<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La Guerre intérieure : le stoïcisme militaire

25 septembre 2021

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : Entraînement au combat combiné franco-égyptien dans le port militaire d’Alexandrie (Égypte). Le 24 mars 2021. L’exercice CLEOPATRA 2021 est un exercice de coopération entre la France et l’Égypte. Se déroulant au large et dans le port militaire d’Alexandrie du 22 au 25 mars 2021. Cet entraînement conduit pour sa partie française par le porte-hélicoptères amphibie MISTRAL fut composé d’une phase maritime généraliste et principalement d’une phase terrestre consistant à la mise en œuvre d’un dispositif d’évacuation de population.
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La Guerre intérieure : le stoïcisme militaire

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Comment la discipline de vie des anciens stoïciens s’incarne-t-elle dans le monde militaire contemporain ? Cette question, ouverte par Nancy Sherman en 2005 dans l’ouvrage Stoic Warriors (traduction en cours par Quentin Gomel, sous la direction d’Olivier Entraygues), trouve des éléments de réponse dans la vie concrète du soldat moderne, de son insertion dans un système hiérarchique à son acceptation du sacrifice ultime en opération.

Saint-cyrien, le lieutenant Quentin Gomel est diplômé de l’École normale supérieure de Paris. Titulaire d’un master II en philosophie contemporaine, il prépare actuellement une traduction intégrale de l’ouvrage de Nancy Sherman, Stoïc Warrior : the Ancient Philosophy Behind the Military Mind (2005), sous la direction du lieutenant-colonel Olivier Entraygues.

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À première vue, l’étude de la philosophie antique semble n’entretenir que peu d’affinités avec les exigences de la vie militaire, que l’on imagine volontiers – à tort – éloignée de toute préoccupation d’ordre intellectuel. Si l’on s’en tient à une conception strictement académique de la philosophie, comme un savoir historique de contextualisation de différentes doctrines ou concepts, alors cette opposition est sans doute justifiée. Toutefois, si l’on considère la philosophie non plus comme un agrégat quantitatif de connaissances, mais comme une praxis (πρᾶξις), c’est-à-dire une pratique vécue, alors son rapprochement avec le mode de vie militaire n’a plus rien de fantaisiste. Au contraire, il semblerait que certaines écoles anciennes entretiennent des affinités particulières, et toujours d’actualité, avec l’existence du soldat moderne. En s’inspirant de Pierre Hadot, selon qui la philosophie antique est d’abord une école de vie qui structure et modèle l’existence de celui qui la met en œuvre[1], les modalités spécifiques de la vie militaire moderne peuvent ainsi être analysées comme le terrain privilégié de la mise en œuvre de principes moraux hérités de l’antiquité gréco-romaine. Nancy Sherman, dans son ouvrage Stoic Warriors (2005), défend ce point de vue en détaillant comment les principales thèses stoïciennes s’illustrent spontanément au travers d’un nombre important de faits ou de personnalités militaires de la seconde partie du XXe siècle.

La philosophie en guerre

Dans une telle perspective, l’objet « guerre » n’est dès lors plus étudié comme un objet extérieur sur lequel apporter un éclairage thématique particulier – historique, géographique, technique, stratégique… –, mais bien comme une subjectivité à part entière, c’est-à-dire un espace intérieur, ontologiquement conflictuel, lieu d’un combat entre les émotions ou sensation venant du corps, du monde, ou des autres hommes, et la volonté rationnelle d’une action libre et résolue. Dans la lignée du colonel Ardant du Picq[2], il s’agit ainsi d’opérer un recentrement de l’action objective de la guerre – tactique, armement, manœuvre… – vers la réalité subjective de l’homme qui en est l’acteur. Nous verrons ainsi comment la force psychologique du soldat, qui constitue précisément un invariant majeur de la guerre, peut être stimulée positivement par la mise en application volontaire de l’éthique stoïcienne – ce qui offrirait une réponse possible à un besoin collectif de force morale.

