Entretien avec Jean-François Lecaillon : la mémoire de 1870

11 juillet 2020

Temps de lecture : 7 minutes
Photo : Bismarck et Napoléon III après la bataille de Sedan (c) Mary Evans Picture Library/SIPA - 1811211858
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Entretien avec Jean-François Lecaillon : la mémoire de 1870

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Une guerre oubliée ? À l’approche des commémorations des 150 ans du début de la guerre franco-prussienne, Conflits revient sur la défaite de 1870 et ses enjeux mémoriels avec l’historien spécialiste de la période Jean-François Lecaillon.

 

Conflits : Comparée aux deux Guerres mondiales, la guerre franco-prussienne de 1870 semble presque ignorée des mémoires françaises. Vous le reconnaissez dans votre livre : « Il est clair que le conflit franco-allemand de 1870 n’est plus un sujet qui excite la curiosité de nos contemporains. » Cherchons-nous simplement à oublier une défaite ou les causes sont-elles plus profondes ?

Jean-François Lecaillon : Il n’est jamais plaisant de célébrer les défaites. Pourtant, la mémoire de 1870 fut entretenue en France pendant toute la période 1871-1914. De fait, « l’oubli » de 1870 ne tient pas à une volonté d’écarter un souvenir qui fâche. Plusieurs raisons cumulent leurs effets pour expliquer l’ignorance de nos contemporains. Les terribles souvenirs des deux guerres mondiales, en premier lieu, font de l’ombre à ceux de 1870, d’autant plus qu’ils sont portés – pour la seconde surtout – par des témoins encore vivants alors que le dernier vétéran de 1870 a disparu il y a soixante cinq ans, en 1955 (celui de la Grande Guerre en 2008).

Mais la guerre franco-prussienne de 1870 est surtout ignorée parce que la question qui la justifiait a été réglée par le Traité de Versailles et, malgré la résurgence de 1940, par la défaite allemande de 1945. Le projet de construction d’une Europe pacifiée et la réconciliation franco-allemande de 1963 a alors conduit les deux Nations à oublier les vieilles rancœurs. Dès lors, si un souvenir de 1870 méritait de faire mémoire parce que mieux adapté à l’objectif devenu commun, c’était celui de l’Appel aux Allemands de Victor Hugo (9 septembre 1870) invitant les deux peuples à bâtir ensemble les États-Unis d’Europe dont il rêvait depuis 1849. Expression d’une rivalité réciproque, la guerre de 1870 n’avait donc plus nécessité d’être mieux connue qu’une date dans une frise chronologique et son histoire a été remisée sur les rayons de nos bibliothèques, n’entretenant plus que la curiosité des amateurs d’Histoire et de chercheurs qui continuent d’en extraire des informations qu’ils partagent. En France, le 150ème anniversaire a ainsi généré au moins six colloques sur le sujet.

 

Toutes les communautés humaines entretiennent des connaissances choisies du passé au prétexte – fondé ou non – d’en faire leçon !

 

Conflits : Cet « oubli » étant posé et alors qu’on commémore cette année les 150 ans du début du conflit, pourquoi serait-il important de raviver la mémoire de la guerre de 1870 ?

Jean-François Lecaillon : Cette mémoire est-elle vraiment « ravivée », sinon pour des raisons liées aux 150 ans d’anniversaires ? La sortir de l’indifférence où elle est enfermée dépend, en fait, des projets qui justifieraient qu’elle soit remise en lumière. Car « faire mémoire » n’est pas neutre. Toutes les communautés humaines entretiennent des connaissances choisies du passé au prétexte – fondé ou non – d’en faire leçon !

Pour répondre à la question, il faut donc déterminer d’abord quel message le conflit franco-prussien peut proposer qui mériterait d’être réactivé. Or, sur ce point, les réponses sont multiples et, parfois, opposées. Comme avant 1914, par exemple, quand les uns privilégiaient le sens du sacrifice et le patriotisme dont le conflit offrait des modèles à imiter alors que d’autres dénonçaient les horreurs de La guerre telle qu’elle est[1] et l’ineptie des affrontements déclenchés par des Princes aux dépens des peuples. Est-il important de raviver l’une de ces mémoires prises pour exemple ? Et si oui, 1870 est-il la référence la plus efficace pour atteindre la fin qu’elles visent ? Pour le redire autrement, la question revient à nous interroger sur le message que nos sociétés veulent illustrer par les expériences du passé, parmi lesquelles la guerre franco-prussienne aurait un rôle à jouer.

