<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Macron, une politique de grandeur ?

2 mai 2022

Temps de lecture : 5 minutes
Photo : Emmanuel Macron reçoit Vladimir Poutine à Versailles. Pour la grandeur, la République renoue avec la monarchie. Credit:Irina Kalashnikova/SIPA/1706011631
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Macron, une politique de grandeur ?

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La France a toujours entretenu un lien particulier avec l’idée de grandeur. Une relation que Macron a voulu relancer, sans réussir à enrayer un inexorable déclin.

L’élection de Macron doit sans doute beaucoup à la nostalgie de la grandeur. Après Jacques Chirac qui voulait être un « président modeste », Nicolas Sarkozy trop « bling-bling » et François Hollande qui s’était qualifié de « président normal », Emmanuel Macron entend redonner à la fonction présidentielle sa dignité et sa hauteur. Il multiplie les interventions solennelles dans les grands lieux de notre histoire. Il va jusqu’à parler avec nostalgie de la monarchie et regrette le « vide » laissé par « l’absence de la figure du roi ». Comme de Gaulle, il conçoit le président français comme un monarque républicain oint non pas par les saintes huiles de Reims, mais par le suffrage universel.

Géopolitique du faste et du verbe

Le style de Macron en découle : le corps droit comme pour se grandir, le menton levé vers le ciel, la fermeté face à ceux qui le contestent, la brutalité même parfois, le refus de se déjuger (ou d’avouer qu’il s’est déjugé). Ajoutez le volontarisme, la méfiance envers les partis constitués et les corps intermédiaires ; la faible attention portée au Parlement, mais aussi aux régions, comme s’il renouait avec la tradition centralisatrice des rois capétiens et des jacobins.

Ce grand style est au service de la grandeur du pays. Macron profite d’abord d’une conjoncture favorable – la détérioration de l’image des États-Unis de Trump, la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne, l’affaiblissement d’Angela Merkel, les efforts de Poutine pour sortir de son isolement. Il bénéficie du soutien de l’élite européenne qui lui sait gré d’avoir terrassé l’« hydre » populiste (en l’occurrence Marine Le Pen) qu’elle avait tellement redoutée en 2016-2017.

Dans les pas de de Gaulle ?

 

La diplomatie du faste lui fait recevoir aussi bien Poutine que Trump dans une tradition bien gaullienne d’équilibre entre les deux Grands. Il relance les relations avec les pays africains en promettant d’en finir avec la « Françafrique », comme tous nos présidents l’ont fait depuis cinquante ans. Il enfourche des causes mondiales au nom de la grandeur morale du pays – ainsi la lutte pour l’environnement. Il joue avec tous les substituts à la grandeur que la France s’est efforcée de créer depuis 1815 : l’Afrique, l’Europe, les « valeurs ». Ne parle-t-il pas le 29 août 2017 d’une « France qui reprend son rang parmi les nations en Europe » ? On a vu déclaration plus modeste.

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Voilà Macron héritier de de Gaulle par la volonté d’indépendance et de grandeur. L’une et l’autre dépendent de la bonne santé économique du pays. C’est pourquoi de Gaulle s’était concentré sur les « grands projets » qui concernaient tous des secteurs dominés par les États-Unis qui avaient une finalité militaire (nucléaire, aéronautique, informatique). Dans un esprit comparable, Macron veut développer les secteurs de pointe et bâtir une start-up nation. Il engage un vaste train de mesures libérales dont la plus spectaculaire concerne les retraites. Sur le plan géopolitique, le terrain paraît dégagé pour un leadership français en Europe : les Anglais l’ont quittée, les Allemands se refusent à un rôle de premier plan trop voyant. Les dirigeants français se flattent d’avoir persuadé l’Allemagne d’accepter le plan de relance économique européen qui s’accompagne d’une intégration renforcée de l’Union. Il plaide pour une diplomatie et une défense européennes et proclame l’OTAN en état de mort cérébrale – ce qui irrite Berlin. En même temps, Macron maintient l’effort français au Sahel. Toutes ces initiatives qui datent pour l’essentiel des deux premières années de son mandat paraissent heureuses et, pour l’essentiel, renouent avec la fibre gaulliste.

