Héros et paria, Georges Bidault de la Résistance à l’Algérie française.

14 avril 2022

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Dutch National Archives, The Hague, Fotocollectie Algemeen Nederlands Persbureau (ANEFO), 1945-1989 bekijk toegang 2.24.01.01 Bestanddeelnummer 512_136
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Héros et paria, Georges Bidault de la Résistance à l’Algérie française.

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Une biographie doit parfois rendre compte de destins contradictoires. Après avoir connu la gloire, un homme est mis à l’index. On l’a hissé au premier rang, puis on a caviardé son nom. Les compagnons de sa jeunesse sont morts, ce sont des héros. Lui a poursuivi son chemin, et c’est un réprouvé. Laquelle de ses deux vies faudra-t-il retracer, laquelle donnera plus de sens à toute son existence ? Confronté à ce dilemme, Maxime Tandonnet a cherché une cohérence aux deux vies de Georges Bidault (1899-1983).

 

 Celui qui fut un personnage de premier plan dans la Résistance et au début de la IVe République a suscité peu d’études. Après des années d’oubli, cet ouvrage tient compte des archives désormais accessibles de Georges Bidault et de celles de sa femme, Suzanne Botrel[1].

Originaire de Moulins, fils d’une famille nombreuse « de petite bourgeoisie rurale », orphelin de mère dès sa petite enfance, Georges Bidault a passé sa jeunesse en val d’Aoste, dans un internat de jésuites, où il s’est révélé fort en thème. Puis il s’est orienté vers des études d’histoire à la Sorbonne. La licence en poche, en 1918, il est mobilisé, soldat de 1re classe au 92e régiment d’infanterie, il fait partie des troupes d’occupation en Allemagne, puis il revient à la vie civile. Il a connu l’armée, un peu, il n’a pas vu le feu.

Professeur, journaliste, militant

 

En 1925, il est reçu premier à l’agrégation d’histoire (Pierre Brossolette étant deuxième et Louis Joxe douzième) et commence une carrière de professeur. Il fait connaissance de Marc Sangnier, le créateur du mouvement Le Sillon et il adhère à l’Association catholique de la jeunesse française où il se lie à des hommes dont il va longtemps partager les convictions et l’itinéraire — François de Menthon, Pierre-Henri Teitgen, René Pleven, Robert Schuman[2]. Au début des années 1930, il devient l’éditorialiste du quotidien L’Aube, de Francisque Gay. Petite diffusion et survie précaire, mais le journal est la tribune d’un courant politique à la fois proche de l’Église et de courants réformateurs, il représente une voix qui peut se faire entendre. Bidault s’élève contre la passivité des démocraties face aux appétits de l’Italie et de l’Allemagne ; il prend partie pour les républicains contre les nationalistes en Espagne.

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Son journal emploie les services de la même imprimerie, rue Montmartre, que les organes d’autres partis, y compris L’Humanité. Et c’est là que se nouent d’autres liens, de ces camaraderies sans doute peu durables, qui facilitent les échanges au cours d’une carrière politique. Georges Bidault ressemble alors davantage à un journaliste qu’à un fonctionnaire. Horaires fantaisistes, tenue négligée, mangeant peu et n’importe quoi. La bohème[3].

Successeur de Jean Moulin

La guerre survient. Bidault est mobilisé, fait prisonnier en juin 1940, libéré un an plus tard. Il rejoint Combat et devient le bras droit de Jean Moulin, passe bientôt dans la clandestinité. C’est lui qui rédige cette motion essentielle du Conseil de la Résistance qui, en mai 1943, reconnaît de Gaulle comme « l’âme de la résistance aux jours les plus sombres » et lui apporte la légitimité qu’il ne possédait pas en métropole. Moulin disparaît le mois suivant et Bidault lui succède à la tête du Conseil.

Alors que le rôle de Jean Moulin a suscité des milliers de pages, celui de son successeur, en une période aussi longue et pas moins périlleuse, est toujours vite expédié et l’on ne comprend pas comment le « dilettante » sans discipline des années 1930 a pu assurer un pareil héritage sans y laisser sa peau, ni mettre en péril celle de ses camarades. L’anti-conformiste paresseux s’est révélé plus solide, ordonné et courageux qu’il n’y paraissait.

