<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> La tentation de Rome : Trump ou le réveil de l’imaginaire impérial

9 octobre 2026

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La tentation de Rome : Trump ou le réveil de l’imaginaire impérial

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  • Des dorures du Bureau ovale aux revendications sur le Groenland, du canal de Panama aux alliés européens sommés de payer leur part, Donald Trump réhabilite une conception de la puissance que l’on pensait enterrée avec les empires.

  • Sénat, Capitole, imperium : le vocabulaire et l’architecture américains sont imprégnés d’Antiquité romaine depuis les Pères fondateurs eux-mêmes.

  • Avec les défilés militaires, le contournement des contre-pouvoirs, l’obsession des points d’appui stratégiques, le président américain retrouve, sous une forme contemporaine, de vieux réflexes impériaux.

Un article à retrouver dans le N°65. Rome : la permanence de l’Empire

Aucune capitale du monde n’a autant menti sur son âge que Washington. Ses colonnes de marbre, ses frontons antiques, ses coupoles claironnent vingt siècles alors que la ville n’en compte pas trois. Le mensonge est voulu depuis l’origine. Une nation qui n’a pas vingt ans décide de se construire comme si elle en avait deux mille, en habit de vieil Empire, avec ses statues et ses perspectives immenses convergeant vers le pouvoir. On y marche moins dans une capitale née à la fin du XVIIIe siècle que dans une Rome ressuscitée.

Le Congrès siège au Capitole, comme le Sénat romain dominait autrefois la Ville éternelle, depuis la colline du même nom. Le vocabulaire politique lui-même est imprégné d’Antiquité. Sénat, république, citoyen, veto. Les Pères fondateurs lisaient Tite-Live et Cicéron autant que Locke et Montesquieu. Ils admiraient la Rome des consuls, du Sénat et des citoyens-soldats, celle qui faisait primer la loi sur les hommes. En fondant les États-Unis, ils espéraient bâtir une République capable d’échapper au destin de son illustre modèle, celui d’une cité qui avait fini par sacrifier ses institutions à la puissance de ses chefs. C’est toute l’ambiguïté américaine. Les États-Unis continuent de se penser comme une République, alors même qu’ils disposent d’un réseau mondial de bases militaires, d’alliances et d’une influence sans équivalent.

République ou Empire ?

Les Américains ont toujours entretenu un rapport ambigu avec l’Empire romain. Ils en admirent la puissance, l’organisation, l’ambition. Ils redoutent aussi son sort. Dans les universités, les think tanks ou les académies militaires, on s’interroge : Rome s’est-elle effondrée parce qu’elle était devenue trop puissante ? Les États-Unis suivront-ils le même chemin ? La comparaison est une obsession nationale jusque dans les salles de cinéma.

Dans les années 1950, alors que Washington prend la tête du monde occidental, Hollywood redécouvre soudain l’Antiquité. Les légions défilent sur les écrans géants, les sénateurs conspirent sous les colonnades. Quo Vadis, Ben-Hur : derrière Néron, les spectateurs croient reconnaître Hitler ou Staline. Derrière les légions, la puissance militaire de l’Oncle Sam. Rome offre un miroir pour réfléchir à l’Amérique sans jamais la nommer. Pour la glorifier également.

Les États-Unis ont pourtant toujours refusé de se penser comme un empire. Dans leur récit national, ils demeurent une République. Un paradoxe qui n’aurait sans doute pas surpris les Romains. Eux aussi continuèrent longtemps à se dire républicains, alors même qu’ils dominaient la Méditerranée. Les institutions demeuraient, les élections continuaient, les sénateurs débattaient. Peu à peu, pourtant, les hommes prirent le pas sur les institutions. C’est dans cette histoire longue que s’inscrit Donald Trump.

Non parce qu’il serait un nouvel Auguste ou un César moderne. Mais parce que le président des États-Unis mobilise, consciemment ou non, un imaginaire impérial enraciné dans la culture de son pays. Ses prédécesseurs se présentaient volontiers comme les garants d’un ordre international. Trump raisonne autrement. Il voit le monde comme un espace où les puissances défendent leur pré carré, négocient en position de force et ne doivent rien à personne.

