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La méthode Lyautey, née empiriquement en Indochine, impose au Maroc une doctrine civilo-militaire inédite fondée sur l’action politique autant que sur la force.
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Contrairement à l’Algérie, le Maroc est un État souverain reconnu : la pacification s’y conduit au nom du sultan, non comme une conquête, ce qui change tout à la méthode.
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Les mémoires divergentes entre France-Maroc et France-Algérie s’expliquent par des histoires longues, des indépendances de nature différente et des choix politiques opposés.
Entretien avec Remy Porte, auteur de La Pacification française au Maroc (1904-1934).
La méthode Lyautey était-elle précurseure et s’est-elle déclinée sur d’autres territoires ?
La « méthode Lyautey » s’inscrit d’abord dans une histoire. Pour résumer, elle naît de façon empirique en Indochine à la fin du XIXe s. avec les colonels Gallieni et Pennequin, se structure ensuite à Madagascar avec Gallieni et Lyautey, avant d’être formalisée et mise systématiquement en œuvre par ce dernier au Maroc.
L’objectif est de s’attacher les populations locales, sous réserve de leur fidélité, en reconnaissant leur spécificité et en prenant en compte leur culture, leurs usages, leurs règles de vie sociale. En ce sens, on en retrouve plus tard l’esprit dans plusieurs aspects de l’action politico-militaire en Indochine ou en Algérie pendant les guerres de décolonisation.
Certains tenteront de s’en inspirer (« gagner les cœurs et les esprits ») lors de campagnes plus récentes comme en Afghanistan.
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Quelles transformations la pacification du Maroc a-t-elle apportées aux méthodes d’action civilo-militaires ?
Pour Lyautey, et ses directives vont inspirer plusieurs générations d’officiers, il est contre-productif de ne procéder que par répression et campagnes militaires, puisque cela dresse contre vous des populations entières.
Il ne s’agit pas d’angélisme, car lorsque les tribus rebelles refusent de se soumettre, l’emploi de la force armée n’est jamais exclu, mais celle-ci doit impérativement être précédée, accompagnée et suivie d’une action politique pour mettre en place des autorités locales issues de leurs rangs et favoriser le développement économique.
Une population qui se reconnaît dans ses représentants, qui mange à sa faim et qui bénéficie de soins médicaux n’est plus tentée par la révolte ou la sédition.
En 1904, la France s’engage au Maroc dans un contexte de rivalités européennes ; dans quelle mesure l’Acte d’Algésiras de 1906 a-t-il contraint ou, au contraire, facilité la pacification ?
L’accord international signé en avril 1906 entre les douze grandes puissances de l’époque et le Maroc reconnaît que la France et plus marginalement l’Espagne tiennent une place particulière dans le sultanat et peuvent y exercer des responsabilités particulières, notamment en matière de police des ports et de finances.
Il marque le renoncement formel du Royaume-Uni et de l’Italie à toute ambition dans le pays et sera ensuite complété par un accord bilatéral avec l’empire allemand qui reconnaît la prééminence politique de Paris. En ce sens, il reconnaît une influence française majeure, mais limite encore les interventions tricolores à la bonne volonté des partenaires internationaux.
Les interventions françaises restent donc ponctuelles, de faible importance et géographiquement limitées à une étroite zone géographique jusqu’à la reconnaissance formelle du protectorat en mars 1912.
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Quelle différence fondamentale y a-t-il entre la conquête algérienne du XIXe siècle et l’entreprise marocaine, sur le plan de la méthode et de l’intention affichée ?
Il est clair que les dirigeants politiques français ambitionnent à partir de la fin du XIXe s. de constituer un ensemble français en Afrique du Nord de Tunisie au Maroc. Mais il y a entre les situations algérienne et marocaine deux différences majeures.
D’une part, le statut des territoires, puisque le Maroc est un État souverain avec son monarque internationalement reconnu et ses institutions propres. D’autre part, l’action militaire y est conduite au nom du sultan pour ramener à l’obéissance les tribus dissidentes, alors qu’en Algérie il s’agit effectivement d’une conquête.
D’ailleurs, pendant plusieurs années, le gouvernement français va contrôler de très près et limiter drastiquement les initiatives des responsables militaires dans le pays pour ne pas risquer de crise internationale, situation qui n’existe pas en Algérie.
Lyautey parlait de « montrer la force pour ne pas avoir à s’en servir » : cette formule était-elle sincère, ou constituait-elle avant tout un habillage rhétorique de la conquête ?
Dans l’esprit de Lyautey, la formule est indiscutablement sincère, mais elle ne doit pas être comprise comme une marque de refus d’employer la force. Elle s’explique par deux raisons principales.
