La guerre d’Iran vue d’Afrique : un choc systémique aux mille visages

24 mars 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Le Sahel (c) AFP

Abonnement Conflits

La guerre d’Iran vue d’Afrique : un choc systémique aux mille visages

par

Fiacre Vidjingninou, PhD en sociologie politique et militaire, chercheur principal au Béhanzin Institute, chercheur associé sénior au Egmont Institute, et enseignant à École Nationale Supérieure des Armées (ENSA – Bénin).

  • Depuis le 28 février 2026, la guerre déclenchée par Washington et Tel-Aviv contre Téhéran a verrouillé le détroit d’Ormuz et rouvert les hostilités en mer Rouge, piégeant l’Afrique entre deux verrous maritimes qu’elle ne contrôle pas.

  • La menace la plus profonde n’est pas pétrolière mais alimentaire : un tiers du commerce mondial d’engrais transite par Ormuz, et le cours de l’urée a bondi de 100 à 570 dollars la tonne, menaçant directement les récoltes sahéliennes.

  • Au-delà du choc économique, la guerre fracture l’architecture sécuritaire du Sahel : Téhéran, engagé pour sa survie, ne peut plus honorer ses engagements envers Bamako, Ouagadougou et Niamey, laissant le JNIM et l’EIGS dans une position d’opportunité.

À Bamako, les files s’allongent devant les stations-service. La scène rappelle l’automne 2025 – quand le JNIM paralysait les convois de carburant vers la capitale malienne, brûlant les camions-citernes un par un sur les pistes du Sahel. Mais cette fois, le blocus ne vient pas du désert. Il vient d’un détroit long de soixante kilomètres, à six mille kilomètres de là, quelque part entre les côtes iraniennes et omanaises.

Depuis le 28 février 2026, la guerre que Washington et Tel-Aviv ont déclenchée contre Téhéran a verrouillé le détroit d’Ormuz, tué plus de 2 300 personnes en dix-sept jours et envoyé une onde de choc planétaire qui arrive aujourd’hui à Lagos, Dakar, Nairobi et Cotonou. L’Afrique ne s’est battue contre personne. Elle paie quand même.

Le 28 février, ou la fin d’un équilibre précaire

Tout commence par des frappes. Des dizaines, coordonnées, surprises. Les avions américains et israéliens frappent simultanément des sites militaires, des infrastructures nucléaires, des centres de commandement. Ali Khamenei est tué dans les premières heures, avec lui plusieurs hauts responsables des Gardiens de la Révolution. L’Iran réplique immédiatement – missiles balistiques sur Tel-Aviv, drones sur les bases du Golfe, fermeture proclamée du détroit.

Le choc est total. En moins d’une semaine, le trafic pétrolier dans le détroit s’effondre de près de 70 %, cent cinquante navires restant à l’ancre, immobiles, attendant une accalmie qui ne vient pas

L’Agence internationale de l’énergie est sans détour : c’est la plus grande perturbation de l’offre pétrolière de toute l’histoire du marché mondial. Plus grave qu’en 1973. Plus soudain qu’en 2022.

Le Brent frôle 120 dollars le baril dans les premiers jours, avant de se stabiliser – si l’on peut appeler ça de la stabilité – autour de 103 dollars au moment de ces lignes. Vingt dollars de plus qu’avant les frappes. Les Houthis, eux, n’attendent pas : dès le 28 février, ils annoncent la reprise de leurs attaques en mer Rouge. Le canal de Suez devient impraticable. Les armateurs opèrent un demi-tour vers le cap de Bonne-Espérance. D’un seul coup, l’Afrique se retrouve coincée entre deux verrous fermés en même temps, Ormuz à l’est, Suez au nord, comme dans un étau dont elle ne tient aucun des leviers.

Quand Ormuz affame le Sahel

Le pétrole, tout le monde en parle. Les engrais, personne. C’est pourtant là que se niche la menace la plus profonde pour le continent africain – silencieuse, différée, et potentiellement dévastatrice. Un tiers du commerce maritime mondial d’engrais transite par Ormuz. Un tiers. Et l’Afrique subsaharienne importe une part considérable de ses intrants agricoles depuis les pays du Golfe.

Les chiffres donnent le vertige : 75 % des engrais du Burundi viennent de cette région, 61 % pour le Malawi, 54 % pour le Soudan, 31 % pour la Tanzanie

Depuis le début du conflit, la moitié de la production mondiale d’urée est désorganisée. Environ 570 000 tonnes sont bloquées dans le Golfe. Le cours américain de l’urée – intrant de base pour le maïs et le sorgho – a bondi de 100 à 570 dollars la tonne, pulvérisant le record d’octobre 2022.

