradition caudilliste de pouvoirs territorialisés et personnalisés, où la protection, la violence et les réseaux d’allégeance sont des instruments de contrôle politique et économique. »

Tentatives de règlement du conflit

Entre dialogues, négociations, démobilisations et amnisties négociées, les tentatives de paix en Colombie auront toujours été suivies d’une reprise du conflit. Ce n’est qu’après l’intervention politique, financière et militaro-industrielle des États-Unis au début des années 2000 que le conflit prit une autre tournure. Dans le cadre de leur War on drugs, les États-Unis mobilisèrent plus de 10 milliards de dollars au profit de la Colombie entre 1999 et 2016 (Plan Colombia) ; aide pour lutter contre les narcotrafics qui aura été en partie détournée par le gouvernement colombien pour lutter contre les guérillas communistes. De fait, le soutien étasunien aura été précieux dans ce conflit poussant les FARC à signer un accord de paix en 2016 et à démobiliser 7 000 guerrilleros ; accord rejeté par l’ELN et des dissidents FARC.

Intervention américaine contre des bateaux suspectés de faire transiter de la drogue depuis l’Amérique latine, à la fin de l’année 2025. (C) AFP.

Pourtant, la quasi-éradication des guérillas n’impliqua pas celle des trafics qui démontrèrent leur résilience. Pire, les cartels se sont considérablement renforcés en réinvestissant les réseaux délaissés et en recrutant nombre d’anciens combattants guerrilleros et paramilitaires démobilisés.

Après les guérillas, les persistances conflictuelles du narcotrafic

Aujourd’hui, certains groupes narco-criminels se réclament de groupes paramilitaires dissous tels que le Clan del Golfo, Águilas Negras, Los Rastrojos désignés sous l’acronyme Bandes criminelles émergentes (BACRIM) par l’État colombien. Avec les vestiges des guérillas (ELN et dissidents FARC), ils se livrent une guerre pour le monopole du trafic de drogue et pour le contrôle de territoires.

La violence demeure encore aujourd’hui un marqueur du conflit colombien avec près de 300 000 déplacés internes en 2025. Le bilan du conflit colombien sans fin est inimaginable : entre 1985 et 2018, environ 450 000 personnes furent tuées et 120 000 disparurent, tandis qu’aujourd’hui 7 millions demeurent encore déplacées internes.

Le caudillismo éclaire ainsi la persistance des logiques de pouvoirs armés, territorialisés et personnalisés, tandis que le narcotrafic entretient les structures économiques d’un conflit qui n’a décidément plus rien d’idéologique. Sachant que « la violence est une alternative à une production pacifique comme forme d’activité économique », pourquoi les guérillas et autres groupes paramilitaires cesseraient-ils un conflit économiquement rentable ? Ainsi, et comme un air de déjà-vu, la promesse du nouveau président colombien — Abelardo de la Espriella — d’éradiquer les guérillas marxistes et le narcotrafic ne devrait pas y changer grand-chose…

« Le caudillismo éclaire ainsi la persistance des logiques de pouvoirs armés, territorialisés et personnalisés, tandis que le narcotrafic entretient les structures économiques d’un conflit qui n’a décidément plus rien d’idéologique. »

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À propos de l’auteur
Hugues-Marie Foissey

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