<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La nouvelle « terre promise » des islamismes ?

27 novembre 2016

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Des combattants dans le nord du Mali. Pourquoi combattent-ils ? Leur indépendance ? L’islam ? Les trafics ? Photo: Conflits
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La nouvelle « terre promise » des islamismes ?

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De la Mauritanie à la Somalie, l’Afrique subsaharienne subit aujourd’hui menaces et parfois domination des groupes islamistes radicaux. Ainsi, à l’intérieur de la bande saharo-sahélienne, s’est constitué le second front d’action du terrorisme djihadiste mondial, derrière le Moyen-Orient. Située au sud de la Libye, largement investie par l’État Islamique, la zone demeure une voie de passage idéale entre le foyer initial – l’axe Afghanistan-Irak – et l’Europe du Sud.

 

Le développement de groupes hybrides à la fois trafi quants et « fous d’Allah » souligne la profonde déliquescence du Sahel marqué par des fractures tant socio-économiques que politiques et culturelles. Le passage de l’islam conventionnel à l’islamisme, dérivant jusqu’au djihadisme, offre une clé de compréhension de l’organisation et de l’orientation des différentes mouvances djihadistes actuelles, en proie à une influence plus ou moins forte des groupes transnationaux – Al-Qaida ou l’État Islamique.

Islamisme, islamismes

Aujourd’hui, 15 % des musulmans du monde vivent en Afrique. Si l’on évoque une progression de l’islam africain, il s’agit plus globalement d’une avancée du fait religieux. Se référer à un discours religieux porteur de sens est devenu absolument fondamental dans cette partie de l’Afrique particulièrement touchée par les crises identitaires et sociales, appauvrie par l’instabilité économique et politique. Dans ce cadre, le processus de radicalisation de certaines branches de l’islam ou du christianisme est aujourd’hui réel. Des Églises pentecôtistes fleurissent au sud du Nigeria, tandis que les groupes salafistes ou wahhabites sont de plus en plus nombreux au Mali, au Niger ou au Cameroun.

Salafisme et wahhabisme sont les deux mouvances majeures de l’islamisme, elles ne diffèrent ni sur leur origine doctrinale (hanbalisme), ni sur le rigorisme de leur dogme – prônant le retour à l’application des préceptes de la période prophétique basés sur une lecture littéraliste du Coran –, mais sur la légitimité de l’autorité politique. Les salafistes envisagent la mise en place d’un califat à portée mondiale alors que les wahhabites admettent l’autorité d’un dirigeant local, les monarques saoudiens par exemple. En tout cas, la substitution progressive d’un discours islamique conventionnel par une pensée politique et idéologique débute dans les années 1960 et vient du monde arabe (Égypte, Arabie Saoudite).

Un islam des confréries notamment malékites ou soufi es, développées pendant l’ère coloniale, fait aujourd’hui face à la montée des groupes salafistes et wahhabites. Le processus s’amorce dans les années 1960. L’Arabie Saoudite en créant la Ligue islamique mondiale a lancé une grande campagne d’expansion idéologique de son « soft power » wahhabite. L’Afrique en est une cible. À cette époque, wahhabisme et salafisme s’entremêlent dans leur diffusion. Le premier pivot africain demeure le Soudan où le salafisme rencontre un grand succès. Actuellement encore, de jeunes Camerounais partent au Soudan, y sont formés, en s’arabisant, avec les méthodes très proches de celles des pays du Golfe.

Ces tendances ne doivent pas être confondues avec la radicalisation des groupes djihadistes, elles montrent simplement que l’islam rigoriste progresse. D’ailleurs, s’il est récemment apparu en Afrique subsaharienne, le salafisme n’est pas nécessairement à visée politique. Sa version quiétiste ou missionnaire – prônant l’islamisation de la société sans visée politique – est majoritaire en Afrique. Mais le salafisme djihadiste s’organise. Ainsi, les pays où la charia domine exclusivement le dispositif législatif et juridique de l’État – Mauritanie, Nord du Nigeria, Soudan et Somalie – comptent de nombreux salafistes et les groupes radicalisés y prolifèrent.

Ainsi, le djihadisme africain se conjugue avec la vision takfiriste (takfir : excommunication des impies) des premiers islamistes radicaux apparus dans les années 1970 en Égypte. Mais pas exclusivement. Il lutte aussi contre le système libéral mondialisé et nourrit une haine profonde à l’égard de la culture occidentale. En utilisant la misère et les frustrations des populations sahéliennes, l’idée de révolte par le djihad séduit de nombreux jeunes de la région.