Le chef des affaires humanitaires de l’ONU, Tom Fletcher, a explicitement demandé des corridors humanitaires dans le détroit pour que les secours puissent atteindre les zones de besoin critique en Afrique subsaharienne. Cary Fowler, du Food Security Leadership Council, résume la situation avec une formule qui dit tout : « Il y a de nombreux maillons entre la fermeture du détroit d’Ormuz et l’alimentation d’un enfant au Malawi. » Mais ces maillons sont en train de se rompre les uns après les autres. Et en toile de fond, l’USAID a été dissoute par Trump en 2025, emportant avec elle les derniers filets d’urgence que les pays les plus fragiles pouvaient encore espérer activer. Le spectre des émeutes alimentaires de 2007-2011 n’est pas une métaphore rhétorique. Il revient, concrètement, dans les calculs des capitales sahéliennes.

Le paradoxe des pétro-États

On pourrait croire que la hausse des cours profite au moins aux exportateurs africains d’hydrocarbures. La réalité est plus cruelle. Le Nigeria et l’Angola engrangent effectivement des recettes supplémentaires sur le papier – mais dans le même temps, l’inflation importée sur les produits alimentaires, les biens de consommation et les matières premières ronge ces gains par la base.

Le budget 2026 du Nigeria avait été construit sur un baril à 60-65 dollars. À Lagos, les prix à la pompe ont déjà dépassé les 1 300 nairas (0.83 euro) le litre dans plusieurs États contre moins de la moitié avant la crise. La raffinerie Dangote a dû revoir ses prix de sortie à la hausse. La monnaie subit une pression constante.

Pour les quarante et quelques pays africains qui importent net leur pétrole – du Maroc à l’Éthiopie, du Sénégal au Mozambique – il n’y a pas d’ambiguïté : une inflation énergétique de deux à cinq points supplémentaires est en marche, dans des économies qui n’ont plus guère de marge budgétaire pour amortir quoi que ce soit. Le FMI tablait encore en janvier sur un reflux de l’inflation mondiale. Cette prévision appartient désormais à une autre époque.

Le Sahel orphelin

Ce qui se passe dans la dimension sécuritaire est peut-être encore plus structurant sur le long terme. Depuis 2023-2024, l’Iran avait construit une présence discrète, mais réelle dans l’espace AES – Burkina Faso, Mali, Niger. Des accords de coopération signés, des offres de soutien dans la lutte contre les groupes armés, des MOU couvrant l’énergie, l’éducation, la construction. L’équipement des forces de l’AES repose sur un portefeuille délibérément diversifié : Russie, Turquie, Iran, Chine. Une façon de ne dépendre d’aucun partenaire unique – et donc de conserver une liberté de manœuvre.

La guerre d’Iran fracture cette architecture. Téhéran, engagé dans une lutte pour sa propre survie institutionnelle, ne peut plus honorer ses engagements envers Bamako, Ouagadougou ou Niamey. Les livraisons d’armes promises, les formations techniques, le soutien diplomatique : tout cela est suspendu, différé, peut-être abandonné. Le vide ainsi créé est immédiatement lisible sur le terrain sécuritaire. L’attention occidentale se détourne encore davantage du Sahel – les États-Unis avaient pourtant récemment repris un semblant de soutien antiterroriste dans la région. Ce reflux conjugué, iranien et américain, laisse le JNIM et l’EIGS dans une position d’opportunité qu’ils ne manqueront pas d’exploiter.

L’hiver 2025 avait déjà donné le ton : le JNIM avait mis Bamako à genoux avec un blocus de carburant, brûlant les convois un par un sur les routes du Sahel. Le Burkina Faso combat simultanément sur plusieurs fronts. L’AES, privée d’un contrepoids iranien, se retrouve encore plus dépendante d’une Russie dont les ressources sont elles-mêmes contraintes par la guerre en Ukraine. Le cercle se resserre.

Il y a enfin une dimension que les analystes commencent à évoquer à voix basse : selon l’ACLED, des groupes liés à l’Iran pourraient frapper des cibles israéliennes, américaines ou alliées sur le continent. L’Égypte, Djibouti, la Somalie – où Téhéran entretient des liens documentés avec al-Shabaab – sont en première ligne de cette menace diffuse. À Lagos, des manifestants pro-iraniens ont déjà battu le pavé après l’assassinat de Khamenei. L’ambassade américaine au Nigeria a mis en garde contre des risques d’attaques.

