Benjamin Djiane, La gauche esthétique, Éditions de l’Aube, juin 2025, 128 pages.
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Benjamin Djiane, ancien conseiller d’Emmanuel Valls, retourne un regard critique sur une gauche qu’il aime mais qui, selon lui, a troqué l’action concrète contre le paraître idéologique et l’esthétique militante.
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La « gauche esthétique » désigne un conformisme de groupe où l’appartenance au bon camp prime sur la réflexion sincère — un phénomène qui dépasse les partis et contamine syndicats, milieux universitaires, culturels et urbains.
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Pour retrouver sa crédibilité, la gauche devra renoncer à la surenchère radicale et renouer avec le débat démocratique, le réalisme des propositions et la confrontation honnête des idées.
À travers cet essai, l’auteur nous invite à nous interroger sur les postures liées à l’engagement politique. Celui-ci est-il toujours parfaitement sincère ou certains n’ont-ils pas tendance à se perdre dans des formes de paraître qui relèvent davantage de la recherche de beauté matérielle ou de formes d’esthétique militante que de la véritable réflexion ou de convictions sincères ?
Notre intention n’est pas ici, en présentant une recension de cet essai, de prendre parti politiquement. L’auteur de l’ouvrage étudie en effet des attitudes se rapportant à des individus se réclamant de « la gauche ». Nous pourrions sans difficulté observer certains comportements critiquables au sein d’autres mouvances.
Il s’agit plutôt de s’intéresser une nouvelle fois aux postures et impostures qui parsèment le monde intellectuel, militant ou politique, quelles que soient les orientations en ces matières. Et d’étudier une fois encore des comportements qui relèvent bien plus du conformisme que de la véritable indépendance d’esprit.
Le poids du conformisme
L’auteur de ce livre fait, semble-t-il, partie du sérail, puisqu’il indique dès les premières pages avoir été le conseiller discours d’Emmanuel Valls, au moment où celui-ci s’apprêtait à succéder à Jean-Marc Aurault comme Premier ministre, et avoir « toujours voulu être de gauche », se reconnaissant en les valeurs que celle-ci affiche traditionnellement. Un homme de convictions, donc, avant de… déchanter et d’avoir le sentiment a posteriori d’avoir été « l’acteur consentant d’un théâtre politique », où l’on aime à se sentir « éclairé et vertueux ».
« J’ai vibré pour des idées, pour des combats, pour des figures emblématiques de la gauche. Mais avec le recul, une question me hante : était-ce une véritable adhésion à des idéaux, ou un moyen inconscient de me sentir du « bon côté », dans le regard des autres et dans le mien ? »
Sans renoncer à ses idéaux, Benjamin Djiane entend donc réaliser une véritable introspection des rouages de la gauche, qui s’est clairement éloignée selon lui de l’action concrète pour tomber dans les illusions idéologiques.
« Cette gauche, que je qualifie d’« esthétique », a pris le relais de la « gauche caviar » ou de la « gauche bobo » pour évoquer une nouvelle forme de décalage entre les discours, les attitudes de celles et ceux qui prétendent défendre le peuple, et les réalités auxquelles ce même peuple est confronté.
La gauche « esthétique » dépasse les seuls partis de gauche au sens strict. Dans les pages qui suivent, il sera alternativement ou conjointement question de la gauche syndicale, de la gauche intellectuelle et universitaire, de la gauche étudiante, de la gauche culturelle, de la gauche urbaine… Elles sont toutes, à leur manière, des expressions de cette gauche « esthétique ». »
On ne peut mieux dire…
Un monde d’apparences où beaucoup se complaisent en effet dans l’imitation et ce sentiment d’appartenance qui conduit à mettre trop souvent en veille son objectivité pour se conformer à l’esprit de groupe et les imageries qui en font le ciment.
Se réinventer
L’auteur se montre ainsi critique vis-à-vis de l’usure des symboles de cette gauche à laquelle il se sent appartenir, de la nostalgie qui s’en est emparée et de l’incapacité à savoir se remettre en cause pour forger de nouveaux idéaux qui collent mieux à l’ère du temps et aux préoccupations contemporaines.
Loin des combats d’arrière-garde et des mystifications autour des thèmes dont elle s’est emparée (l’immigration, « mon adversaire, c’est la finance », la Révolution, etc.), ce qu’il souhaite défendre et voir émerger est sa capacité à se réinventer.
« S’il y a bien une chose que la gauche, politique et syndicale, aime et sait faire, ce sont les grands rassemblements urbains, qui visent à déplacer une foule compacte d’un point A à un point B. De grands rassemblements qui forment à eux seuls, avec les grèves qui souvent les accompagnent, une part notable de l’image de notre pays, au même titre que les fromages et la tour Eiffel. (…) Surtout, on s’y retrouve et on s’y montre. C’est encore plus vrai pour les leaders politiques ou syndicaux. Parmi les personnalités les plus influentes ou célèbres, les bousculades pour être en tête du cortège, être vu, se trouver pile dans le champ des caméras et des objectifs sont des moments de tension, d’affrontements presque physiques. Une autre forme de lutte sociale… »
Cette gauche, que je qualifie d’« esthétique », a pris le relais de la « gauche caviar » ou de la « gauche bobo » pour évoquer une nouvelle forme de décalage entre les discours, les attitudes de celles et ceux qui prétendent défendre le peuple, et les réalités auxquelles ce même peuple est confronté
Fi du folklore des manifestations accompagnées de leurs chants « résistants », de la diabolisation de l’adversaire traité un peu trop facilement de Fasciste ou de Nazi, et autres rhétoriques caricaturales ou simplificatrices, ou encore du rapport ambigu aux « banlieues » et quartiers « populaires » de la part de gens vivant le plus souvent dans de beaux quartiers. Fi de la « lutte des races » qui a remplacé la « lutte des classes », de l’obsession des causes internationales, la Palestine en tête keffieh arboré autour du cou, ou encore de la fascination pour les figures violentes. Et que dire du relativisme ambiant, des visions romantiques du terrorisme, du chahut permanent et des prises de position indigentes que symbolise un parti comme LFI ?
Pour Benjamin Djiane, il est temps d’en revenir au bon vieux débat démocratique, à l’appel à la raison, aux préoccupations d’ordre local, aux propositions concrètes qui concernent la vie des gens, à davantage de tenue et de respectabilité.
Une manière de se réinventer, à la fois salvatrice et plus mature.
Le danger des débats sans cesse éludés et des fausses promesses
Car à force d’être plus préoccupé par les postures morales et le lancement d’anathèmes, délaissant les questions sensibles, telles que la sécurité ou l’immigration, se contentant de disqualifier les adversaires à toute occasion par le recours à des refrains bien connus du type « cela nous rappelle les heures les plus sombres de l’Histoire », ou en se drapant de vertus supposées (« antiracistes » versus qualification des contradicteurs de « xénophobes », « fascistes » ou « d’extrême droite »), la gauche finit par frustrer l’électorat, las de ses excès et désireux de solutions. Car :
« Qui peut croire que la France est une dictature dans laquelle la liberté d’opinion est bafouée, comme on a pu l’entendre ces dernières années ? Si tout est fascisme, alors plus rien ne l’est ! En assimilant toute forme d’opposition à une menace réactionnaire, à force de dénoncer inlassablement un danger, la gauche a fini par ressembler à l’enfant qui criait au loup : plus personne ne l’écoute. Elle finira mangée. »
Bien au contraire, insiste Benjamin Djiane, pour retrouver sa crédibilité, la gauche devra renouer avec la confrontation des idées, le débat et l’argumentation, la fin des discours dogmatiques radicaux et le réalisme des propositions, en cherchant à convaincre et à faire ce qu’elle dit plutôt que de fausses promesses qu’on sait qu’elle ne tiendra pas ensuite face aux réalités notamment économiques.
« Si la gauche décidait de sortir du folklore de la dénonciation systématique des riches, de l’argent, de la finance ou de l’économie de marché, elle serait plus audible. Si une partie de la gauche renonçait à son « surmoi marxiste » en n’assimilant pas systématiquement à la gauche américaine ou à la gauche anglaise (c’est-à-dire une fausse gauche, une « gauche de droite ») ceux qui aspirent à tirer tous les profits de l’économie de marché au bénéfice du plus grand nombre, elle pourrait de nouveau être écoutée.
En définitive, la gauche française semble prise dans un cercle vicieux où elle doit, pour mobiliser son électorat, tenir un discours radical qu’elle sait inapplicable une fois au pouvoir
Ce grand écart permanent alimente le scepticisme des électeurs. Il est grand temps que la gauche française se restructure intellectuellement. Sinon, c’est son capital politique qu’elle perdra. »
Lire aussi : Les trois moments du populisme.
Que l’on soit de son bord politique ou pas, souhaitons que l’auteur soit entendu… Encore que… Les opposants politiques peuvent tout à fait se satisfaire de la situation actuelle si ces formes de ringardise perdurent et que cette esthétique surannée range pour longtemps encore ses initiateurs dans le camp des perdants.
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