Un djihad, des djihadismes

Ce djihadisme est lui aussi pluriel. Il est nourri par une diversité de groupes, locaux comme transnationaux, qui s’entremêlent et répondent à des logiques stratégiques locales, régionales ou mondiales. Au moment du conflit malien en 2012, Ansar Dine et Al-Qaida au Maghreb islamique (AQMI) ont soutenu les Touaregs du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA). La première structure est composée de Touaregs djihadistes, l’autre demeure la version africaine d’Al-Qaida depuis 2007. Les deux mouvements n’ont pas les mêmes ressorts mais encouragent un même but : imposer l’islam politiquement et socialement aux impies en venant en aide aux Touaregs, qui, de leur côté, luttent avant tout pour la reconnaissance de leur nation.

Les groupes djihadistes peuvent se déplacer sur l’ensemble de la région comme le Mujao (devenu Al-Moubaritoune), Ansar Dine et AQMI, ou être ancrés territorialement au Nigeria avec Boko Haram, l’État islamique en Libye ou les Shebabs en Somalie. Les premiers profitent des contestations post-coloniales nationales et frontalières, mais aussi d’une zone désertique peu contrôlée où les trafics peuvent s’organiser (cigarettes, drogues, armes). Ces produits sont haram mais leur commercialisation est hallal. Par ailleurs, des points communs existent entre les mouvances organisées territorialement ; les Shebbabs en Somalie et les partisans de Boko Haram au Nigeria souhaitent imposer un État islamique.

Au regard de cette diversité, deux États du Maghreb servent de véritables « courroies de transmission » au djihadisme africain : l’Algérie et la Libye. En Algérie, le Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat, héritier du GIA, a rejoint AQMI et se répand jusqu’à la frontière sud du Mali. Aussi, malgré la politique anti-terroriste menée par le Président Bouteflika, l’Algérie demeure la porte d’entrée principale des Européens radicalisés qui souhaitent rejoindre les groupes affiliés à l’EI, notamment en Libye. Depuis les Printemps arabes, cette dernière, sans pouvoir politique stable, s’est imposée progressivement comme succursale africaine officielle de l’EI. Elle a permis d’alimenter les munitions en armes des djihadistes africains depuis 2011 tout en devenant un point de passage des combattants qui se dirigent par le nord du Niger, vers le Mali et la Mauritanie.

 » Le djihadisme est nourrit par une diversité de groupes qui s’entremêlent et répondent à des logiques stratégiques locales, r »régionales et mondiales. « 

Enfin, la complexité de l’islamisme radical en Afrique s’explique par une mise en concurrence récente d’AQMI et de l’État Islamique. Les deux groupes sont devenus des labels mondialisés du terrorisme international, et la portée de leur action permet aux réseaux locaux de se doter d’une légitimité.

Depuis sa création en juin 2014, l’EI occupe davantage la scène médiatique et rallie de nombreuses recrues. Les groupes terroristes africains n’y sont pas insensibles ; d’abord affilié à AQMI, Boko Haram prête allégeance à l’EI pour devenir l’État islamique au Nigeria en mars 2015. Aujourd’hui l’État islamique en Libye appelle à la scission avec Al-Qaida, notamment chez les Shebabs de Somalie ou Al-Moubaritoune. L’attentat de Ouagadougou en janvier dernier peut être compris comme la volonté des dirigeants de Al-Mourabitoune de prouver leur implantation dans le Sahel, en compétition avec les autres groupes djihadistes.

L’islamisme radical paraît donc très présent en Afrique subsaharienne car très médiatisé, mais ne surestimons pas sa dimension, l’ensemble des groupes djihadistes ne représente que quelques milliers de personnes au regard des millions de musulmans africains. Enfin, ces groupes restent fragiles à cause de la diversité de leurs matrices et leur incapacité à se positionner durablement. Le développement économique et la stabilisation des régimes politiques africains restent donc des enjeux de taille pour réduire leur influence.

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À propos de l’auteur
Anne-Clémentine Larroque

Anne-Clémentine Larroque

Historienne de formation et analyste en géopolitique, Anne-Clémentine Larroque est maître de conférences à Sciences Po. Elle a publié en 2014 Géopolitique des islamismes dans la collection « Que sais-je ? » aux PUF.
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