<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Immigration et travail : le faux problème 

18 avril 2024

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Conférence de presse de Olivier Dussopt, ex-ministre du Travail, du Plein emploi et de l'Insertion, sur la réforme de l'assurance-chômage. Paris, FRANCE - 21/11/2022 //04HARSIN_ODUSSOPTASSURANCECHOMAGE013/Credit:ISA HARSIN/SIPA/2211211332/Credit:ISA HARSIN/SIPA/2211211347
Abonnement Conflits
Abonnement Conflits

Immigration et travail : le faux problème 

par

À l’occasion des débats parlementaires sur la loi immigration, la question de l’immigration de travail est revenue sur le devant de la scène, certains députés voulant alléger les contraintes de l’immigration de travail, voire régulariser les travailleurs illégaux. Avec cette idée en arrière-plan : la France a besoin d’immigrés pour faire fonctionner son économie. 

Article paru dans le numéro 50 de mars 2024 – Sahel. Le temps des transitions.

Le marché de l’emploi en France relève une inadéquation entre l’offre et la demande. Il y a ainsi près de 350 000 emplois non pourvus (hors agriculture) [1] pour 3 millions de chômeurs (fin 2023). Le premier sujet est donc de permettre de fournir un emploi à l’ensemble des chômeurs avant de songer à faire venir une main-d’œuvre extérieure. Cet état de fait est souvent le fruit d’une inadéquation entre le travail proposé et le souhait de travail recherché. Dans le bâtiment, la restauration, les soins à la personne, le ménage, des emplois sont à pourvoir qui ne répondent guère aux aspirations d’une population qui rechigne à des travaux fatigants et faiblement rémunérés. Bon nombre de travaux saisonniers dans l’agriculture ne pourraient pas être effectués sans faire venir des travailleurs d’Europe de l’Est ou du Maroc (ramassage des légumes, cueillettes des fruits, etc.). Au premier semestre 2022, ce sont ainsi plus de 22 000 saisonniers étrangers qui sont venus travailler en France [2], dont 75 % sont des Marocains. Des accords ont également été conclus entre la fédération de l’hôtellerie restauration et la Tunisie, afin de faciliter la venue de travailleurs temporaires.

Des politiques certes louables et compréhensibles quant aux besoins de certaines activités de trouver de la main-d’œuvre afin de fonctionner, mais qui peuvent paraître étranges au regard du nombre de chômeurs présents en France, notamment parmi les personnes issues de l’immigration. 

Plus de chômeurs parmi les immigrés

En 2021, en France, la population d’origine étrangère affichait un taux de chômage de 12,3 % contre 7,9 % pour la population nationale. En 2017, on comptait ainsi 20,5 % d’Africains au chômage, 16,7 % de Marocains ou encore 15,7 % de Turcs (Insee, 2017). S’il y a indéniablement des immigrés qui viennent en France pour travailler et qui ont un emploi, beaucoup sont en France tout en étant au chômage, avec des taux qui dépassent largement ceux des nationaux. On pourra ainsi trouver curieux de faire venir une main-d’œuvre étrangère pour travailler quand il y a déjà des immigrés en France qui sont sans emploi. Selon les données de l’OCDE, 41 % des migrants qui sont venus en France entre 2005 et 2020 le sont pour une raison de famille quand le travail n’a concerné que 10,1 % des arrivées sur la même période. 

A lire aussi:

Puissance et économie : les impasses de la France

Du déjà-vu dans l’histoire économique

Cette question n’est pas nouvelle et trouve plusieurs éléments de réponse dans l’histoire économique. Déjà, dans les années 1950, plusieurs centaines de milliers de travailleurs algériens étaient venus en France afin d’être employés dans les usines de métropole, et déjà une grande partie d’entre eux étaient sans emploi. En 1957, sur les 300 000 Algériens présents en France, 100 000 étaient ainsi au chômage [3]. Les causes étaient les mêmes que celles d’aujourd’hui : moindre qualification, moindre productivité. Jacques Marseille constate notamment ce retard dans les verreries de Saint-Gobain. À La Senia (Algérie), il faut 182 employés pour produire ce que 147 ouvriers produisent en France, soit un quart de plus. Pour Saint-Gobain, les verreries algériennes coûtent 37 % plus cher que les verreries françaises. Au-delà de la question de la disponibilité de la main-d’œuvre, c’est bien la notion de productivité qui est la clef de tous ces enjeux économiques. On doit à Jean Fourastié (1907-1990), le célèbre inventeur du concept des Trente Glorieuses, d’avoir compris l’importance de la productivité dans le développement des nations. Or, en faisant venir une main-d’œuvre peu formée et peu productive, les secteurs qui les emploient perdent en productivité, notamment par rapport à leurs concurrents internationaux. C’est le cruel coup de ciseaux subi par l’industrie française dans les années 1960-1970 : montée des charges d’un côté (notamment à cause de la hausse des prix de l’énergie et du coût du travail), perte de productivité de l’autre (par un sous-équipement et un manque de mécanisation et de robotisation), ce qui a conduit à une perte de terrain progressive face à la concurrence étrangère, jusqu’au grand effondrement des années 1980 qui a provoqué la faillite de bon nombre d’entreprises.   

