Ceuta a fâché Madrid et Rome. Leurs milliards les réconcilieront

9 août 2026

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Photo : Pedro Sanchez tout sourire. Il a perdu et en même temps gagné. (AP Photo/Bernat Armangue)

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Ceuta a fâché Madrid et Rome. Leurs milliards les réconcilieront

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  • Quatrième et cinquième puissances de l’UE, l’Italie et l’Espagne semblent faites pour s’entendre — mais aucun véritable axe Madrid-Rome n’a jamais vu le jour.

  • La crise migratoire de Ceuta, à l’été 2026, a ravivé la rivalité : contrôles aux frontières, menaces sur Schengen, batailles intérieures.

  • Derrière la virulence politique, une interdépendance massive — commerce, investissements, énergie, mobilités — condamne les deux « cousines » à s’entendre.

Si proches, si loin ?

Italie et Espagne semblent faites pour s’entendre : deux démocraties « latines » et méditerranéennes (respectivement quatrième et cinquième puissances de l’Union européenne), mais aussi deux sociétés de tradition catholique confrontées au vieillissement démographique, à la pression migratoire et à la transition énergétique. Pourtant, contrairement au traditionnel couple franco-allemand ou au partenariat franco-italien institutionnalisé en 2021, aucun véritable axe Madrid-Rome n’a jamais vu le jour. La crise migratoire de Ceuta, à l’été 2026, a révélé ce paradoxe : les économies et les sociétés sont profondément liées, mais les ambitions, les rivalités et les choix politiques séparent parfois les capitales.

Une telle proximité plonge pourtant ses racines dans plusieurs siècles d’histoire commune, de la présence de la Couronne d’Aragon en Sardaigne et en Sicile à la domination espagnole sur Naples et Milan à l’époque moderne. Elle nourrit aujourd’hui une familiarité spontanée, mais aussi une lutte de statut entre deux puissances moyennes désireuses de porter la voix du sud de l’Europe.

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Ceuta, frontière qui brouille les lignes

Au cœur de l’été 2026, plusieurs dizaines de milliers de Marocains ont franchi irrégulièrement les frontières de Ceuta (ville autonome espagnole située dans le nord du Royaume chérifien), soit près de la moitié de la population de la cité. Les services locaux ont été submergés, tandis que noyades et mouvements de foule auraient causé plusieurs dizaines de morts. Peu auparavant, la Cour suprême espagnole avait interdit les renvois immédiats pour les arrivées par mer, décision interprétée par les immigrés clandestins comme un assouplissement frontalier.

L’Espagne a d’ores et déjà renvoyé plus de 48 000 personnes vers le Maroc, soit 97 % des arrivants alors comptabilisés. Toutefois, le 1er août, en réaction à un afflux spectaculaire qui a fait grand bruit en Europe, la présidente du Conseil italien des ministres, Giorgia Meloni, a rétabli des contrôles dans les ports et aéroports pour les voyageurs venant d’Espagne. Elle a même été jusqu’à évoquer une suspension temporaire de l’espace Schengen à l’encontre de Madrid. Soutenue par plusieurs pays du nord et du centre de l’Europe, Rome a mis en doute la capacité espagnole à protéger une frontière extérieure de l’Union.

Madrid a de son côté rappelé que Ceuta bénéficie d’un régime particulier au sein de l’espace Schengen, empêchant une vague d’immigration secondaire. Constatant que Rome refusait de lever de telles restrictions, le gouvernement de Pedro Sánchez a répliqué le 7 août par des contrôles similaires à l’encontre de l’Italie.

La querelle semble menacer la libre circulation des personnes au sein de l’UE (au moins sur le plan symbolique), mais nourrit également les batailles intérieures. Outre-Pyrénées, la droite du Parti populaire et de Vox a pris la défense de l’Italie. Pour sa part, Giorgia Meloni a opposé sa fermeté au laxisme supposé de Madrid, notamment en vue des élections parlementaires de 2027. Son attitude suscite d’ailleurs des critiques de la part du Mouvement 5 étoiles de Giuseppe Conte et du Parti démocrate d’Elly Schlein.

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Faux jumeaux, vrais rivaux ?

Cette confrontation n’est pas exactement un accident et rappelle d’autres contentieux : les producteurs des deux pays se disputent les marchés de l’huile d’olive, du vin et des fruits et légumes ; les littoraux espagnols et italiens attirent les mêmes touristes ; les entreprises rivalisent dans les infrastructures et l’énergie.

