<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La rivière qui traverse Paris n’est pas la Seine

30 janvier 2026

Temps de lecture : 6 minutes

Photo : Crue de la Seine et de l'Yonne à Montereau-fault-Yonne. (2018) © Vincent Loison/SIPA

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La rivière qui traverse Paris n’est pas la Seine

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À en croire l’article « Seine » de Histoire & patrimoine des rivières & canaux « La “Seine” est une usurpatrice. Et par deux fois qui plus est… » Et dans « La Seine ne coule pas à Paris », Ursuline s’interroge : « Nous aurait-on menti toute notre vie ? La Seine ne coule pas vraiment à Paris ? Et ne serait en réalité même pas un fleuve ? » Allant plus loin, Christophe Pacalet demande : « Pourquoi alors cette injustice qu’ont dénoncée plusieurs auteurs, comme Henri Vincenot (Les canaux de Bourgogne) ou Roger Brunet (Atlas et géographie de la France moderne) ? »


Un article à retrouver dans le N61. Outre-mer : La France des 13 fuseaux horaires. 


Qu’en est-il réellement ? Si l’on s’en tient à de strictes définitions hydrographiques et géographiques, ces lanceurs d’alerte ont raison, la rivière qui traverse Paris ne devrait pas être appelée la Seine et d’autres cas – en France et ailleurs dans le monde – témoignent de semblables injustices. Mais il faut chercher ailleurs que dans la rigueur scientifique la raison pour laquelle elle porte ce nom, elles sont si fortes qu’il est très peu probable qu’elle en change.

Les définitions strictes excluent le nom « Seine »

Rappelons tout d’abord que l’on nomme « affluent » un cours d’eau se jetant dans un autre plus important (une autre rivière ou un fleuve) et l’on appelle « fleuve » que ceux qui se terminent dans la mer ou l’océan.

La règle habituelle est qu’à la confluence, c’est le cours d’eau ayant le débit le plus faible qui est considéré comme l’affluent de l’autre. Lorsque les débits sont proches, on peut arbitrer le choix du nom en fonction de la taille du bassin versant ou, dans le doute, de la longueur parcourue par le cours d’eau. Or cette règle n’a pas été suivie pour la Seine, à deux confluences, avec l’Yonne et – plus en amont – avec l’Aube.

La première se situe à Montereau-Fault-Yonne, en Seine-et-Marne. À cet endroit, le débit de l’Yonne est d’environ 95 m³ par seconde et celui de la Seine seulement de 80 m³. Le bassin versant de l’Yonne est plus étendu avec un peu plus de10 800 km², contre 10 100 km² pour la Seine. Seule justification, juste avant le confluent, c’est la Seine qui a parcouru le plus long trajet depuis sa source, environ 305 km contre 292 km.

D’un point de vue hydrométrique, c’est donc bien la Seine qui se jette dans l’Yonne.

Ce n’est pourtant pas le seul problème, et la Seine ne devrait même pas s’appeler ainsi à sa confluence avec l’Yonne. En amont, elle a déjà rencontré l’Aube à Marcilly-sur-Seine, dans la Marne, et à la confluence, celle-ci a un débit d’environ 40 m³ par seconde, tandis que le sien n’est que d’environ 33 m³ par seconde. Pour les bassins versants, celui de l’Aube est de 4 660 km² et la Seine d’environ 3 960 km².

Ainsi, la Seine n’est même pas un affluent de l’Yonne, puisqu’elle n’est qu’un affluent de l’Aube. Et c’est donc celle-ci qui se jette dans l’Yonne.

Crue de la Seine et de l’Yonne à Montereau-fault-Yonne. (2018)
© Vincent Loison/SIPA

D’autres cas d’« injustices »

Comme le rappelait Christophe Pacalet¹, l’Yonne n’est pas le seul cas d’injustice. Parmi leurs bénéficiaires, on peut citer, en France, la Garonne (qui devrait s’appeler le Tarn), le Rhin (préféré à l’Aare) et la Saône (plutôt que le Doubs). Ailleurs, on peut citer le Mississippi, qu’on devrait appeler Ohio, ou le Gange, qui est en réalité un affluent de la Yamuna.
Le seul cas connu où une certaine forme de justice ait été parfaitement respectée dans la transmission des noms entre le cours d’eau principal et ses affluents est celui du Mattaponi, situé dans l’est de la Virginie (États-Unis), au sud de Washington (D.C.). Cet affluent de la rivière York est formé par la convergence de quatre cours d’eau (figure 3) :

Les rivières Mat et Ta se rejoignent dans le comté de Spotsylvania et forment la Matta.
Les rivières Po et Ni se rejoignent dans le comté de Caroline et forment la Poni.
La Matta et la Poni se rejoignent ensuite dans le comté de Caroline pour former la rivière Mattaponi.

Cet exemple n’est toutefois pas totalement convaincant, car ces noms n’ont été fixés que tardivement et sans tenir compte de ceux qu’ils portaient avant l’arrivée des premiers colons anglais en Virginie². Ils sont dérivés de celui d’un groupe autochtone local, et n’ont été fixés par l’United States Board on Geographic Names qu’en 1897 et 1936. On a alors choisi entre les divers noms qui lui avaient été donnés jusque-là³ et rebaptisé ses affluents en utilisant une partie de celui qui a été préféré.

On imagine mal utiliser ce procédé dans le cas de la Seine et de ses affluents, dont l’histoire – et les dénominations – remonte à plusieurs millénaires, et il faut donc aller chercher dans ce passé les origines de leurs noms.