Les postures martiales ne peuvent dissimuler la réalité du déclin. La France passe au 8e rang mondial pour le PIB, elle est même dépassée en 2021 par le Royaume-Uni auquel les « experts » français prédisaient le pire lors du Brexit ; notre PIB par habitant était comparable à celui de l’Allemagne en 2000 (25 000 euros), il est aujourd’hui égal à 80 %, et encore faudrait-il en retirer la dette par habitant (39 000 euros en 2020 contre 27 000 pour l’Allemagne). Son commerce extérieur ne cesse de se dégrader et le solde commercial a fait l’objet d’un déficit record en 2021. Comme aime à le rappeler Bruno Le Maire « une grande nation se mesure à son commerce extérieur ». Quelle conclusion en tirer ? La crise du Covid fait figure de révélateur sur les délocalisations et le recul de nos industries de pointe – la France est le seul grand pays à se montrer incapable de produire un vaccin. En même temps, le niveau de mathématiques régresse depuis une vingtaine d’années alors qu’il s’agissait d’un domaine d’excellence de notre pays. François Bayrou, commissaire au Plan, en tire une conclusion stupéfiante : « Dans nombre de secteurs, la France a une économie sous-développée[1]. »

Bien sûr, tout n’est pas négatif ; les ventes de Rafale ont progressé, les investissements étrangers en France remontent, quelques relocalisations se produisent. Mais le bilan géopolitique est plus décevant encore. Les positions françaises sont menacées par les Russes en Centrafrique et au Mali. Malgré son engagement européen, Macron a été mal soutenu par Bruxelles lors de son accrochage avec la Turquie. Le pire est atteint lorsque l’Australie renonce à l’achat de sous-marins français et se tourne vers Washington et Londres. Preuve est faite à nouveau que le mépris affiché par Paris envers le Royaume-Uni après le Brexit était pour le moins hâtif. Et il n’est pas certain que nos ambitions européennes soient atteintes, Paris risquant de se heurter aux libéraux allemands sur la rigueur budgétaire et aux écologistes de ce pays sur celle de l’environnement en un moment où la France voudrait relancer le nucléaire – mais pourquoi avoir fermé la centrale de Fessenheim ?

Grandeur ou puissance ?

Bien sûr Macron n’est pas seul responsable de ce déclin qui date des années 1990 au moins. Mais il n’a pas réussi à redresser la situation. On peut l’expliquer par les contradictions qu’il porte. Il parle de retour de la France, mais dénie l’existence d’une culture française et souhaite une déconstruction de l’histoire du pays. Il veut une défense européenne et le maintien dans l’OTAN. Il prône à la fois la souveraineté de la France et celle de l’Europe. Telles sont les contradictions du « en même temps » qualifié par les thuriféraires du président de pensée subtile et complexe ; à l’intérieur il a servi à rallier des publics différents au macronisme en accordant à chacun le discours qu’il voulait entendre, au risque de transformer l’ensemble en cacophonie et d’empêcher que la France joue sa petite mélodie dans le concert des nations.

Ce que Macron a le mieux réussi, c’est le discours et les gestes de la grandeur. Comme le dénonce Marcel Gauchet, il est dans l’illusion de l’action plus que dans l’action. En étant hanté par l’idée de grandeur, il privilégie la posture et le verbe, ce qui a contribué à rehausser l’image de la France dans le monde, et la même formule pourrait être employée pour beaucoup de nos dirigeants, y compris de Gaulle. Mais ils ont du même coup négligé la puissance, à l’inverse des Allemands et même des Britanniques. Sur ce plan au moins, Macron se montre fidèle à la tradition française du « parole, parole ».

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[1] Interview aux Échos, 7/12/2021.

À propos de l’auteur
Pascal Gauchon

Pascal Gauchon

Ancien élève de l'ENS Ulm, agrégé d'histoire et professeur en classes préparatoires, Pascal Gauchon est le fondateur de Conflits et le premier rédacteur en chef.
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