Née dans une campagne cubaine au XVIIIe siècle, la guayabera est devenue en 2010 le vêtement officiel de protocole de La Havane.
Deux hommes la portent aujourd’hui avec la même aisance et des intentions opposées : le roi d’Espagne et le chef de La France insoumise.
Une chemise qui refuse la ceinture est déjà une position politique.
Le fil et la carte — par Cesare Vecellio
Commençons par la regarder.
Quatre poches sur le devant, parfois deux. Deux rangées verticales de fines nervures cousues — les alforzas, une dizaine de plis par rangée — et trois autres dans le dos. Des boutons de nacre. Du lin, du coton, parfois de la soie. Manches courtes ou longues, peu importe, ce qui compte est ailleurs : elle se porte par-dessus le pantalon.
Retenez ce détail, car tout est là. Le vêtement européen du pouvoir suppose une ceinture, une taille marquée, une silhouette contenue. La guayabera refuse la ceinture. Elle tombe droit. Un homme qui la met a décidé, ce jour-là, de ne pas être boutonné comme les autres, d’adopter le style informel et détendu tout en montrant à tous qu’il maîtrise les codes du vestiaire masculin. Décontracté oui, mais pas avec un polo ou un tee-shirt, comme tout le monde ; avec une guayabera.
Une chemise que trois continents se disputent
L’origine est contestée par trois pays.
La version cubaine tient de la légende domestique : vers 1709, à Sancti Spíritus, un potier nommé José Pérez Rodríguez aurait demandé à sa femme, Encarnación Núñez García, une chemise ample pourvue de grandes poches. Pour y glisser le tabac, les outils, et les goyaves — guayabas — cueillies au retour des champs. D’où le nom. Une autre étymologie, plus sobre, la rattache au Yayabo, la rivière qui traverse la région : les yayaberos portaient la yayabera.
Mais le Mexique la revendique aussi, du côté de Veracruz et du Yucatán. Et les Philippines, où le barong lui ressemble comme un frère, avec l’argument du galion de Manille : Manille-Acapulco, puis Acapulco-Séville, la route qui a cousu l’empire espagnol d’un océan à l’autre.
Trois revendications, un seul empire. La guayabera n’a pas voyagé par hasard : elle a suivi les lignes maritimes de la monarchie espagnole. Une chemise a rarement une aussi bonne carte.
Le premier mythe : la chemise du guérillero
Voici le paradoxe. La révolution cubaine, en 1959, a failli la tuer. Trop bourgeoise, trop notariale, trop dimanche — l’heure était au vert olive et à la tenue de campagne. Pendant trois décennies, la guayabera a été le vêtement des vaincus de l’intérieur.
Elle revient en 1994. Fidel Castro, ce jour-là, se rend à un sommet latino-américain et laisse l’uniforme au vestiaire. Il apparaît en guayabera. Le geste est lu par toute l’Amérique latine avant la moindre phrase du discours : le commandant se fait chef d’État civil, il quitte le maquis pour endosser le protocole. En 2010, La Havane la décrète officiellement vêtement de cérémonie de la République. Une chemise de paysan est passée en trente ans du grenier au décret.
« Une chemise de paysan est passée en trente ans du grenier au décret. »
Le signal a essaimé. En Jamaïque, Michael Manley l’a défendue comme une mode anticoloniale — et ses adversaires du Parti travailliste, revenus au pouvoir, l’ont bannie du Parlement. On a légiféré contre une chemise ; preuve que le vêtement est bien un sujet politique.
Le musée de Sancti Spíritus conserve aujourd’hui deux cent soixante-douze pièces. On y trouve celles de Hugo Chávez et de Gabriel García Márquez.
Le second mythe : la chemise de l’écrivain
Car García Márquez figure aussi dans l’autre camp — et c’est ce qui fait la richesse de cette chemise.
La guayabera est également le vêtement de l’homme de lettres sous les tropiques. Celui qui écrit le matin, déjeune longuement, et n’a besoin ni de cravate ni de veste pour être considéré. Hemingway la portait à La Havane, quatre poches, blanche. Elle dit alors autre chose : le refus du costume comme refus de l’obligation sociale. Non pas la révolution, mais la souveraineté privée. La décontraction, mais avec élégance ; la nonchalance de l’homme de lettres qui connaît les codes et qui sait que le discours passe aussi par le vêtement.
Deux mythes, donc, dans le même tissu. Le maquis et la terrasse. Le décret et le manuscrit.
Et une troisième lecture, plus retorse : Reagan, Bush père et Obama l’ont endossée devant la communauté cubaine de Miami et dans les sommets latino-américains. La chemise latino a prospéré à Washington.