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Dans le spectre de la philosophie morale contemporaine, il s’agit également d’un basculement de l’extérieur vers l’intérieur. En effet, il est d’usage de différencier l’éthique dite normative, qui étudie les principes positifs d’une bonne action en soi (« que dois-je faire ? »), de l’éthique utilitariste, qui s’intéresse quant à elle une analyse quantitative et comparative du bien accompli (« quelle action bénéficiera au plus grand nombre, tout en minimisant le mal du plus grand nombre ? »). Mais l’une comme l’autre de ces approches extériorise la vertu pour tenter d’établir une hiérarchie a priori des principes d’une action juste, en évacuant ainsi la densité charnelle et émotionnelle du sujet qui pose cette interrogation. Pour sortir de cette antinomie il est possible de s’intéresser, non plus au critère de définition d’une bonne action de façon abstraite, mais à la question du genre de personne que l’on souhaite devenir. Statistiquement, peu de gens seront en effet un jour confrontés à un dilemme utilitariste radical, comme choisir entre torturer un criminel pour sauver cent innocents, ou refuser déontologiquement la torture, quelles que soient les circonstances. En revanche, chacun est confronté à la question du type de personne qu’il souhaite devenir. L’éthique de la vertu consiste ainsi à définir des qualités psycho-sociales positives – l’honnêteté, le courage, la fidélité… -, sans les séparer de leur lieu de naissance qui est l’intériorité humaine dans sa densité et ses contradictions, et à valoriser leur mise en pratique actuelle, quotidienne et répétée. La question fondamentale devient alors : « quel est l’exemple moral vers lequel je souhaite tendre en actes ? ».

Le soldat, nouveau stoïcien

Le stoïcisme est un ensemble de doctrines philosophiques historiquement attribuées à des auteurs anciens (Zénon, Cléanthe, et Chrysippe, au IIIe siècle av. J.-C.), et à des auteurs plus tardifs, de l’époque dite romaine ou impériale (Epictète, Sénèque et Marc Aurèle en sont les principaux représentants). Ce corpus doctrinal hérite à la fois du socratisme, qui identifie notamment le bien au seul bien moral, et des penseurs présocratiques comme Héraclite, dont ils reprennent une physique totalisante, ainsi que la primauté du logos (λόγος) comme intelligence rationnelle dans l’ordre du monde. Dans la forme, l’école stoïcienne tient également des provocations cyniques dans la mesure où elle prétend effectuer une transformation intérieure radicale de ses disciples, en usant de l’enseignement et de l’exhortation publics. Il s’agit, plus que d’un système fixe, d’une école morale vivante ayant pour but, surtout à l’époque romaine, l’édification individuelle. Cette amélioration part du constat d’un déchirement interne de l’homme – entre ses attentes purement humaines et les événements du destin –, et le résout par une circonscription des biens et de la liberté véritables. Est un bien uniquement ce qui dépend de moi, c’est-à-dire ma liberté de bien user de mes représentations, et de ne donner mon assentiment qu’à ce qui est conforme à l’ordre rationnel et nécessaire de la nature[3]. De ce contrôle volontaire et rationnel des représentations cognitives dérive une conception usuelle ordinaire du stoïcisme comme une forme d’impassibilité quant aux choses extérieures – ce qui n’est pas totalement faux, quoique réducteur.

Comment le soldat moderne met-il en pratique cette distinction entre ce qui dépend de nous, et ce qui n’en dépend pas ? Tout d’abord, son insertion dans un système d’obéissance hiérarchique le conduit à renoncer librement à une partie de sa volonté, pour consacrer l’essentiel de ses forces sur la mission reçue. Le niveau de décision n reçoit une mission du niveau n+1 ; il décide, à son niveau, de la façon dont il va l’exécuter au niveau n-1, mais n’a pas le pouvoir par lui-même de modifier les attendus de n+1. Dans le vocabulaire d’Epictète[4], l’ordre reçu ne dépend pas de lui, mais la façon d’exécuter cet ordre dépend de lui – ainsi le bien moral du soldat se retrouve-t-il dans les vertus d’efficacité et de fidélité dont il va faire preuve pour remplir sa mission. Cette conception prend une radicalité particulière dans le cadre précis du combat, dans lequel cette distinction peut être poussée jusqu’à la libre acceptation de la mort. Si l’on ajoute à cela la capacité des militaires à être déployés sur très court préavis, parfois pour des périodes importantes, le soldat dépend particulièrement de ce que les stoïciens nommaient usuellement le « destin », entendu comme l’ensemble des circonstances extérieures à la volonté individuelle. En ce sens, le libre arbitre comme choix entre des possibilités contraires – obéir ou désobéir – est totalement restreint ; mais la liberté, comme assentiment volontaire au service d’un ordre collectif, se trouve valorisée.

