<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Kim de Rudyard Kipling

13 février 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Le lac Gangbal, dans l'État du Jammu-et-Cachemire : paysage que le héros traverse, Auteurs : Qazi Wasif/PACIFIC PRESS/SIPA, Numéro de reportage : 00819428_000005.
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Kim de Rudyard Kipling

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Un irlandais au service de Sa Gracieuse Majesté au cours d’un conflit opposant la Russie à la Grande-Bretagne en Inde ; plus qu’un roman, Kim est l’expression, du point de vue anglais, des intérêts du Grand Jeu qui oppose les diplomaties coloniales russes et britanniques en Asie. Une période complexe que l’auteur relate avec esprit et légèreté, le tout sur un fond de nostalgie impériale.

Tout le monde connaît Kipling. D’abord pour le Livre de la jungle, que personne n’a lu, mais dont chacun connaît l’histoire grâce à Walt Disney. Ensuite pour le fameux poème « Si » (Si tu peux voir détruit l’ouvrage de ta vie Et sans dire un seul mot te mettre à rebâtir…) dont on sait le dernier vers : tu seras un homme, mon fils. Enfin, certains, surtout les géopolitologues, évoquent l’auteur anglais pour son « Grand jeu », qui décrit l’antagonisme de deux empires, l’anglais et le russe, aux confins de l’Afghanistan : entre la maîtrise du « joyau de la Couronne » et « la poussée vers les mers chaudes », deux dispositifs géopolitiques s’affrontaient, ce choc étant résumé par le fameux « Grand jeu ». La formule eut du succès et à la fin, il était devenu horripilant de la voir citée par quasiment tous les articles évoquant l’Afghanistan, ces quinze dernières années.

Le Grand jeu est ensuite devenu la métaphore de tout affrontement impérial : ce fut le cas de la guerre froide, mais aussi de ses suites, si l’on pense au fameux livre de Brzezinski, Le Grand Échiquier (1997) qui prônait un nouveau Grand jeu … On est presque surpris que l’actuel différend sino-américain n’ait pas mobilisé l’expression : mais entre le « pivotement » ici, les « nouvelles routes de la soie » là, d’autres figures géopolitiques sont utilisées.

Rudyard Kipling, l’Anglais amoureux de l’Inde.

Il reste que le succès du Grand jeu doit beaucoup à Kipling et à son roman, Kim. Certes, Kipling n’est pas l’inventeur de l’expression, employée dès le milieu du xixe siècle (notamment par John William Kaye en 1857 dans History of War in Afghanistan), mais c’est bien Kipling qui sut la rendre populaire, au travers de ce roman chatoyant, parfaitement écrit et qui emmène le lecteur dans une aventure saisissante sans pourtant recourir aux artifices et aux rebondissements picaresques proposés par d’autres auteurs.

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Kim (en fait, Kimball O’ Hara) est un gamin des rues, dépenaillé mais débrouillard, traînant dans les rues de Lahore, dans le Pendjab (aujourd’hui au Pakistan). Voilà que passe un lama tibétain : intrigué et curieux, Kim l’aide puis accepte de le suivre dans sa quête initiatique qui va l’emmener à travers les routes. Mais Kim est aussi en contact avec Mahbub Ali, un maquignon pachtoune qui vend des chevaux à travers la région. Celui-ci le charge de transporter un message, pariant à la fois sur l’insignifiance apparente du gamin, mais aussi sur sa vivacité. Voici donc un jeune vagabond et un vieux lama errant sur les routes. Kim déborde d’assurance : non seulement il est vif d’esprit, mais il sait qu’il est anglais. Il porte d’ailleurs une amulette portant des documents le recommandant à l’armée britannique et à une loge maçonnique. Surtout, s’il n’a plus de famille, il se souvient qu’enfant, on lui a dit qu’il verrait « un grand taureau rouge sur un champ vert, avec le colonel sur son grand cheval et neuf cents diables ».

Bien sûr, Kim rencontra le grand taureau rouge, le colonel et les diables… Ce qui convainquit à la fois le lama, le maquignon et l’armée anglaise de sa valeur. Le voici alors envoyé dans une école impériale pour acquérir une éducation anglaise. Mais au fond, son destin n’est pas de devenir un simple soldat de Sa Majesté. Au contraire, le chef du service de renseignements va prendre avantage des qualités du jeune garçon et de son aisance indigène pour le former à une autre mission : le grand jeu proprement dit, celui du renseignement. La fin du roman décrit la manœuvre déployée pour défaire deux agents russes qui se sont avancés aux confins du Cachemire : là seulement les deux grands jeux se rejoignent, aussi bien celui de Kipling, tout en finesse, que celui de la postérité, opposant Russes et Anglais.

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Pourtant, si les personnages ravissent par leur esprit, si l’humour sous-jacent aux dialogues et aux situations comble, si le Grand jeu se révèle peu à peu derrière les nombreux masques, là n’est peut-être pas le plus grand intérêt du livre. Kim offre en effet une description de l’Inde imparfaitement anglicisée. Si Kipling forme le projet de décrire la synthèse anglo-indienne en la personne de Kim, il montre surtout l’infranchissable différence entre les deux cultures, d’autant que Kipling montre précisément la diversité des cultures du sous-continent : hindous, musulmans, lamas, quasi-chamans des montagnes, croyances et cultes divers…. Face à eux, l’Anglais possède l’ordre, la technique, l’assurance, en fait la domination.

On pourrait y voir un roman colonialiste, alors que Kipling se voulait anglo-indien et refusait les poncifs de la Métropole sur l’Inde. Mais au bout de ce merveilleux roman de l’errance, sorte de road-movie avant l’heure, on oublie ce qu’on croyait du Grand jeu pour parvenir à la conclusion, qu’on tirera d’un autre livre de Kipling (The ballad of East and West) : « L’Est est l’Est, et l’Ouest est l’Ouest, et jamais ils ne se rencontreront. »

 

À propos de l’auteur
Olivier Kempf

Olivier Kempf

Le général (2S) Olivier Kempf est docteur en science politique et chercheur associé à la FRS. Il est directeur associé du cabinet stratégique La Vigie. Il travaille notamment sur les questions de sécurité en Europe et en Afrique du Nord et sur les questions de stratégie cyber et digitale.
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