Pourquoi la Seine est-elle appelée ainsi ?

De fait, plusieurs raisons, toutes enracinées dans un passé lointain, expliquent que le nom de Seine ait été retenu au lieu de celui de l’Yonne : les unes sont d’ordre culturel, les autres d’ordre commercial.

La Seine est décrite comme le cours d’eau principal depuis plusieurs siècles. Au ier siècle av. J.-C., Jules César, dans ses Commentaires sur la guerre des Gaules, indiquait déjà que Lutèce, la future Paris, était située sur une île de la Seine. Mais si cette mention est la forme écrite la plus ancienne du nom de la Seine, Sequana, il vient du nom celtique de la rivière et surtout de la déesse gauloise éponyme. Les druides gaulois considéraient donc qu’elle était sacrée et supérieure à tous les autres cours d’eau et un culte lui était rendu sur le site de sa source, à Saint-Germain-Source-Seine (Côte d’Or), comme en témoigne la découverte en 1836 d’un sanctuaire riche de nombreux ex-voto conservés aujourd’hui dans le musée de Dijon.

Les Romains avaient fait de Sequana une divinité de leur panthéon et considérer la Seine comme supérieure aux autres rivières était un moyen de renforcer l’autorité des tribus contrôlant – et protégeant – cet axe, crucial à une époque où le transport fluvial était très utilisé. Sequana reliait donc, via l’ensemble Saône-Rhône, la Méditerranée à la Manche et la Seine était plus facile à rejoindre par roulage depuis la Saône que l’Yonne, issue du Morvan.

La preuve par le blason de Paris

Une des raisons d’avoir préféré l’hydronyme Seine apparaît sur le blason de la ville de Paris, un bateau à voile et la devise « Fluctuat nec mergitur » (« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »).

Pourquoi ce choix pour une ville située à plus de 200 km de la mer ? La raison en est que la voie fluviale a été un facteur décisif du succès de Paris, qui doit beaucoup à sa localisation stratégique au croisement de l’axe fluvial Méditerranée-Manche – via la Seine – et des routes reliant l’Italie au nord de l’Europe, que les Romains utilisaient pour transporter des marchandises comme le vin, l’huile d’olive et des produits artisanaux.

Au Moyen Âge, les foires de Champagne étaient parmi les plus importantes d’Europe ; s’y retrouvaient les marchands italiens et flamands, ce qui facilitait l’échange de produits comme les tissus, les épices et les métaux. Elles se tenaient à Lagny-sur-Marne, Troyes et Bar-sur-Aube, toutes situées sur l’axe Seine-Aube-Yonne.

Paris bénéficiait de sa position centrale sur ces routes commerciales, la Seine permettant d’acheminer les marchandises vers et depuis ces foires. Et comme les routes commerciales étaient aussi des voies de transmission des connaissances et des technologies, les idées et innovations italiennes et flamandes pouvaient ainsi se diffuser plus facilement en France, et vice versa.

Le bateau figurait donc déjà en 1210 sur le sceau de la corporation des marchands de l’eau, l’origine lointaine de la municipalité parisienne. Dirigée par le prévôt des marchands jusqu’à la Révolution de 1789, elle gérait les affaires relatives à la Seine et cherchait constamment à développer les échanges entre la ville et le reste du monde.

Jusqu’au xve siècle, le sceau de Paris est accompagné de la légende « Sigillum mercatorum aquæ Parisius » (« Sceau des marchands de l’eau de Paris »), la devise n’apparaissant que le 24 novembre 1853, une initiative du baron Haussmann pour rappeler le risque d’inondations auquel la capitale a régulièrement été confrontée.

En guise de conclusion

Le nom et l’importance de la Seine sont donc davantage liés à son rôle historique qu’à son débit hydrographique, mais on peut choisir de conclure plutôt sur une note poétique.

« Le Pont Mirabeau » est un poème de Guillaume Apollinaire, qui associe métaphoriquement la disparition de l’amour, avec le passage du temps, à l’écoulement de la Seine :
Sous le pont Mirabeau coule la Seine […]
L’amour s’en va comme cette eau courante
L’amour s’en va […]
Passent les jours et passent les semaines
Ni temps passé
Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine
Vienne la nuit sonne l’heure
Les jours s’en vont je demeure

Imagine-t-on de devoir changer le premier vers du poème d’Apollinaire ? C’est impensable, il ne deviendra pas « Sous le pont Mirabeau coule l’Yonne » et l’association Mémoire des Lieux n’aura pas besoin de faire changer la plaque apposée sur le pont Mirabeau, qui reprend les premiers vers du poème.

¹ Citant Yves Boquet, professeur de géographie à l’université de Bourgogne, dans une interview donnée à L’Yonne républicaine.

² En 1607, pour peupler une région ainsi baptisée en l’honneur de la reine Élisabeth Ire, surnommée « La reine vierge ».

³ Mat-ta-pa-ment, Matapanient, Matapany, Matapeneugh, Mattapanient, Mattaponie, Mattapony.

⁴ Plus tard Strabon écrit Sēkouanós (ier siècle), Ptolémée Sēkoánas (iie siècle), Grégoire de Tours Segona ou Sigona (vie siècle).

⁵ Propriété de la Ville de Paris depuis 1864.

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À propos de l’auteur
Hervé Théry

Hervé Théry

Directeur de recherche émérite au CNRS-Creda, professor de posgraduação na Universidade de São Paulo (USP-PPGH), codirecteur de la revue Confins. Blog de recherche Braises.

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