Felipe VI : l’hispanité, non la nostalgie
Novembre 2019. Le roi d’Espagne se rend à Cuba. C’est la première visite d’État d’un souverain espagnol dans l’île depuis 1898, l’année de la rupture, celle du Désastre. La Havane fête ses cinq cents ans.
Felipe VI marche dans la Vieille Havane. Il n’a pas mis de costume. Il porte une guayabera.
Le message est d’une précision d’orfèvre. Le costume sombre aurait dit : je viens en Européen, en visiteur, en créancier de l’Histoire. La guayabera dit : je viens dans le vêtement d’ici, et ce vêtement est aussi le mien. L’hispanité n’est pas revendiquée comme un héritage à réclamer, mais comme une langue commune à parler. On ne s’excuse pas de 1898 ; on s’habille comme si la conversation n’avait jamais cessé.
La chemise est restée. Chaque été, à Marivent, le roi reçoit les autorités des Baléares en guayabera, blanche ou bleue. Deux années de suite, les boutiques de Palma en ont été dévalisées. Deux couleurs qui sont elles aussi des paroles : le bleu est une couleur neutre tant elle est répandue. C’est délivrer un message tout en donnant l’impression de ne pas le faire. Le blanc renvoie au soleil, à la décontraction chic, à la noblesse de la pureté.
Ces chemises viennent, pour l’essentiel, de la Camisería Burgos, calle de Cedaceros, à Madrid. Maison fondée en 1906, brevet royal accordé par Alphonse XIII en 1920, exilée boulevard des Capucines de 1936 à 1949, le temps que la guerre passe. Elle habille Felipe VI depuis sa première communion, en 1975. Hemingway, Orson Welles, Cary Grant et Picasso y avaient leur mesure.
Le roi d’Espagne achète donc sa chemise cubaine chez le chemisier breveté par son arrière-grand-père. Tout l’art du costume royal tient dans cette phrase : le décontracté n’y est jamais l’improvisé.
« Le roi d’Espagne achète sa chemise cubaine chez le chemisier breveté par son arrière-grand-père. Le décontracté n’y est jamais l’improvisé. »
Mélenchon : la chemise comme révolution
Jean-Luc Mélenchon porte la même chemise, pour un discours radicalement différent.

Jean-Luc Melenchon June 21, 2026. @Stephane Lemouton/SIPA//LEMOUTONSTEPHANE_260621A026/Credit:Stephane Lemouton/SIPA/2606212042
Chez lui, la guayabera n’est pas une concession au climat, c’est une carte de visite. Elle désigne Cuba, et par Cuba tout un imaginaire : l’île qui tient, le petit contre le grand, la révolution qui a duré, Che Guevara et Fidel Castro. Le mythe révolutionnaire en marche perpétuelle. En septembre 2018, à l’Assemblée nationale, il qualifiait l’embargo américain d’acte de guerre. La chemise dit la même chose, en silence, et à un public plus large. Mélenchon sait aussi choisir les couleurs : ni bleu ni blanc mais noire. Il aurait pu prendre le rouge, cela aurait été trop voyant. Le noir renvoie à l’anarchie, à la révolution permanente. Comme pour Felipe VI, la couleur est signe et symbole.
Il faut lui reconnaître, comme au roi, une réelle maîtrise du signal. L’homme qui a fait de la veste d’atelier un emblème de campagne sait exactement ce qu’un col fermé, un tissu ou une coupe racontent avant lui. Rien, chez lui non plus, n’est laissé au hasard. C’est, aujourd’hui en France, l’homme politique le mieux habillé et celui qui maîtrise le mieux les codes du vestiaire masculin.
La même étoffe, deux cartes
Voilà donc une chemise née dans une campagne des Antilles, portée aujourd’hui par un roi Bourbon et par un tribun de la gauche révolutionnaire française.
Le premier y lit une continuité : la langue, l’Atlantique, cinq siècles de va-et-vient entre Séville et La Havane. Le second y lit une rupture : la révolution, l’embargo, la lutte permanente.
Même lin, même nacre, mêmes alforzas. Même fil mais deux cartes entièrement différentes.
C’est précisément pour cela que je tire ce fil.
À Venise, où j’écris, on n’a jamais eu besoin d’ambassadeurs pour connaître l’état du monde. Il suffisait de descendre au Rialto et de regarder débarquer les étoffes. Le Turc, le Grec, l’Arménien, l’Allemand du Fondaco, chacun portait sa carte sur le dos, et les tissus arrivaient toujours avant les nouvelles.
Quatre siècles ont passé mais la méthode est toujours la même : les vêtements parlent et les politiques les plus malins savent comment en user.
Cesare Vecellio