Le corps et la mort, au cœur de la guerre et du stoïcisme

Ensuite, le corps n’est pas considéré par les stoïciens comme un bien ou un mal, mais comme un indifférent, c’est-à-dire comme une chose moralement neutre, distincte de ma volonté propre. De ce point de vue, le soldat ne s’identifiepas avec son corps, mais peut l’utiliser et l’entretenir comme un outil. Cette thèse libère non seulement un espace pour exploiter les potentialités du corps dans le cadre de l’aguerrissement physique, mais permet également de surmonter les traumatismes, et notamment les blessures de guerre, étant entendu que ce qui n’atteint pas ma volonté ne m’empêche pas d’être un homme de bien. Ainsi le stoïcisme ouvre-t-il une véritable voie de résilience aux problématiques militaires contemporaines que sont le syndrome post-traumatique ou l’expérience de la captivité. Sherman cite l’exemple de James Stockdale qui, après avoir été fait prisonnier pendant la guerre du Vietnam en 1965, s’est dit à lui-même : « Je quitte le monde de la technologie pour entrer dans le monde d’Epictète[5] ». Le rapport à la mort, enfin, parachève la distinction de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas, dans la mesure où la mort se présente sous deux aspects : la mort d’autres personnes que nous-mêmes, et l’affrontement de notre propre mort à venir. La mort des autres permet, dans le cadre du deuil, une émotion légitime, qui se doit d’être contenue dans la mesure où elle n’est pas réellement un mal qui porterait atteinte à ma capacité de faire le bien. Notre propre mort ne doit pas non plus faire l’objet d’une quelconque angoisse, dans la mesure où elle s’intègre dans une totalité cosmique ordonnée et bienveillante. C’est notre manque de sagesse qui la fait voir comme une cessation d’être, alors qu’elle n’est qu’une continuité entre notre volonté et celle du logos : « Ne méprise pas la mort, mais fais-lui bon accueil, comme étant une des choses voulues par la nature », dit Marc Aurèle[6]. Ainsi le soldat, qui a en temps de guerre davantage d’occasions que le commun d’être confronté à la mort, conçoit-il la mort comme une nécessité naturelle, pour laquelle il n’éprouve ni angoisse, ni orgueil théâtral, mais une acceptation purement intellectuelle. Les blessures, qu’elles soient physiques ou psychologiques, visibles ou invisibles, reçoivent le même traitement de la part des stoïciens : comme elles ne nuisent pas directement à ma liberté de faire le bien, elles ne sont pas un mal réel, et peuvent donc être dépassées par l’assentiment personnel à la nécessité (« La maladie est une entrave pour le corps, mais non pour la volonté, si elle ne le veut », selon Epictète[7]).

L’esprit en paix

En tant que « doctrine de la volonté », la mise en application pratique et consciente du stoïcisme dans le cadre de la vie militaire permet, en valorisant qualitativement l’adhésion volontaire à un système hiérarchique, et en minimisant la portée des risques inhérents à ce système, une forme d’empowerment individuel – autrement dit une adhésion plus forte du soldat à sa fonction. C’est, en ce sens, une façon philosophique de doper les forces morales dont Ardant du Picq avait souligné la primauté sur les déterminismes techniques et matériels de la guerre. Intéressons-nous maintenant à la seconde partie de la précédente citation : « Étudions donc l’homme dans le combat, car c’est lui qui fait le réel ». Il s’agit, d’une part, d’une affirmation du caractère performatif de l’homme dans la guerre – et par homme, il faut ici entendre l’esprit, le moral, la psychè (Ψυχή) de l’homme en tant que densité psychologique -, mais également d’une affirmation radicalement idéaliste selon laquelle c’est la représentation que se fait l’homme du réel qui détermine ce réel. Une troupe démoralisée instaure collectivement les conditions de la défaite. Ainsi la représentation (phantasia, ϕανταὓία) que se fait l’homme de la réalité modèle cette même réalité, en bien ou en mal. Or le but du stoïcisme consiste précisément à accorder volontairement cette représentation, qui dépend du principe directeur, aux circonstances du monde extérieur – qui n’en dépendent pas. En circonscrivant ainsi le périmètre de la représentation juste, le stoïcisme libère. Il permet la résolution authentique, qui ne connaît ni haine ni passion[8], mais affronte une difficulté ou un danger avec la sobriété et la ténacité d’un homme sûr de son choix et de son assentiment intérieur.