Le cap de Bonne-Espérance : une ironie géopolitique

Il y a quelque chose d’ironique à voir le cap de Bonne-Espérance redevenir soudainement une route stratégique. Les armateurs ajoutent dix à quinze jours de traversée pour éviter Ormuz et Suez. Mécaniquement, les ports africains de la façade atlantique et de la côte est – Tanger Med, Durban, Mombasa, Cotonou – voient leur position valorisée : plus de soutage, plus d’escales techniques, plus de demandes de services portuaires. C’est réel.

Mais cette opportunité ne compense en rien le choc subi par les importateurs.

Les primes d’assurance ont été multipliées par dix sur certaines routes

Les frais de fret ont explosé pour toutes les cargaisons à destination du continent. Djibouti, le Kenya, la Tanzanie, le Soudan – dont jusqu’à 34 % du commerce extérieur passe par Suez – subissent un double coup : détournement du fret et renchérissement brutal des coûts unitaires. Le bénéfice est marginal. Le préjudice est structurel.

Le silence calculé de l’Union africaine

La réponse politique du continent dit beaucoup sur son état. Ramaphosa a déclaré que l’Afrique subissait déjà les effets du conflit. L’Égypte a appelé à la diplomatie. Le Nigeria et l’Afrique du Sud ont réclamé un cessez-le-feu immédiat. L’Union africaine, elle, n’a toujours pas de position commune. C’est révélateur – l’institution reste paralysée par ses fractures internes entre membres pro-occidentaux et membres engagés dans l’axe alternatif Russie-Chine-Iran.

Quant aux juntes sahéliennes, leur posture est celle d’un équilibriste sous tension. Leur antiaméricanisme est une marque identitaire, un carburant politique intérieur. Condamner Washington serait parfaitement cohérent avec leur rhétorique. Mais le faire trop fort, dans le contexte d’une administration Trump déjà irritable à leur égard, pourrait coûter cher. Alors ils se taisent. Les trois pays de l’AES avaient dénoncé le « comportement agressif » des États-Unis en janvier 2026, lors de l’affaire vénézuélienne. Sur l’Iran, rien. Ce silence-là est une position.

Ce que cette guerre révèle

Au fond, la guerre d’Iran ne fait que rendre visible ce qui était déjà là. L’Afrique est intégrée aux chaînes de valeur mondiale juste assez pour subir chacun de leurs chocs – mais pas assez pour peser sur leur cours. Le paradoxe est brutal. Tant que le continent importera ses engrais du Golfe, ses céréales des marchés mondiaux et ses hydrocarbures de fournisseurs lointains, chaque guerre au Moyen-Orient sera une guerre africaine par ricochet. Sans que l’Afrique ait tiré un seul coup de feu. Et sans qu’elle ait eu voix au chapitre.

Mots-clefs : , ,

Vous venez de lire un article en accès libre

La Revue Conflits ne vit que par ses lecteurs. Pour nous soutenir, achetez la Revue Conflits en kiosque ou abonnez-vous !

Voir aussi

Le retour éternel de la guerre. Entretien avec Jean-Baptiste Noé

Guerres interétatiques, conflits irréguliers, affrontements informationnels, terrorisme ou interventions militaires au nom de la morale : le XXIe siècle donne le sentiment d'une conflictualité éclatée et inédite. Pourtant, derrière la prolifération des concepts et des discours, la...

Pétrole iranien : comment il parvient en Chine malgré les sanctions

Malgré un arsenal de sanctions parmi les plus sévères au monde, le pétrole iranien continue de circuler à grande échelle. Son principal — et quasi unique — débouché est la Chine. Un système clandestin, sophistiqué et en constante évolution permet à Téhéran de maintenir ses...

La Turquie face à la guerre contre l’Iran

Des missiles iraniens interceptés au-dessus du sud de la Turquie en mars 2026 ont révélé la fragilité de la prudence mutuelle turco-iranienne et placé Ankara dans une position stratégique profondément inconfortable. La Turquie ne souhaite ni la victoire ni l'effondrement de l'Iran :...

À propos de l’auteur
Fiacre Vidjingninou

Fiacre Vidjingninou

Chercheur principal, Béhanzin Institute (Lagos) Chercheur associé senior, Egmont Institute (Bruxelles) Enseignant, École Nationale Supérieure des Armées (Bénin)