<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La grande stratégie de l’Angleterre

30 mai 2022

Temps de lecture : 12 minutes
Photo :
Abonnement Conflits

La grande stratégie de l’Angleterre

par

L’Angleterre est une île. Le constat est connu, mais aussitôt, les géographes émettent des précisions : l’Angleterre n’est qu’une partie de l’île principale (Grande-Bretagne) qu’elle partage avec le pays de Galles et l’Écosse, auxquels il faut ajouter l’Irlande du nord (Ulster) pour construire le Royaume-Uni, auquel il faut joindre la république d’Irlande (Eire) pour aboutir aux îles britanniques. Pourtant, malgré ces précisions, malgré les velléités d’indépendance (Irlande ou Écosse) ou même d’autonomie, tout Français désignera par habitude l’autre côté de la Manche par ce nom commun d’Angleterre. La rivalité est ancestrale comme souvent en Europe quand il s’agit de la France : le xxe siècle nous a parlé de l’ennemi héréditaire en parlant de l’Allemagne, nous faisant oublier la lutte inexpiable avec la grande Espagne aux xvie et xviie siècles notamment. Mais il est vrai que nous avons avec l’Angleterre une relation millénaire, opposée et compliquée.

L’Angleterre est donc cette terre des Angles, une peuplade germanique qui parmi d’autres s’installa dans l’île au temps des grandes invasions. Car il n’y eut pas que César ou Guillaume le Conquérant à réussir à débarquer là-bas, mais aussi des Germains et des Vikings. Cela suscita un mélange curieux entre des racines celtes anciennes, puis romaines et françaises, auxquelles s’ajoutèrent enfin d’autres, plus barbares. Cette multiple filiation ne doit pas être omise quand on considère ce pays : il peut montrer à l’occasion une grande sauvagerie et alors son flegme et sa correction peuvent brusquement disparaître. La version plus civilisée de ce trait de caractère est l’acharnement et l’opiniâtreté. Or, il en a fallu à l’Angleterre pour passer d’un pays peu peuplé et isolé à la plus grande puissance mondiale, pour tirer parti des opportunités offertes par la découverte de l’Amérique et accomplir finalement le rêve de Christophe Colomb, à savoir la maîtrise des Indes et la détention d’un empire sur lequel le soleil ne se couchait vraiment pas, à la différence de la prétention des Habsbourg.

À lire également

Quand l’Angleterre inventait la diplomatie des droits de l’Homme

Comme souvent, tout commença par une défaite. En 1453, la bataille de Castillon sonnait le glas des derniers espoirs anglais d’avoir un pied-à-terre sur le continent : il avait fallu deux guerre de Cent Ans pour arriver à cette conclusion : l’Angleterre n’aurait plus de possession directe sur le continent européen. Des influences bien sûr, éventuellement des points d’appui (ici Gibraltar, là Malte ou Chypre), des affidés naturellement, mais pas de territoire proprement dit. L’Angleterre redevenait une île, exclusivement. Après un xvie siècle marqué par une autonomie affichée (la création de l’anglicanisme), le xviie siècle connut de nombreux troubles intérieurs (première révolution, Glorieuse révolution), mais se conclut par l’Acte d’Union de 1707 qui arrima l’Écosse à l’Angleterre. C’est en quelque sorte une première colonisation et le Royaume devient le Royaume-Uni. Un cycle impérial s’ouvrait…

Les Amériques ou le commerce triangulaire (xviie siècle)

Or, ses premiers fondements datent de la fin du xvie siècle. En effet, la lutte contre l’empire espagnol passa alors par les lettres de course données aux corsaires Francis Drake et John Hawkins, d’abord sur les côtes d’Afrique du Nord, puis jusqu’aux Amériques. Dès le début du xviie siècle, l’Angleterre établit des premiers comptoirs commerciaux dans les Amériques et le Parlement décréta que seuls des navires anglais pouvaient commercer avec les colonies anglaises. Cela entraîna une série de guerres avec les Provinces-Unies (les Pays-Bas) tout au long de la première moitié du siècle, qui permit l’agrandissement des possessions britanniques : Jamaïque en 1655, Bahamas en 1666. Sur le continent américain, Jamestown est fondée dès 1607 avec la Virginia Company. D’autres colonies suivent : Plymouth (1620), Maryland (1634), Rhode Island (1636), Connecticut (1639), Caroline (1663). Fort Amsterdam est conquis en 1664 et rebaptisé New York, quand la Pennsylvanie est fondée en 1681. Les colonies américaines sont moins profitables que celles des Caraïbes, mais les vastes étendues de terre disponible attirent de nombreux colons. En 1670, la Compagnie de la Baie d’Hudson reçoit le monopole des terres découvertes dans ce qui deviendra le Canada.

