La Syrie comme matrice de la recentralisation régionale

22 janvier 2026

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Photo : (c) AFP

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La Syrie comme matrice de la recentralisation régionale

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La reprise progressive du contrôle territorial par le régime syrien ne signe ni la fin du conflit ni le retour d’un État au sens classique du terme. Elle révèle au contraire l’émergence d’une souveraineté recomposée, partielle et coercitive, où la recentralisation s’opère sans intégration politique ni réconciliation nationale. À travers l’érosion des autonomies locales et l’abandon progressif des illusions autonomistes, la Syrie devient le laboratoire d’un ordre post-conflit fondé moins sur la stabilité que sur la capacité minimale à imposer l’essentiel.

La reprise de Deir ez-Zor par les forces loyalistes syriennes, intervenue ces derniers jours, ne constitue pas un simple épisode tactique dans une guerre que l’on croyait stabilisée, elle marque un moment politique. À l’est de l’Euphrate, dans un espace longtemps perçu comme durablement soustrait à l’autorité centrale, Damas réapparaît comme acteur incontournable. Cet événement, en apparence localisé, doit être lu comme un signal stratégique régional : il indique que la phase de tolérance à la fragmentation territoriale touche à sa fin. La Syrie est en train de devenir un précédent opératoire de recentralisation au Moyen-Orient avec la démonstration qu’un État affaibli peut néanmoins réabsorber ses marges, dissoudre des expériences autonomistes et imposer à nouveau ses lignes rouges territoriales. La reprise de Deir ez-Zor ne clôt pas la guerre syrienne ; elle referme une séquence historique ouverte en 2011. Ce retour s’opère dans un contexte international profondément modifié : retrait progressif des soutiens extérieurs, fatigue stratégique des puissances occidentales et acceptation tacite d’une stabilisation autoritaire.

La fin de l’illusion fragmentaire

Pendant plus d’une décennie, la Syrie a incarné l’idée selon laquelle les États du Moyen-Orient pouvaient se dissoudre durablement sous l’effet conjugué des guerres civiles, des interventions étrangères et de la montée des acteurs non étatiques. Cette lecture a nourri une abondante littérature sur la « fin de l’État westphalien » dans la région. La séquence actuelle invalide en grande partie ce diagnostic, car, comme le souligne le journaliste Wassim Nasr, « la question n’est plus de savoir si Damas va revenir à l’est de l’Euphrate, mais sous quelle forme et avec quel degré de compromis ». Cette remarque est essentielle, le retour de l’État syrien ne s’opère pas par une reconquête totale et immédiate, mais par une stratégie graduelle de recentralisation, combinant négociation locale, intégration sélective des forces armées et pression sécuritaire ciblée. Il s’agit moins de restaurer l’État d’avant 2011 que de recomposer un centre capable d’imposer l’essentiel. Ce mouvement s’inscrit dans une lecture clausewitzienne revisitée. « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », écrivait Clausewitz. En Syrie, la dynamique semble désormais s’inverser : la politique devient la continuation de la guerre par d’autres moyens. La violence a fragmenté l’espace étatique ; la diplomatie contrainte, l’usure et le rapport de force le réassemblent.

Minorités, soutiens et désillusion stratégique

Le cas du Rojava illustre une constante historique du Moyen-Orient : la dépendance des minorités à l’égard d’un soutien extérieur constitue à la fois leur force initiale et leur fragilité structurelle. Tant que l’appui occidental était indispensable à la lutte contre l’État islamique, l’entité kurde syrienne disposait d’une profondeur stratégique. Lorsque cette priorité a disparu, le soutien s’est transformé en gestion du désengagement. Wassim Nasr résume cette réalité : « Les Kurdes syriens ont cru que leur rôle militaire leur garantirait un avenir politique ; or, ils n’étaient qu’un instrument dans une séquence stratégique limitée ». Cette désillusion n’est ni morale ni accidentelle ; elle est systémique. Les puissances extérieures ne construisent pas des ordres politiques durables pour les minorités ; elles arbitrent des équilibres temporaires, puis s’en retirent lorsque le coût dépasse l’intérêt. Dans cette perspective, la fin de l’expérience kurde syrienne n’est pas une anomalie historique, mais une normalité géopolitique. Elle rappelle que le soutien extérieur n’est jamais cumulatif et que les garanties implicites ne survivent pas à la redéfinition des priorités stratégiques des soutiens.