Les horizons géopolitiques diffèrent eux aussi. L’Italie de Giorgia Meloni regarde vers l’Europe centrale, les Balkans, la Tunisie et la Libye, tout en cultivant son atlantisme. L’Espagne de Pedro Sánchez privilégie de son côté l’Amérique latine et le Maghreb occidental, et critique vertement Washington. État fondateur de la construction européenne et membre du G7, l’Italie conserve en outre un sentiment de préséance envers une Espagne entrée dans la Communauté européenne en 1986.

Au fond, faute de traité bilatéral contraignant, la relation dépend des alternances. José María Aznar (1996-2004) et Silvio Berlusconi (1994-1995, 2001-2006 et 2008-2011) partageaient par exemple une orientation conservatrice et atlantiste qui allait jusqu’au soutien commun à la guerre en Irak, en 2003. L’arrivée de José Luis Rodríguez Zapatero (2004-2011) à Madrid a ouvert une période de froid, interrompue sous Romano Prodi (1996-1998 et 2006-2008). Durant la crise des dettes souveraines, les deux pays ont aussi subi des contraintes comparables, mais ont souvent négocié séparément à Bruxelles.

Les deux capitales sont cependant parvenues à trouver des points d’entente sur la scène communautaire. Leur coopération a culminé le 25 novembre 2020, au sommet de Palma de Majorque : Pedro Sánchez (en poste depuis 2018) et Giuseppe Conte (2018-2021) ont uni leurs forces face aux pays d’Europe du Nord, dits « frugaux », afin d’obtenir la mise en place du plan de relance NextGenerationEU après la pandémie de Covid-19.

Depuis l’arrivée de Giorgia Meloni au pouvoir, en octobre 2022, l’opposition entre progressisme madrilène et national-conservatisme romain a toutefois réduit l’entente aux dossiers techniques.

Lire aussi : La leçon de Giorgia Meloni à l’Europe

Des milliards qui font baisser le ton

« La virulence politique masque une forte interdépendance entre les deux nations. »

Ne nous y trompons pas : la virulence politique masque une forte interdépendance entre ces deux nations baignées par la mer Méditerranée. Les chiffres du commerce bilatéral le montrent :

Indicateur (2022) Valeur
Exportations espagnoles vers l’Italie 31,48 milliards €
Importations depuis l’Italie 27,91 milliards €
Excédent espagnol (taux de couverture 112,8 %) 3,57 milliards €
Commerce bilatéral total plus de 59 milliards €
Stock d’investissements italiens en Espagne 52,67 milliards €
Stock d’investissements espagnols en Italie 17,3 milliards € (plus de 80 000 emplois)

Avec plus de 59 milliards d’euros de biens échangés, l’Italie figure parmi les quatre premiers clients et fournisseurs de l’Espagne. Les investissements sont plus déséquilibrés : cinquième investisseur étranger en Espagne, l’Italie y détenait en 2022 un stock de 52,67 milliards d’euros, contre 17,3 milliards d’investissements espagnols en Italie — lesquels ont tout de même créé, de l’autre côté des Alpes, plus de 80 000 emplois directs. Depuis 2007, la compagnie énergétique Enel (détenue à près de 24 % par l’État italien) contrôle sa consœur espagnole Endesa, dont elle détient environ 70 % du capital. Pour 2026-2028, le groupe romain prévoit même d’investir 5,46 milliards d’euros dans les réseaux électriques espagnols.

De même, Trenitalia exploite les trains à grande vitesse Iryo, concurrents de la RENFE outre-Pyrénées, tandis que les liens entre l’espagnole Abertis et l’italienne Mundys structurent une partie du marché européen des concessions autoroutières.

Parallèlement, les deux pays veulent devenir le carrefour énergétique du Sud européen : Rome mise sur le gazoduc Transmed et le câble ELMED avec la Tunisie, là où Madrid défend le projet H2Med-BarMar afin d’exporter son hydrogène vers la France et l’Allemagne. Leur proximité produit donc des compétitions… mais aussi des synergies.