Ce système devait être complété par la fondation en 1672 de la Compagnie royale africaine. En effet, les conditions économiques des Caraïbes imposaient un changement dans la culture de la canne à sucre et donc l’arrivée de nombreux esclaves noirs. La population africaine des îles passa de 25 % en 1650 à 80 % en 1780 (et de 10 % à 40 % dans les colonies d’Amérique, surtout dans celles du sud). Dès lors, un commerce triangulaire se mit en place avec des forts établis en Afrique de l’Ouest pour fournir les esclaves aux colonies américaines. 3,5 M d’Africains sont déportés (un tiers de tous ceux victimes de ce trafic), ce qui assure la richesse de villes comme Bristol ou Liverpool. Le premier empire britannique est donc américain.

L’Asie et la lutte contre les Pays-Bas et la France (xviiie siècle)

À la fin du xviie siècle, l’Angleterre et les Pays-Bas s’intéressent à l’Asie et au monopole portugais de commerce des épices. Si la Compagnie anglaise des Indes orientales est fondée en 1600 (l’Amérique est encore appelée « Indes occidentales), ce sont les Hollandais qui prennent initialement l’avantage, d’autant que les troubles politiques intérieurs anglais gênent la progression. Après la Glorieuse révolution de 1688, Guillaume d’Orange devient roi d’Angleterre. Un accord est trouvé : aux Anglais le commerce du drap, aux Hollandais celui des épices. Mais peu à peu, le commerce du thé et du coton se développe et les Anglais prennent l’avantage au début du xviiie siècle.

L’Angleterre avait donc réussi à rabattre la puissance espagnole et à contrôler la rivale navale hollandaise. Un dernier adversaire restait en place : la France. Il faudra un siècle pour y parvenir. De 1702 à 1714, l’Angleterre participe à la coalition qui s’oppose à la France lors de la guerre de succession d’Espagne. Au traité d’Utrecht, l’Angleterre reçoit Gibraltar, Minorque et l’Acadie. Gibraltar est l’actif stratégique majeur qui permet de verrouiller l’accès à la Méditerranée.

À lire également

De la grandeur au déclin

La guerre de Sept Ans débute en 1756 et constitue la première guerre « mondiale », compte tenu des opérations en Europe, en Inde et en Amérique du Nord. En 1763, au traité de Paris, la France abandonne la nouvelle France (les fameux « arpents de neige au Canada » moqués par Voltaire) à l’Angleterre et la Louisiane à l’Espagne. En Inde, si la France conserve ses comptoirs commerciaux, elle doit abandonner son projet de contrôler le sous-continent. Le premier empire colonial français est disloqué. Paris voudra sa revanche et l’obtiendra quelques années plus tard en soutenant les colonies américaines qui se révoltent contre Londres.

Cependant, la Compagnie des Indes orientales tira profit de la nouvelle situation : elle conquit de nombreux territoires, administrés plus ou moins directement, puis elle organisa sa propre armée. L’Inde britannique devint dès la fin du xviiie e siècle la plus profitable des colonies britanniques et le « joyau de l’Empire ». Simultanément de la perte des treize colonies américaines lors de la guerre d’indépendance américaine, rendue possible par le soutien français, notamment de la flotte de Grasse. L’Angleterre conservait quelques possessions dans les Caraïbes ainsi que le Canada, mais désormais, elle s’intéressait surtout à l’Asie. Elle prolongeait d’ailleurs son expansion en Océanie avec l’exploration de l’Australie (James Cook) et de la Nouvelle-Zélande. L’Australie devint initialement une colonie pénitentiaire (jusque vers 1840) avant de connaître des ruées vers l’or.

La lutte contre Napoléon aboutit au double constat de la difficulté de la lutte terrestre et de l’avantage de la prééminence navale, confirmée par la victoire de Trafalgar en 1805. Les traités de Vienne réorganisaient quelques colonies : Maurice, Trinidad et Tobago ou Sainte-Lucie, mais aussi Ceylan ou la province du Cap revenaient à Londres, qui rendait la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane et la Réunion à la France. Le début du xixe siècle voit aussi l’abolition progressive de l’esclavage (1833). Ainsi, le xviiie siècle vit-il l’empire anglais basculer d’Amérique à l’Asie. Cette tendance devait s’accentuer au siècle suivant.