Un pilier de la IVe République

Depuis son retour de captivité, Bidault n’a pas quitté le territoire national. En août 1944, il découvre de Gaulle, qui ne partage pas les lauriers de la victoire mais le nomme ministre des affaires étrangères. « Comme le rappelle Jean Chauvel, ‘mon ministre, sorti des caves de la Résistance, était encore effaré de la lumière du jour… Rien ne le préparait à cet emploi’[4]. » Peut-être a-t-il été désigné à cause son inexpérience ; la politique étrangère relève déjà du domaine réservé du président, il n’y veut pas de concurrent. Mais de Gaulle s’en va en janvier 1946 et Bidault devient enfin maître de la place.

On le découvre « habile négociateur[5] ». Maurice Vaïsse, qui porte ce jugement, lui accorde la première place parmi les hommes qui ont fait la politique extérieure de la France, plus pour la longévité de ses fonctions que pour l’inflexion qu’il leur aurait imprimée. En ces premières années d’après-guerre, sa tâche est difficile — la carte de l’Europe est en jeu et la place de la France est disputée. La tâche est aussi ingrate. Il faut assurer les besoins élémentaires d’un pays ruiné et tenir compte du poids du parti communiste. Bidault obtient du charbon de l’Allemagne, du blé de l’Argentine, de l’argent du plan Marshall[6]. Mais il doit renoncer à se montrer intransigeant à l’égard de l’Allemagne que de Gaulle souhaitait morcelée et accepter le virage d’une réconciliation franco-allemande.

La suite de sa carrière est brillante ; député sans discontinuer, ministre, président du Conseil… En 1958, à la différence de Soustelle, il n’est pas de ceux qui ont préparé le retour de De Gaulle mais il vote son investiture, avec l’humour grinçant qui lui vaut des ennemis. Le discours du nouveau président du Conseil, dit-il, pouvait être encore plus bref, il lui suffisait de dire aux députés croyant revivre février 1934 : « Messieurs, entre vous et la Seine, il y a moi ! »

L’Algérie française

Le recours à l’homme providentiel avait pour objectif d’en finir avec la guerre tout en conservant l’Algérie française. C’était bien le sens de l’émeute d’Alger qui avait tout déclenché. Mais c’est une autre politique qui fut menée jusqu’à son terme. « L’Alsace-Lorraine, cette fois, n’a pas été perdue. Elle a été donnée », dira Bidault[7]. À l’annonce des accords d’Evian, cette « fumisterie sinistre », il tente de réactiver une mystique vieille de vingt ans en recréant le Conseil national de la Résistance. Il ne s’est nullement soucié de peser les forces en présence, d’évaluer son isolement ; son refus est d’un autre ordre. André Rossfelder, qui se trouvait à Rome lors de la création de ce CNR bis, explique son mépris des contingences :

« Il a une confiance irréductible dans son combat. Tous les atouts sont dans nos mains, il en est convaincu : la morale et les idées nobles, la signification historique de la France, les termes de la Constitution, la malfaisance d’un autocrate qui gouverne dans l’arbitraire par ses polices et ses référendums à double question, le bon droit face aux crimes de sang. L’intelligence d’un peuple va se cabrer et saura juger. Ces certitudes générales lui suffisent. Il charme son auditoire d’anecdotes historiques et de bons mots plutôt que de conseils pratiques auxquels s’accrocher ; je ne l’ai jamais entendu émettre une directive pour conduire la bataille[8]. »

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Mais une guerre ne se gagne pas avec des idées justes et Bidault devient proscrit, successivement expulsé de pays qui l’avaient reçu jadis avec les honneurs dûs au ministre. Il trouve refuge au Brésil pour quatre ans. Quand il revient en France, il n’est qu’un survivant, son nom reste associé à l’aventure manquée de l’OAS.