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L’Europe du Sud, condamnée à s’entendre

En dépit de toutes les frictions qui peuvent exister entre Pedro Sánchez et Giorgia Meloni, les intérêts des deux capitales à Bruxelles les rapprochent grandement. Au sein du groupe EuroMed (créé en 2019 autour des neuf pays membres de l’UE partageant une culture méditerranéenne), Madrid et Rome défendent la mutualisation des dettes consacrées à la transition écologique ou à la défense, un pacte de stabilité assez souple pour préserver l’investissement, ainsi que les crédits agricoles et de cohésion. Face aux pays d’Europe du Nord, plus frileux, et aux nations d’Europe centrale et orientale, dont les priorités sont autres, ni l’Espagne ni l’Italie ne disposent seules de la masse critique pour peser dans les négociations. Elles doivent donc présenter un front commun.

« Ni l’Espagne ni l’Italie ne disposent seules de la masse critique pour peser : elles doivent présenter un front commun. »

Leur seule vraie divergence repose finalement sur les questions migratoires. Les accords communautaires actuels prévoient la relocalisation d’au moins 30 000 demandeurs d’asile par an depuis les pays d’entrée (essentiellement l’Espagne, l’Italie et la Grèce) ou, à défaut, une compensation financière pour ces nations. Or, là où Madrid privilégie la répartition des immigrés, leur intégration légale et la coopération avec les pays du Sud, l’Italie veut externaliser les demandes vers des États tiers (notamment en Albanie) et fermer les routes maritimes.

Les grandes routes migratoires traduisent d’ailleurs ces divergences en termes géographiques : Rome se préoccupe essentiellement du couloir central, qui part de la Libye et de la Tunisie ; Madrid porte son regard vers les corridors occidentaux et atlantiques (Maroc, Algérie, Mauritanie, Gambie, Sénégal).

Lire aussi : Géopolitique d’une Espagne à cheval sur plusieurs mondes

L’union par le bas

Quand les gouvernements se querellent, les sociétés se rapprochent. Au 1er janvier 2025, 345 777 Italiens étaient enregistrés en Espagne, soit 6,3 % de plus qu’un an auparavant. Jeunes diplômés à Barcelone ou Madrid, télétravailleurs aux îles Canaries ou retraités en Andalousie sont attirés par l’emploi, le climat, les services de santé et une intégration linguistique aisée. La présence italienne outre-Pyrénées, toujours plus importante, traduit de réelles affinités culturelles.

« Quand les gouvernements se querellent, les sociétés se rapprochent. »

Autre manifestation de cette proximité : en 2025, l’Espagne a consacré 377,5 millions d’euros au programme d’échange universitaire Erasmus+ pour 153 717 bénéficiaires, et l’Italie est justement la première destination des étudiants espagnols, avec 21 % des départs. En sens inverse, les universités espagnoles accueillent plusieurs milliers d’Italiens.

Quant à la culture populaire, elle est aussi traversée par ce dialogue entre nations « latines ». Les Italiennes Raffaella Carrà — à laquelle une place de Madrid est dédiée depuis 2022, en remerciement de son soutien à la communauté LGBTQI+ — et Laura Pausini — qui chante régulièrement dans la langue de Cervantes et sillonne les villes espagnoles lors de ses tournées — rencontrent un vif succès en Espagne depuis 1975. La péninsule Italique, de son côté, a largement ouvert ses portes à des interprètes espagnols comme Raphael ou, plus récemment, Rosalía.

Ainsi, aussi sérieuses soient-elles, les tensions bilatérales liées à la crise migratoire de Ceuta sont passagères et disparaîtront probablement bien vite. Certes, la rupture temporaire entre Pedro Sánchez et Giorgia Meloni laissera des traces ; mais le commerce, les investissements, les mobilités humaines, le sentiment d’amitié et les négociations européennes rendraient de toute façon une séparation durable trop coûteuse.

Madrid et Rome ne forment toujours pas un couple, c’est entendu. Voyons-les plutôt comme deux cousines rivales que tout semble opposer, mais que les intérêts partagés, la mer Méditerranée, l’Europe et les sentiments populaires rapprochent bien souvent.

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À propos de l’auteur
Nicolas Klein

Nicolas Klein

Nicolas Klein est agrégé d'espagnol et ancien élève de l'ENS Lyon. Il est professeur en classes préparatoires. Il est l'auteur de Rupture de ban - L'Espagne face à la crise (Perspectives libres, 2017) et de la traduction d'Al-Andalus: l'invention d'un mythe - La réalité historique de l'Espagne des trois cultures, de Serafín Fanjul (L'Artilleur, 2017).