L’apogée (1815-1914)

Un siècle d’or impérial s’ouvrait alors pour l’Angleterre qui n’avait plus d’opposant maritime et put mettre en place une pax britannica associée à une politique de splendide isolement. Cette situation géopolitique fut soutenue par deux révolutions techniques : le bateau à vapeur et le télégraphe permirent à Londres de contrôler l’empire qui s’accrut de 26 millions de km².

Ce fut d’abord le cas en Asie : Singapour puis Malacca furent conquis, permettant de prolonger la route des Indes vers l’Extrême-Orient. Le commerce de l’opium avec la Chine fut organisé pour équilibrer les sorties d’argent liées à l’importation de thé chinois. L’opposition chinoise est contrée par la première guerre de l’opium, conclue par le traité de Nankin qui accorde à Londres le port de Hong-Kong. En Inde, la révolte des Cipayes (1857) est difficilement matée. La Compagnie des Indes orientales est dissoute, ses possessions transmises au Raj, régime colonial qui va gérer le sous-continent. La reine Victoria est couronnée impératrice des Indes en 1876.

La rivalité avec la Russie (le Grand jeu) a commencé au début du xixe siècle, sur fond d’affaissement des empires ottoman et perse. L’Angleterre essaye de conquérir l’Afghanistan sans grand succès (1842), tandis qu’elle bat la Russie lors de la guerre de Crimée (1853). L’Angleterre annexe le Baloutchistan (1876) tandis que la Russie s’empare du Kirghizistan, du Kazakhstan et du Turkménistan (1877). Un accord sur les sphères d’influence est finalement signé et la rivalité s’apaise totalement à l’occasion de l’entente anglo-russe de 1907.

À lire également

Charles, Prince de Galles et roi d’Angleterre – Michel Faure

La domination de l’empire asiatique s’appuyait sur un certain nombre de relais : Gibraltar, Malte, Chypre, en passant par la Méditerranée, le Cap en contournant l’Afrique, puis Oman, l’Inde, Singapour, Hong-Kong. La colonie du Cap avait été annexée en 1806 et suscita une immigration britannique qui s’opposa aux Boers locaux. Ceux-ci se déplacèrent (le grand Trek) à la fin des années 1830, fondant la république du Transvaal et l’État d’Orange. La guerre des Boers (1899-1902) aboutit à l’annexion de ces deux États en 1902. À l’autre bout du continent, le creusement du canal de Suez relia la Méditerranée à l’océan Indien. Les Anglais s’y investirent et l’Égypte fut occupée en 1882 après une guerre rapide. Un peu plus tard, les Anglais descendirent vers le sud et battirent finalement les mahdistes du Soudan, puis repoussèrent l’avancée française dans le Haut-Nil (Fachoda, 1898). Dès lors, la volonté de relier les colonies africaines suscita l’idée d’un chemin de fer, idée poussée par Cecil Rhodes et qui provoqua de nouvelles occupations, dont l’une se nomma Rhodésie en son honneur (futures Zambie et Zimbabwe).

Ailleurs, les positions anglaises s’affermissent. Les territoires d’Amérique du Nord s’étendent à travers le continent jusqu’au Pacifique (Colombie-Britannique, Territoire du Nord-Ouest, île de Vancouver). La question de l’émancipation des colonies blanches se posa assez vite. L’acte d’Union de 1840 crée ainsi la province du Canada, préalable à la création d’un dominion en 1867, pays ayant une indépendance totale sauf pour ce qui concerne la diplomatie. Le statut est adopté pour l’Australie en 1901, la Nouvelle-Zélande en 1907 et l’Afrique du Sud en 1910. Le débat pour l’application d’un tel statut à l’Irlande se prolongea pour une adoption tardive en 1914, trop tard pour être appliqué : ce fut une des causes de l’insurrection de 1916 et de la future indépendance de la république d’Irlande.

Puissance navale, maîtrise technique, invention économique, mais aussi grande émigration, telles sont les recettes de ce grand empire mondial s’étendant du Canada à l’Afrique, des différents relais asiatiques (Oman, Inde et Hong-Kong) jusqu’à l’Océanie. Déjà pourtant, l’invention des dominions suggère que cette domination ne peut être durable et qu’il va falloir, peu à peu, la relâcher jusqu’à l’abandon complet.