L’interaction vertueuse du stoïcisme avec la vie militaire se résume de la façon suivante : le mode de vie militaire moderne comporte un certain nombre de spécificités, qui le distinguent du monde civil. Ces spécificités – disponibilité, hiérarchie, exigence physique, rapport au deuil et au traumatisme – sont pour la plupart héritées d’une longue tradition martiale, et constituent le terrain d’application privilégié de la philosophie morale stoïcienne. Souvent, cette philosophie pratique se met en œuvre spontanément, en raison de la structuration même du monde militaire. Néanmoins, la valorisation volontaire de ce mode de vie peut combler positivement un besoin général de forces morales, et faire ainsi d’une guerre intérieure une victoire collective. Le stoïcisme militaire devient dès lors une façon de faire face à l’instabilité ambiante : à l’actualité médiatique vaine et changeante, il oppose la seule stabilité dont nous avons vraiment conscience et, aux peurs collectives irrationnelles, la confiance sereine en un ordre supérieur et imperturbable. Il est l’heureuse simplification d’un environnement devenu inutilement complexe au regard des constantes humaines. Dans un contexte marqué par l’incertitude stratégique, le retour vers une intériorité forte, d’autant plus sûre qu’elle sait distinguer ce qui lui appartient de ce qui ne lui appartient pas, permet la liberté, la sobriété, et la tranquillité de l’âme. À rebours des philosophies contemporaines de la déconstruction, le stoïcisme fournit ainsi un corpus théorique actuel permettant au chef de décider avec discernement, au soldat d’agir avec certitude, et à l’homme simplement de mieux vivre.

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[1] « Je veux dire, donc, que le discours philosophique doit être compris dans la perspective du mode de vie dont il est à la fois le moyen et l’expression et, en conséquence, que la philosophie est bien avant tout une manière de vivre […]. » P. Hadot, Qu’est-ce que la philosophie antique ?, p. 19 – nous soulignons.

[2] « Étudions donc l’homme dans le combat, car c’est lui qui fait le réel » C. Ardant du Picq, Études sur le combat, p. 10.

[3] « Souviens-toi donc que si tu crois libre ce qui par nature est servile, et propre à toi ce qui t’est étranger, tu seras entravé, affligé, troublé, et tu t’en prendras aux dieux et aux hommes » Epictète, Manuel, I, 3.

[4] « Il dépend de toi, en effet, de bien jouer le rôle qui t’es donné ; mais le choisir appartient à un autre » Epictète, Manuel, XVII.

[5] Nancy Sherman, Stoic Warriors, p. 1.

[6] Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, IX, 3.

[7] Epictète, Manuel, IX.

[8] Code d’honneur du légionnaire, article 7 : « Au combat tu agis sans passion et sans haine, tu respectes les ennemis vaincus, tu n’abandonnes jamais ni tes morts, ni tes blessés, ni tes armes ».

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À propos de l’auteur
Quentin Gomel

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Saint-cyrien, le lieutenant Quentin Gomel est diplômé de l’École normale supérieure de Paris. Titulaire d’un master II en philosophie contemporaine, il prépare actuellement une traduction intégrale de l’ouvrage de Nancy Sherman, Stoic Warrior : the Ancient Philosophy Behind the Military Mind (2005), sous la direction du lieutenant-colonel Olivier Entraygues.
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