[1] Titre d’un livre du Lieutenant-colonel Léonce Patry, de l’Armée du Nord, publié en 1897.

 

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Conflits : Vous insistez dans vos livres sur l’expérience concrète vécue par les individus, notamment en utilisant leurs témoignages directs ainsi que leurs lettres. Vous l’affirmez dans un de vos ouvrages : « J’entendais surtout cerner [la guerre] des gens ordinaires, combattants et civils » Quel est l’apport de cette approche ?

Jean-François Lecaillon : Le but est d’exposer la réalité de la guerre telle qu’elle se décline au fil des jours, au rythme des journaux intimes, des correspondances et des carnets de guerre. Ces textes permettent de saisir la complexité du vécu, de voir combien les témoins ne sont pas figés dans une vision rationnelle et cohérente d’un évènement telle qu’ils pourront la rapporter un ou vingt ans plus tard. Ces chroniques laissent entrevoir les émotions qui animent la vie de chacun ; les changements d’avis, aussi, que les récits de souvenirs, quand ils sont tardifs, tendent à effacer, ces « reconstructions incessantes du réel » que traquait Pierre Laborie, lequel voulait en faire un « objet d’histoire » parce que, disait-il « la vérité du témoin peut modifier celle de l’acteur »[1]. Connaître la perception que le soldat a de l’opération à laquelle il participe éclaire la réussite ou l’échec de celle-ci, quels que soient les mérites du commandant en chef. La guerre racontée par les soldats permet de saisir ce décalage entre les différents niveaux de conception et d’exécution d’une action.

Le recours aux témoignages de « gens ordinaires » est aussi une manière de donner voix à ceux auxquels les historiens prêtent peu attention dans un premier temps parce que leur point de vue est trop partiel et non décisif pour expliquer l’évènement d’étude. Le récit de chaque témoin est d’ailleurs – hors anecdotes ponctuelles – sans grand intérêt et souvent répétitif. Mais c’est cet aspect répétitif qui justifie leur analyse : pris ensemble, ils permettent de discerner une opinion publique, ou plutôt des opinions, avec toutes les contradictions, nuances et divergences qui les caractérisent. En l’occurrence, il n’y a pas d’unité et c’est une des raisons qui oblige à décliner la mémoire au pluriel. Derrière « la mémoire de 1870 » coexistent des lectures concurrentes du passé dont le repérage permet de mieux comprendre les évènements dont elles sont contemporaines.

[1] Voir Penser l’évènement, 1940-1945. Paris, Gallimard, 2019 ; p. 324.

 

Conflits : Si la guerre franco-prussienne n’atteint pas encore la dimension « totale » des futures Guerres mondiales, vous la présentez comme « totalisante ». Qu’est-ce qui vous pousse à utiliser ce terme ? Irruption de la technique moderne dans le conflit ? Nouvelles approches du combat et de la stratégie ?

Jean-François Lecaillon : Le terme doit être manipulé avec prudence. Il s’agit de dire que bien des aspects qui définissent la notion de « guerre totale » sont en germe en 1870 sans être pour autant accomplis. Avec celle de Sécession, la guerre franco-prussienne est une des premières à être qualifiée de « moderne ». La nature des armes utilisées et les destructions de masse qui la caractérisent en sont l’expression alors que, par bien des aspects, elle reste traditionnelle. C’est aussi la mobilisation de toutes les forces de la Nation qui est exceptionnelle : enrôlement des premiers conscrits, des combattants qui ne sont pas des militaires de carrière ; vaste mobilisation des forces économiques et industrielles ; des femmes, aussi. Rien à voir, bien sûr, avec ce qui se passe pendant la Grande Guerre. Mais – pour donner exemples – l’appel de Viviani aux femmes en 1914 a son précédent en 1870 ; le recours aux mêmes pour fabriquer les cartouches annonce les munitionnettes et, s’il n’y eut pas de marraine de guerre en 1870, c’est parce que le conflit fut trop court pour que se généralise des pratiques de même nature restées très improvisées.