Le roi Georges V et la reine Mary en visite aux Indes

Le déclin

Les deux guerres mondiales voient la relativisation de la puissance britannique. La montée en puissance de l’Allemagne et le défi posé à la domination navale sont une des causes du changement de pied anglais et de l’alliance avec le Japon (1902), la France (1904) et la Russie (1907). Lors du premier conflit mondial, des soldats venus des dominions s’engagent aux côtés des Anglais. La bataille des Dardanelles marque ainsi la conscience nationale australienne ou néo-zélandaise, tout comme la bataille de la crête de Vimy le fait pour la conscience canadienne. Cependant, le traité de Versailles permet à l’empire britannique de trouver sa plus grande expansion, avec la mise sous mandat de colonies préalablement allemandes et ottomanes. La Grande-Bretagne gagnait ainsi la Palestine, l’Irak, le Togo, le Tanganyika, une partie du Cameroun. L’Afrique du Sud obtint l’Afrique du Sud-Ouest (actuelle Namibie), l’Australie la Nouvelle-Guinée, la Nouvelle-Zélande recevant les îles Samoa.

Mais ces gains ne cachent pas que Londres doit composer et lâcher du lest. Elle signe en 1922 le traité de Washington où elle accepte la parité navale avec les États-Unis. Déjà, des indépendances se mettent en place. Un traité crée l’État d’Irlande en 1921 (devenu République en 1937), tandis que l’Égypte devient officiellement indépendante en 1922 et l’Irak en 1932. Une conférence impériale accorde aux dominions de pouvoir gérer leur diplomatie.

La Seconde Guerre mondiale achève d’affaiblir l’équilibre impérial. Les colonies et l’Inde participent au conflit ainsi que les anciens dominions, l’Irlande restant neutre. La chute de la France en 1940 et la guerre menée par les Japonais (offensives menées contre Hong-Kong et la Malaisie) laissèrent l’Angleterre seule. La charte de l’Atlantique en 1941 noua une alliance avec les États-Unis, mais l’incapacité de défendre les colonies asiatiques porta un coup sévère à l’image de la puissance britannique. Certes, la Grande-Bretagne fut un des vainqueurs incontestables de la guerre ce qui lui donna un siège permanent au Conseil de sécurité de la nouvelle ONU. Mais une page se tournait irrémédiablement. L’empire avait permis à Londres de vaincre l’Allemagne, mais c’était une contribution ultime. Désormais, il fallait passer à autre chose.

Décolonisation

Les élections de 1945 virent la défaite de Churchill et l’arrivée au pouvoir des travaillistes, partisans de la décolonisation. La guerre avait profondément affaibli l’économie britannique, en quasi faillite dont Londres ne fut sauvée que par un ultime prêt américain. Or, en cette guerre froide naissante, Moscou comme Washington étaient opposées au système colonial. Dès 1946, des mutineries éclatent en Inde et forcent à concéder l’indépendance en 1947 et le fractionnement en deux États, l’un hindou, l’autre musulman, ce qui suscita des transferts massifs de population. La Birmanie et Ceylan obtenaient leur indépendance en 1948. La Grande-Bretagne se retirait également de Palestine en 1948, ce qui laissa place à deux États qui entrèrent immédiatement en conflit. Enfin, la Malaisie entra en insurrection en 1948 jusqu’à obtenir l’indépendance en 1957 (Singapour s’en sépara rapidement en 1965 tandis que Brunei resta un protectorat jusque 1984). Au Kenya, la rébellion Mau-Mau s’active de 1952 à 1957.

À lire également

Conflit frontalier sino-indien : la faute à la colonisation britannique ?

La crise de Suez est une des dernières manifestations d’impérialisme. Voulant contrer la nationalisation du canal de Suez par Nasser, Londres s’associa avec Paris et Tel-Aviv pour monter une expédition. Celle-ci fut un succès militaire, mais la pression conjuguée de l’URSS et des États-Unis força l’Angleterre à reculer, ce qui fut à l’époque ressenti comme un « Waterloo britannique ». D’autres interventions eurent lieu (Oman en 1957, Jordanie 1958, Koweït 1961), mais la Grande-Bretagne se retira d’Aden et de Bahreïn à la fin des années 1960. Ainsi, la décolonisation anglaise fut peut-être plus rapide que la française mais elle connut aussi des vicissitudes et des conflits armés.