L’innovation technologique rend inutile l’immigration de main-d’œuvre

La solution ne réside donc pas dans un affaiblissement du tissu industriel et productif par l’adjonction de main-d’œuvre peu qualifiée et productive, mais par une croissance de la productivité grâce à une mécanisation accrue ; ce qui est une constante de l’histoire économique. Comme l’ont démontré les travaux de Jean Fourastié, la mécanisation détruit des emplois devenus obsolètes et peu attractifs, créant des secteurs économiques nouveaux, générant des emplois adaptés aux nouvelles aspirations des populations. L’invention de la moissonneuse-batteuse a libéré de la main-d’œuvre dans l’agriculture, qui a pu ainsi s’employer dans l’industrie, métiers moins pénibles et mieux rémunérés que les travaux des champs. La robotisation du secteur industriel a ensuite engendré toute une nouvelle économie, services à la personne, numérique, etc., là aussi beaucoup plus attirante. La mise au point de robots pour désinfecter et nettoyer les toilettes (Japon), pour ramasser les fruits mûrs (Israël), pour livrer des colis (États-Unis), rendent ainsi non nécessaire l’immigration massive de main-d’œuvre que l’on fait venir en France pour se dédier à ses tâches. La main-d’œuvre servile d’aujourd’hui sera le chômage de demain, car elle sera remplacée dans les années qui viennent par la robotisation déjà en cours. Il ne s’agit pas là de science-fiction, mais de réalités déjà existantes dans plusieurs pays. En Chine, le développement de la 5G a permis de très largement automatiser les ports, tel Shanghai, permettant de se passer des dockers. Aux États-Unis, le développement des voitures autonomes, permises dans plusieurs grandes villes de Californie, rend inutile l’usage de chauffeurs de taxi et bouleverse la pratique des mobilités. En France, la RATP fut longtemps réticente à automatiser ses lignes de métro afin de ne pas détruire les emplois de conducteurs de rame. Aujourd’hui, elle peine à embaucher et à trouver preneur pour des postes qui attirent peu. L’automatisation des lignes de métro, et un jour des bus, est en train de rendre inutile ce besoin en main-d’œuvre. Le même mouvement est à l’œuvre dans les supermarchés, qui peinent à recruter des caissières, métier fatigant, pénible, qui engendre des maladies professionnelles dues à la répétitivité des gestes. La mise en place de caisses automatiques permet non seulement de pallier le manque de bras, mais aussi de redéployer les anciennes caissières vers des postes de conseil et d’encadrement des clients. 

L’idée de faire venir davantage de main-d’œuvre étrangère résulte donc d’une vision statique de l’économie, qui ne correspond pas au dynamisme des inventions et des innovations. Si se projeter dans le futur est souvent difficile, tant il est impossible de prévoir ce qui va être créé, un détour par l’histoire économique permet de comprendre ce que nous allons connaître, tant ces débats de manque de main-d’œuvre et de développement de la productivité par la mécanisation ont déjà été affrontés et résolus dans les décennies passées. Il ne faudrait pas que, oubliant les leçons du passé, nous répétions les mêmes erreurs, au risque de se retrouver avec des masses de populations entrées sur le territoire qui, venues pour être employées, se retrouvent désœuvrées, avec les problèmes politiques et sociaux que cela engendre. 

 

[1] Source : Dares, ministère du Travail. https://dares.travail-emploi.gouv.fr/donnees/les-emplois-vacants#:~:text=Au%20total%2C%20on%20compte%20356,par%20rapport%20au%20trimestre%20pr%C3%A9c%C3%A9dent

[2] Source : ministère de l’Intérieur et Direction générale des étrangers en France (DGEF).

[3] Jacques Marseille, Colonialisme et capitalisme français. Histoire d’un divorce. 

 A lire aussi:

L’agriculture française : une mort par les normes

À propos de l’auteur
Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d'économie politique à l'Institut Albert le Grand. Rédacteur en chef de Conflits.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest