La Géorgie, carrefour historique entre empires, affiche aujourd’hui un visage moderne tout en préservant son identité millénaire et sa foi chrétienne. Tiraillée entre influence russe, ambitions européennes et investissements chinois, elle s’impose comme un territoire stratégique au cœur des nouvelles routes commerciales eurasiennes.
Dès l’atterrissage à Tbilissi (« ville chaude », en raison de ses sources thermales), la Géorgie offre un visage qui n’a plus grand-chose d’un pays soviétique. Si l’aéroport, très aéré, fait d’abord penser à Paris Roissy, c’est en fait une entreprise turque qui l’a rénové et étendu dans les années 2000. Les panneaux sont en géorgien et en anglais, il faudra attendre les sites touristiques pour lire du russe… Tiraillé depuis toujours entre différentes zones d’influence, ce pays intrigant nous ouvre ses portes.
Une capitale pleine de contrastes
En route, le contraste entre la magnificence des bâtiments officiels et la vétusté de certaines rues adjacentes est frappant. La Place de la Liberté et la grande avenue Rustaveli, du nom du poète médiéval, n’ont rien à envier aux allées des capitales européennes. La vieille ville ne semble en revanche pas particulièrement attirer les investisseurs, en dehors de sa rue principale. Une promenade le long du fleuve permet de découvrir le quartier d’affaires, perché sur la colline opposée, où se rassemblent enseignes européennes, gratte-ciel et chantiers résidentiels. Un peu plus loin, sur de la terre battue, une maison effondrée et un minibar à vin récent se font face. La nuit, entre la forteresse antique de Narikala fortifiée au Ve siècle par le roi fondateur Vartang Gorgassal, et les églises qui brillent de mille feux, le fleuve Koura (Mtkvari en géorgien) serpente entre les falaises noires.
Les touristes viennent de partout, surtout de Russie et d’Europe, mais ils sont aussi indiens et chinois… Depuis une dizaine d’années, le pays s’est ouvert au monde entier. Politiquement, ce sont deux univers qui se rencontrent : le drapeau bleu aux étoiles jaunes flotte partout dans la capitale, tandis que les graffitis ne révèlent pas une russophilie évidente… D’ailleurs, deux régions séparatistes, l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud, sont occupées par l’armée du grand voisin avec le soutien des forces locales. À moins que ces dernières n’aient simplement fait usage de leur droit à disposer d’eux-mêmes ? La question est délicate, voire taboue. Au cours de l’histoire, les Perses, les Arabes, les Mongols et les Turcs se sont tous disputé ce territoire charnière.
Culture millénaire et actualité brûlante
La première destination des visiteurs est habituellement la Kakhétie, région du vin et de la table, aux collines vertes parcourues de voitures Lada. Le pays produit plus de 500 variétés, souvent vinifiées dans de vastes amphores d’argile appelées qvevris. Deux spécialités au menu : le vin ambré, fait de jus de raisin blanc macéré dans sa pulpe, et le vin rouge mi-doux, dont la fermentation est interrompue précocement. La moitié de la production du pays part vers la Russie, « mais nous le livrons à domicile, car rien de bien n’est jamais venu du Nord », nous souffle un jeune vigneron. En Géorgie comme en Arménie, la culture du vin s’enracine bien avant la conversion de ces deux nations au christianisme, les récipients retrouvés remontant à plus de cinq millénaires. À ce jour, de nombreuses familles entretiennent cette tradition.
Après le vin, les montagnes du Grand Caucase. La route militaire russe, construite par les Tsars, relie Tbilissi à la frontière russe. Le Col de la Croix (ou Jvari) représente le seul passage ouvert entre les deux pays et permet accessoirement le commerce russe avec l’Arménie, confinée entre des voisins hostiles, et l’Iran. Mais cet axe sert aussi à la Russie pour contourner les sanctions via la Turquie. Au passage le plus délicat, les Chinois construisent d’ailleurs un tunnel pour favoriser ce transit, « avec des fonds européens », nous souffle un diplomate sur place. En contrebas du col, le site de Stepansminda, toujours en construction, n’a rien à envier à certaines stations alpines. Via le monastère cruciforme de la Sainte Trinité qui surplombe la vallée, les chemins de randonnée mènent jusqu’à 5047 m, au sommet du mont Kazbek.