Les années 1960 virent la décolonisation de l’Afrique. Le Soudan et la Côte de l’Or avaient déjà obtenu leur indépendance la décennie précédente, mais Londres se retira de toutes ses possessions, malgré la présence de populations blanches dans certaines, particulièrement la Rhodésie. Chypre devint indépendant en 1960, tout comme les colonies des Caraïbes (Jamaïque et Trinidad, puis Barbade, Guyana, etc.). Dans les années 1970, ce sont Fidji et Vanuatu. Les dernières indépendances ont lieu dans les années 1980 : Honduras britannique (Belize) et Rhodésie (Zimbabwe). Un ultime coup de force britannique a lieu en 1982 quand l’Argentine envahit l’archipel des Malouines. L’Angleterre lança une expédition militaire au bout du monde pour conserver cet ultime territoire. Un accord fut trouvé avec la Chine en 1984 sur le statut futur de Hong-Kong, rétrocédé en 1997 : cet événement fut considéré par beaucoup comme la fin de l’empire.

Reliquats, héritages et signification géopolitique

La Grande-Bretagne conserve encore 14 « territoires britanniques d’outremer », parfois inhabités, le plus souvent avec des autonomies diverses. Certains sont contestés (Gibraltar, Malouines, etc.). Un Commonwealth, qui réunit des territoires anciennement britanniques, a été érigé en 1949 (30 M de km², 2,5 Mds habitants). Cette organisation intergouvernementale ne prévoit aucune obligation entre les membres qui sont réunis par la langue, l’histoire, la culture et les valeurs. 15 des 54 États sont des monarchies dont la reine d’Angleterre est le chef.

Cet empire a pourtant laissé de nombreuses marques. Outre une intense émigration de Britanniques à travers le monde et devenus depuis des citoyens de pays devenus indépendants, l’Angleterre a d’abord donné sa langue en partage. 400 M de personnes le partagent comme langue maternelle et plusieurs milliards en langue de communication (grâce il est vrai à l’influence américaine). Mais le modèle politique britannique, son modèle judiciaire, sa culture, ses sports (football, rugby, cricket, tennis, golf) et ses missionnaires ont laissé des traces nombreuses à travers le monde.

Cet empire atteint son apogée juste avant la Première Guerre mondiale. Ce n’est pas une coïncidence si Halford MacKinder publie en 1904 The geographical pivot of history qui est le texte fondateur de la géopolitique anglo-saxonne. Il invente la notion de Heartland (l’île mondiale composée de l’Eurasie et de l’Afrique) face à laquelle se dressent les îles extérieures (Amérique et Australie). Comme puissance navale, l’empire britannique doit contrôler l’émergence des puissances continentales (l’Allemagne à son époque). Il faut donc contrôler le Heartland de l’extérieur, à partir des rivages. Le thème sera repris quelques années plus tard par l’Américain Spykman qui inventera la notion de Rimland.

Nos lecteurs savent cette opposition fondamentale entre les peuples de la terre et les peuples de la mer. Telle est en fait la principale raison de la puissance anglaise qui accepta fort tôt son caractère insulaire et donc naval. Sir Walter Raleigh exposa précocement (dès le tout début du xviie siècle) le principe que devait suivre l’empire au long des siècles : « Qui tient la mer tient le commerce du monde ; qui tient le commerce tient la richesse ; qui tient la richesse du monde tient le monde lui-même. » De là vient l’ambition de « Rule Britannia, rule the waves ».

La mer, source de la richesse, source elle-même de la puissance : voici au fond le destin de l’empire britannique. Profitant de la découverte d’un nouveau monde, établissant une première richesse commerciale puis étendant son intérêt à de nouvelles possessions toujours plus éloignées, inventant simultanément la révolution industrielle, bénéficiant à plein de technologies nouvelles (vapeur, télégraphe), envoyant ses fils et filles s’établir au bout des mondes pour y installer durablement son influence, l’Angleterre a su construire un système mondial remarquable par sa durée. L’apogée britannique dura en effet presque un siècle, de la chute de Napoléon à l’entrée en guerre de 1914. Une domination aussi longue et universelle est unique.

Cet horizon mental à l’échelle du monde, cette association précoce de la prospérité commerciale avec la puissance, ce besoin farouche d’une souveraineté inaliénable sont des invariants anglais : il faut les garder à l’esprit pour comprendre le pari du Brexit.

À lire également

La colonisation en Papouasie-Nouvelle-Guinée

Mots-clefs : , ,

À propos de l’auteur
Olivier Kempf

Olivier Kempf

Le général (2S) Olivier Kempf est docteur en science politique et chercheur associé à la FRS. Il est directeur associé du cabinet stratégique La Vigie. Il travaille notamment sur les questions de sécurité en Europe et en Afrique du Nord et sur les questions de stratégie cyber et digitale.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest