La guerre du gaz en Méditerranée

28 mai 2021

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La guerre du gaz en Méditerranée

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Lorsqu’il s’agit de combattre, nous n’hésitons pas à donner des martyrs…La question est la suivante : ceux qui s’érigent contre nous en Méditerranée et au Proche-Orient sont-ils prêts aux mêmes sacrifices ? » (Recep Tayyip Erdogan dans un discours virulent prononcé début septembre 2020 contre la Grèce et la France). C’est parce que le gaz naturel, « l’or bleu » a encore un long avenir, au-delà de 2030 que des nations se battent aujourd’hui aux portes de l’Europe, en Méditerranée orientale, pour se l’approprier en vue de satisfaire leurs propres besoins, écrit  en forçant quelque le  trait l’auteur ?

 

Certes, on n’a pas fini de forer dans le monde à la recherche de nouvelles ressources gazières. Pourtant, elles sont importantes c’est leur sécurité qui n’est pas assurée, comme l’a montré l’exemple du Mozambique où Total a déclaré un cas de force majeure, pour stopper le développement d’un projet gazier au large de Cabo Delgado, de 15 milliards de $. D’après le scénario détaillé établi récemment par l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE), la consommation de gaz naturel à l’échelle mondiale devrait augmenter de + 50 % de 2012 à 2035. C’est même une croissance sensiblement plus rapide que celle de l’énergie (+2 %) . D’ailleurs la production mondiale de gaz ne fait qu’augmenter. Ainsi, en 2019, selon BP, la production mondiale de gaz naturel a atteint 3 989 Gm3 (milliards de mètres cubes), en progression de 3,4 % par rapport à 2018 et de 35,9 % depuis 2009. La production des États-Unis a progressé de son côté de 10,2 % avec une part de marché passant à 23,1 %, loin devant la Russie (17 %). De nombreux pays développés ont besoin de gaz. Ainsi, l’Allemagne qui sort progressivement du nucléaire et a entamé la fermeture de ses centrales à charbon va avoir besoin de beaucoup de gaz.

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D’ailleurs, le gaz naturel liquéfié (GNL) a pris son essor en raison de la mondialisation et des besoins croissants en énergie. Le verdissement du transport maritime offre aussi au gaz des perspectives nouvelles. Même les porte-conteneurs ne pourront plus fonctionner au fioul lourd trop polluant et beaucoup vont se mettre à utiliser le GNL en tant que carburant pour propulser les navires .Les réserves mondiales se répartissent principalement en deux zones, la Russie et le Moyen-Orient, qui disposent ensemble de 56 % des ressources de gaz. Le déclin de l’offre des pays européens de l’OCDE producteurs de gaz ( Norvège, Grande Bretagne, Danemark même) a favorisé un déplacement territorial de forages et de nouvelles exploitations qui en découlent. Cette nouvelle donne a provoqué une augmentation des échanges transfrontaliers permettant de relier sur des milliers de kilomètres des centres de production et des zones de consommation. Selon les experts, les volumes exportés depuis le Moyen-Orient devraient tripler d’ici 2030. Dans un Moyen-Orient où les ressources énergétiques sont importantes, le Qatar et l’Iran,  ont fait le choix du gaz. La découverte d’une poche gigantesque dans le golfe Persique North Dome, partagé entre les deux pays, en 1971 a largement influencé leur choix. Près de cinquante après, d’immenses réserves de gaz offshore ont été découvertes dans le bassin oriental de la Méditerranée. Ces découvertes ont suscité les convoitises des pays riverains qui se sont tous efforcés de démontrer que ces réserves leur appartenaient, menaçant alors la paix déjà si fragile dans cette partie du monde. Il faut aussi noter que, jusqu’en 2019, la problématique du gaz offshore en Méditerranée orientale était étudiée en termes purement géologiques, techniques et commerciaux. Les graves événements survenus en 2019 et 2020 ont contribué à conférer un aspect hautement stratégique et géopolitique à cette problématique allant jusqu’à provoquer les prémisses d’un conflit armé entre certains pays riverains, situation qui à son tour a attiré les grandes puissances comme les États-Unis et la Russie et a obligé l’UE à prendre position.

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L’appropriation et l’exploitation de ces réserves d’hydrocarbures tant convoitées par nombre de pays souvent pauvres sont devenues un problème politique majeur au niveau mondial malgré les dispositions et prescriptions édictées aussi bien par le droit maritime international que par les traités et conventions signés par nombre de ces pays. Cet ouvrage a été conçu pour mettre particulièrement en exergue les volets géostratégique et géopolitique découlant de ces découvertes et de leur appropriation parfois contestable et d’ailleurs contestée par certains pays comme la Turquie. La paix en Méditerranée a été ainsi ébranlée ce qui ne peut que rejaillir sur les fragiles équilibres mondiaux, car le contexte conflictuel a débordé le cadre originel du Levant pour se propager jusqu’en Libye et au Caucase, et de façon plus générale, jusqu’en Afrique subsaharienne. Certes depuis la situation s’est nettement détendue et la Turquie -isolée- en a rabaissé de ses prétentions. La bataille du gaz offshore du Levant n’en demeure pas moins un événement majeur pour la stabilité mondiale comme l’avait été, il y a quelques décennies, celle des réserves pétrolières.

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 À la vue de tous ces conflits visant à l’appropriation de ces réserves gazières, il faut admettre que le chemin de la « décarbonisation » de l’économie mondiale est encore un très long chemin à parcourir. Il ne faut pas se faire trop d’illusions : le gaz a encore un brillant avenir, comme énergie de transition.

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
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