La foi comme pilier de la nation
À l’extrémité sud de cette route, à Mtskheta, non loin de Tbilissi, la cathédrale résonne chaque dimanche des polyphonies traditionnelles. Fondée après la conversion miraculeuse de la reine Nana grâce à Sainte Nino, patronne du pays, la ville forme depuis le 4e siècle le cœur spirituel du pays. Femmes et hommes de tous âges se mêlent pour une liturgie de trois heures qui nous fait remonter les siècles. « Nous sommes ici depuis plus de 1700 ans », me glisse en souriant le chef de chœur après la cérémonie. À quelques dizaines de kilomètres de là, le musée de Gori en souvenir de Staline offre un contraste saisissant : 35 ans après la chute de l’Union soviétique, le natif du pays continue de provoquer un brin de fierté dans la population malgré les horreurs commises. Un peu plus loin, Ouplistikhé, site datant de l’âge du fer, laisse imaginer ce que fut le centre politique et religieux dans l’Antiquité.
Un pays tourné vers la mer
En remontant une heure vers le nord, la ville d’Akhaltsikhé témoigne pour la première fois de la présence ottomane et du mélange des cultures. Le château étonnamment restauré en 2011 réunit style géorgien classique et mosquée circulaire. Mais les architectes du XXIe siècle ayant visiblement laissé parler leur fantaisie, quelle place est laissée à l’authenticité ? Cette région d’Adjarie ne connaît la stabilité et le plein rattachement à la capitale que depuis une vingtaine d’années. Le relief accidenté du petit Caucase y a entretenu un fort besoin d’autonomie.
Il faut d’ailleurs passer le col de Goderdzi à 2025 m et rouler plusieurs heures à travers des vallées escarpées pour redescendre plein ouest sur la mer Noire et la ville de Batoumi. Toujours l’Adjarie, mais autre monde : climat doux, espèces exotiques, entre palmiers et bananiers. Une ville bondée de touristes en été et qui accueille des minorités turques, mais aussi russes et ukrainiennes, israéliennes et iraniennes. Tout le monde se retrouve pour faire la fête, jouer de l’argent et parler de guerre ou de paix…
La vieille ville a été rénovée et son centre de gravité ne s’appelle pas pour rien « Place de l’Europe » : le port accueille les ferries venus de Bourgas en Bulgarie, sur la côte opposée. Au centre, une statue de Médée, construite en 2007, tend la Toison d’or comme pour l’offrir au Vieux Continent ; mais au-delà des symboles, le terminal de Batoumi écoule surtout vers l’Europe les volumes pétroliers de l’Azerbaïdjan et du Kazakhstan. Les terminaux de Poti et Kulevi complètent l’offre portuaire plus au nord, notamment pour les conteneurs venus de Chine et les produits en vrac. Les trois terminaux sont gérés par des sociétés étrangères.
La ligne de crête comme politique
De retour à Tbilissi, la place de la Liberté rappelle les manifestations récentes contre le gouvernement. Celui-ci dispose pourtant d’une solide base populaire, mais sa ligne distante envers l’Union européenne lui attire la colère d’une frange de la jeunesse, qui associe encore Europe à la liberté et à l’avenir. L’Église locale encouragerait-t-elle la méfiance envers ce continent qui prêche des modes de vie peu orthodoxes ? La communication du gouvernement le laisse pour le moins entendre. Le parti « Rêve géorgien » au pouvoir a ainsi choisi la politique de la ligne de crête, sans doute par crainte du puissant voisin, mais aussi par intérêt commercial. Outre l’axe Nord-Sud évoqué plus haut, la Géorgie représente en effet pour la Chine un point de passage sur la « ceinture du milieu », troisième voie des routes de la soie.
Un rapide regard sur la carte permet de bien comprendre la volonté de la Géorgie de ne pas choisir un camp contre les autres. Pays de transit, tampon entre les Empires, il se doit de continuer son chemin propre, se défendant des courants divergents qui traversent sa société. Entre proximité russe et influence occidentale, la Géorgie souhaite vivre à son gré, fière de sa langue originale, de son histoire mouvementée et de l’attrait récent qu’elle provoque chez les visiteurs venus de tous horizons.
Article mis à jour le 22 décembre 2025.