 

Conflits  : Le Vicomte Melchior de Vogüé, dont vous utilisez les témoignages, écrit vingt ans après la guerre : « Nous avons été vaincus ; ce fut notre faute à tous, les morts exceptés, ceux-là ayant racheté ». La « faute à tous » c’est peut-être un premier élément de réponse pour une question large et même surement trop large :  pourquoi la France a-t-elle perdu la guerre ?

Jean-François Lecaillon : La France a perdu la guerre parce qu’elle n’y était pas prête et que son expérience militaire n’était pas adaptée. De son côté, l’adversaire a su profiter de sa supériorité dans le domaine de l’artillerie et son mode d’organisation s’est avéré plus efficace. Ajoutons à cela des malentendus, des rivalités de personnes et des erreurs tactiques à des moments décisifs. Ces raisons non exhaustives ont été très vite cernées.

Ce qu’en dit le Vicomte de Vogüé est une réponse qui se défend. Si les responsabilités ne furent pas égales entre « tous », « tous » ont failli, chacun à son niveau. Mais, sous la plume de Vogüé, ce « tous » ne couvre pas la totalité de la population. Il concerne principalement les combattants. Il faut également garder distance face à un texte publié en 1895. Malgré ses efforts pour faire la part entre « les impressions reçues des faits, au moment même » et tout « ce qu’il a appris [depuis] par les conversations de témoins plus haut placés », Vogüé ne peut restituer strictement ce qu’il a vécu. Il publie aussi son témoignage en pleine affaire Dreyfus (procès de 1894), trois ans après la publication jugée scandaleuse de La Débâcle de Zola (1892), dans un contexte où toute mise en cause de l’Armée avait une forte résonnance politique. D’un côté, il y avait les partisans d’une guerre de revanche faisant mémoire des « héros morts pour la Patrie » dans le cadre d’une guerre sublimée et menée contre des Prussiens « barbares » ; de l’autre, ceux qui préféraient éviter un conflit aux résultats incertains et qui faisaient mémoire d’une guerre destructrice, qui serait à mener contre un adversaire renforcé par ses alliances (la Triplice de 1882). Les polémiques des années 1890 pèsent sur le témoignage de Vogüé[1], qui doit être appréhendé comme un discours puisant dans les souvenirs de l’auteur ceux qui justifiaient l’alliance franco-russe (1894) qu’il soutenait activement.

 

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Conflits : Tissez-vous un lien de causalité entre la guerre de 1870 et la Première guerre mondiale ? Un esprit de revanche s’était-t-il vraiment formé en France à partir de la défaite ?

Jean-François Lecaillon : Les raisons de 1914 étaient suffisantes pour provoquer le conflit sans qu’il soit nécessaire de remonter à 1870. L’idée de revanche existait, bien sûr, et elle était répandue. Pour autant, elle n’était pas majoritaire et elle se déclinait au pluriel, plaçant derrière le même terme, des points de vue différents : pour faire simple, il y avait d’un côté, les partisans d’une revanche par les armes (la guerre), de l’autre ceux qui la voulaient par le droit (sans la guerre). L’analyse des médias, des carnets de guerre et des correspondances du début de la Grande Guerre montre que le désir de revanche y était supplanté par le souci de répondre à une « agression allemande » (sic)[2], ce qui est fort différent. Les autorités françaises prenaient d’ailleurs bien soin d’entretenir ce second mobile afin de ne pas gêner les Alliés qui n’auraient pas accepté de s’engager dans un conflit pour servir une vengeance française. L’esprit de revanche en 1914 existait mais il ne fut pas cause de la guerre. Par contre, la Grande Guerre est bien devenue « la Guerre de Revanche ». Cette dénomination se répand dans la presse au début de 1915. L’idée de revanche s’impose alors comme justification de l’engagement de la France, mais c’est une justification a posteriori, un discours qui fait mémoire des morts de 1870 auxquels les circonstances donnent l’occasion de venger le sacrifice.

 

[1] Voir Revue des Deux Mondes, 4e période, tome 131, 1er septembre 1895 ; p. 209). Disponible sur wikisource.

[2] Voir Jean-François Lecaillon, Le souvenir de 1870, histoire d’une mémoire. Paris, éditoins Giovanangeli, 2012.

 

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