Le mystère subsiste

À la fin de cette lecture, bien des questions se posent. Une réflexion sur le sort de la démocratie-chrétienne en France aurait pu éclairer les projets de Bidault ; cédant à la vague gaulliste, ses anciens camarades ont-ils déserté leur parti pour satisfaire leur ambition ou le courant qu’ils représentaient n’avait-il pas d’avenir en France ? À la Libération, le MRP séduisait près d’un quart de l’électorat.

La personnalité de Bidault, pourtant richement décrite, continue d’intriguer. Cet intellectuel brillant, dont la vie a été particulièrement riche, n’a pas écrit de mémoires, cet agrégé n’a jamais publié un livre d’histoire.

Le destin de sa femme, Suzanne Botrel, a suscité de récents travaux dans le cadre des études de genre : elle fut la première femme reçue au prestigieux concours du quai d’Orsay. Jusqu’à son mariage fin 1945, elle a poursuivi une carrière diplomatique moins entravée qu’on ne l’a parfois dit et sa belle résistance lui a valu d’atteindre le même grade, au même moment, qu’un autre diplomate, Coulet, qui avait été chef de cabinet de De Gaulle à Londres, puis chef de la police en Corse à la Libération et premier commissaire de la République, en Normandie[9].

Un certain brouillard s’accroche encore à Georges Bidault. Une étude solide de son action à la tête de la Résistance serait nécessaire et bien des perspectives pourraient en être changées[10].

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Tournée d’Eva Perón, reçue à Paris par Bidault en juillet 1947.

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25th July 1947: French foreign affairs minister Georges Bidault signing a trade agreement between France and Argentina at a dinner at the Quai d’Orsay, Paris. Watching him is Eva Peron (1919-1952), wife of Argentine president Juan Peron. (Photo by Keystone/Getty Images)

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[1] Une hagiographie par Barthélémy Ott (imprimerie du Vivarais, 1975), une biographie par Jean-Claude Demory (Julliard, 1995), une recherche consacrée à son rôle dans la politique extérieure de la France par Jean-Rémy Bézias (L’Harmattan, 2006), les souvenirs de Suzanne Bidault (Ouest-France, 1987), une thèse de Jacques Dalloz (Biographie politique, L’Harmattan, 1993), et des articles de Maurice Vaïsse et de Georges-Henri Soutou.

[2]  Yves-Marie Hilaire, « L’Association catholique de la Jeunesse française : les étapes d’une histoire (1886-1956) », Revue du Nord, 1984, n°s 261-262, pp. 903-916.

[3] Ce qui permet des descriptions cocasses : « Il grignotait à tout moment de la journée des radis noirs — son met favori —, des cornichons, des fromages de chèvre secs, des cacahuètes salées ainsi que des fraises à la bonne saison… » (p. 143).

[4] M. Vaïsse, « Georges Bidault », Politique étrangère, vol. 51, n° 1, 1986, p. 79.

[5] Ibid., p. 78.

[6] Pour donner une idée de l’affaiblissement du pays, rappelons que le blé argentin a été négocié au cours de la tournée de charme d’Eva Perón à Paris, Bidault ayant poussé la complaisance jusqu’à accrocher la croix de la Légion d’honneur sur sa robe de soirée. À l’automne, le général de Lattre partait à Buenos Aires, chargé d’obtenir du général Perón des délais de paiement.

[7] Georges Bidalt, D’une résistance à l’autre, Les presses du siècle, 1965, p. 237.

[8] Le Onzième commandement, Gallimard, 2000, p. 559.

[9] Annuaire diplomatique, 1955.

[10]  Il est dommage que la couverture du livre montre Bidault empâté avec l’âge alors que son biographe insiste sur sa constitution frêle et son aspect juvénile, et l’emploi trop fréquent des épithètes le « Moulinois » et le « Bourbonnais » pour le désigner paraît artificiel tant son destin l’a lié à la vie politique de Paris.

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À propos de l’auteur
Marie-Danielle Demélas

Marie-Danielle Demélas

Docteur d’État en histoire et professeur honoraire de l'université de Paris III.
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