D’une part, les effectifs disponibles sont pratiquement toujours insuffisants pour mener des opérations simultanées sur plusieurs fronts et il importe que les unités ne soient pas épuisées avant un engagement majeur toujours possible. Donc, il est effectivement préférable de montrer sa force sans s’en servir.
D’autre part, Lyautey a l’intime conviction que seule l’action politique peut favoriser le ralliement solide, fiable, à long terme, alors que l’emploi systématique, voire inconsidéré, de la force ne peut que susciter l’hostilité et la haine durable.
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Lyautey a-t-il eu des contradicteurs au sein même de l’armée française, qui refusaient sa méthode ?
Il ne s’agit pas de contradicteurs ou d’opposants à la « méthode Lyautey », car, lorsque l’action politico-militaire de Lyautey se développe au Maroc, la conquête et la colonisation de l’Afrique occidentale sont pratiquement finies (elle est terminée au début de la Première Guerre mondiale).
Il n’y a pas concordance dans le temps entre l’action des Soudanais et celle de Lyautey.
La défaite espagnole d’Anoual en 1921 a failli tout remettre en cause ; quel a été son effet sur la stratégie française ?
La défaite espagnole d’Anoual, sur le moment, ne change rien à la politique de Lyautey et n’a pas d’autre conséquence au Maroc que de renforcer la recherche du renseignement dans les tribus de la zone frontalière.
Ce n’est que deux ans plus tard, avec l’affirmation d’ambitions politiques et territoriales nouvelles par Abd el-Krim, puis le déclenchement de son offensive vers le sud et le protectorat français que Lyautey doit envisager des opérations militaires majeures.
Il privilégie le plus longtemps possible l’action politique sur les tribus, pour éviter qu’elles ne basculent dans la rébellion, et la défensive avec l’installation de nombreux postes sur ce qui va devenir le front nord.
La guerre du Rif est-elle une guerre coloniale classique, ou constitue-t-elle déjà une forme moderne de guerre irrégulière ?
La guerre du Rif est tout à la fois un conflit colonial classique (surtout pour les Espagnols), et un conflit moderne de guerre irrégulière (surtout dans sa dernière phase en 1924-1925). Elle est aussi, sous certains aspects, la première guerre de décolonisation, Abd el Krim ayant le soutien des partis de la gauche radicale et notamment du Parti communiste français, qui lui donne une audience politique inespérée.
Enfin, n’oublions pas qu’Abd el-Krim aurait voulu renverser le sultan et prendre sa place : la guerre du Rif est aussi une ultime manifestation majeure de la dissidence de tribus qui refusent l’autorité du sultan.
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Les officiers revenus du front de 14-18 ont-ils importé au Maroc des méthodes industrielles de la guerre (artillerie massive, aviation) qui ont rompu avec la doctrine Lyautey ?
En 1919, il y a effectivement une phase délicate pour les jeunes officiers en particulier, qui ont connu les années de guerre sur le front de France et qui doivent s’adapter aux conditions particulières de la guerre sur le sol marocain.
Mais non seulement Lyautey ne cède rien de ses principes et de ses modes d’action, mais il est conforté dans ses choix par l’adhésion de ses principaux subordonnés d’une part et par la rapide adaptation de lieutenants et capitaines de grande valeur. On pense notamment à Juin et à De Lattre.
Comment expliquer la différence historiographique face au passé colonial entre le Maroc et l’Algérie ? Ces différences expliquent elles le rapprochement diplomatique du Maroc avec les pays occidentaux ?
Les mémoires différentes des rapports entre l’Algérie et la France d’une part, et le Maroc et la France d’autre part, tiennent à la fois à l’histoire dans le temps long, aux conditions du retour à l’indépendance et aux choix politiques des gouvernements en place. Dans le temps long, le Maroc a derrière lui une histoire millénaire de pays indépendant et n’a connu qu’une quarantaine d’années de protectorat français ; tandis que l’Algérie est une pure création de la colonisation française.
Il ne faut pas oublier qu’Alger a été conquise en 1830, trente ans avant le rattachement de Nice à la France, et que les députés des départements d’Afrique du Nord siégeaient au Palais Bourbon. La guerre d’Algérie est obtenue à l’issue de plusieurs années d’une guerre extrêmement dure, alors que le retour à la pleine souveraineté du Maroc est obtenu sans opération militaire à proprement parler.
Alors que les gouvernements successifs à Alger ont systématiquement entretenu un « conflit des mémoires » et parfois un discours violemment anti-français, le roi du Maroc est resté attaché à l’établissement de relations équilibrées avec l’ancienne puissance. Des phases de tension parfois aiguë ont existé (1965, 1973, etc.), mais sans remettre fondamentalement en cause les relations entre les deux pays. Notons d’ailleurs que le roi Hassan II a, à plusieurs reprises, souligné l’importance du rôle de Lyautey et de la France dans la naissance du Maroc moderne.
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