La revanche lente d’un État à souveraineté incomplète

Fabrice Balanche a souvent insisté sur un point central : contrairement aux représentations dominantes, l’État syrien n’a jamais totalement disparu. Il s’est contracté, replié, adapté, mais il a conservé une administration, des réseaux et une logique étatique. « Le régime syrien a perdu des territoires, mais il n’a jamais perdu la logique de l’État », rappelait-il, soulignant que la reconquête était autant institutionnelle et symbolique que militaire. Cependant, le retour de l’État syrien doit être pensé comme une centralisation imparfaite : un État qui revient sans disposer de capacités économiques solides, un État qui contrôle militairement sans bénéficier d’un consentement politique durable, un État qui arbitre les rapports de force locaux sans reconstruire le contrat social. Cette souveraineté partielle n’en est pas moins opérante. Elle permet de dissoudre les structures autonomes, de reprendre le contrôle des ressources stratégiques et de neutraliser les acteurs armés concurrents. Elle ne produit pas la stabilité au sens normatif, mais impose un ordre minimal, suffisant pour être accepté, voire soutenu, par des acteurs régionaux et internationaux désormais plus préoccupés par la prévisibilité que par la transformation politique.

Carte montrant le nombre de réfugiés syriens par pays d’accueil dans la région, au 30 novembre 2024 – AFP / AFP / JONATHAN WALTER

Effets régionaux : la Syrie comme précédent opératoire

La portée de cette évolution dépasse largement le cadre syrien. Elle produit un effet de démonstration régional. En Irak, au Liban, et plus largement dans les États confrontés à des périphéries contestataires, les centres observent attentivement. La leçon syrienne est limpide : la fragmentation peut être endurée, parfois instrumentalisée, mais elle n’a pas vocation à devenir permanente. Dans le cas irakien, cette lecture pourrait être lourde de conséquences : le Gouvernement régional du Kurdistan, longtemps présenté comme une autonomie stabilisatrice, se retrouve fragilisé non par une menace militaire directe, mais par un changement de paradigme. Si une autonomie kurde syrienne, soutenue par les États-Unis, peut être réabsorbée sans coût diplomatique majeur, alors l’autonomie kurde irakienne cesse d’être une exception intangible. Elle devient un objet de renégociation progressive. L’histoire du Moyen-Orient montre que les autonomies ne tombent pas toujours par la force. Elles s’érodent par le droit, le budget, l’administration et l’exploitation des divisions internes.

Vers un nouvel ordre régional de la souveraineté

La trajectoire syrienne révèle l’émergence d’un ordre régional implicite où la souveraineté étatique redevient la valeur cardinale, même sous des formes autoritaires et incomplètes. Les puissances extérieures, échaudées par l’échec des projets de transformation, privilégient désormais la stabilité minimale à la refondation politique.

Dans ce contexte, les projets autonomistes, fédéraux ou confédéraux ne disparaissent pas par manque de légitimité idéologique, mais par inadéquation stratégique. Ils ne correspondent plus ni aux priorités des États centraux, ni à celles des parrains extérieurs, ni aux attentes immédiates de sociétés épuisées par la guerre.

Le retour de l’État suffit-il à produire la stabilité ?

La Syrie est en train de sortir de la guerre non par la réconciliation, mais par la réaffirmation d’un État imparfait. Ce retour n’est ni total ni apaisé, mais il est suffisant pour refermer les expériences politiques nées de l’effondrement de 2011. Le Kurdistan syrien en est l’un des exemples les plus visibles, mais il n’en constitue ni la cause première ni l’aboutissement ultime. Reste une question stratégique : un État qui centralise sans intégrer peut-il durablement stabiliser ses périphéries ? L’histoire du Moyen-Orient suggère que la recentralisation met fin aux illusions, mais rarement aux tensions. La Syrie annonce peut-être moins un ordre durable qu’un nouvel équilibre instable, où l’État revient, tandis que la conflictualité, elle, change simplement de forme.

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Loÿs de Pampelonne

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