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Cette vision du pouvoir s’incarne jusque dans les moindres détails de la présidence. Il y a d’abord l’or. Du sol au plafond, dans le Bureau ovale, Trump a fait recouvrir les moulures, les cadres, jusqu’aux interrupteurs. Dans un goût parfois discutable. Des angelots dorés veillent désormais sur le Resolute Desk, achetés sur ses propres deniers à en croire la Maison-Blanche, comme un pape ferait restaurer une chapelle à ses frais pour mieux y régner. Le pouvoir, chez lui, s’expose, rutile. Versailles davantage que le Sénat. En marge du G7 d’Évian, il a d’ailleurs tenu à immortaliser son passage au château. Galerie des Glaces, dorures, miroirs, pompe monarchique : le président américain semblait évoluer dans un décor qui lui convenait naturellement, comme si le palais d’un roi absolu lui était plus familier qu’une table de négociation.

« Les empereurs, à Rome, n’ont jamais aboli le Sénat. Ils l’ont vidé de sa substance. Trump procède à l’identique avec le Congrès. »

Le plus romain, chez Trump, n’est peut-être pas l’or du Bureau ovale ni les photos à Versailles. C’est sa conception du pouvoir. Les institutions sont toujours là. Le pouvoir s’est déplacé. Il tient dans une image devenue familière : Trump, devant les caméras, signant un executive order au stylo Sharpie, puis traçant sa signature immense comme un sceau d’autorité. Depuis son retour à la Maison-Blanche, il en a paraphé plusieurs centaines. Une cadence qui a tout à voir avec l’imperium, ce pouvoir de commandement absolu que les généraux romains victorieux ramenaient du champ de bataille pour l’exercer, parfois, jusque dans la Ville elle-même.

Les frontières de l’Amérique

La même logique se retrouve dans sa lecture du monde. Là encore, Trump rompt avec plusieurs décennies de politique américaine. Depuis son retour au pouvoir, il parle du Groenland comme d’un territoire que les États-Unis devraient acquérir, au nom de la sécurité nationale et de ses ressources naturelles. Il évoque le Canada comme un hypothétique « cinquante et unième État », tantôt sur le ton de la plaisanterie, tantôt avec une insistance suffisante pour agacer Ottawa. Il répète que le canal de Panama devrait revenir sous contrôle américain, jugeant que Washington a commis une erreur historique en s’en dessaisissant à la fin du XXe siècle. Une sortie, c’est du Trump. Trois ou quatre, cela commence à ressembler à une doctrine. Depuis la fin de la Guerre froide, les présidents américains parlaient d’un ordre international fondé sur des règles et des partenariats. Dans sa bouche reviennent des mots que l’on entendait peu chez les présidents américains : détroits, îles, routes maritimes, points d’appui. Trump raisonne en termes de contrôle plutôt que d’influence.

Les Romains raisonnaient de façon comparable : pour eux, les frontières de l’Empire ne constituaient jamais une ligne intouchable, mais des marges à sécuriser, voire à repousser, dès lors que les intérêts de Rome l’exigeaient. L’Arctique qui fond, le canal de Panama : Trump manifeste la même obsession pour les points d’appui stratégiques que les légionnaires pour leurs cols et leurs fleuves.

Il en va de même de sa façon de traiter les alliés des États-Unis. Les responsables américains présentent depuis des décennies l’OTAN comme une communauté de valeurs. Trump préfère la décrire comme un contrat. Les Européens, répète-t-il, doivent payer davantage pour leur propre défense ; les États-Unis n’ont pas vocation à protéger gratuitement des pays qui en profiteraient sans en supporter le coût. La Pax Romana n’avait rien d’une œuvre philanthropique. Les provinces bénéficiaient de la protection des légions et de la stabilité politique ; en échange, elles versaient l’impôt et fournissaient des recrues. Trump ne parle ni de tribut ni de provinces, mais, lorsqu’il explique qu’un allié qui ne contribue pas suffisamment à sa propre défense ne peut exiger indéfiniment d’être sous le parapluie américain, il retrouve, sous une forme contemporaine, cette vieille loi impériale : aucune protection n’est jamais gratuite. Là où Obama parlait de « communauté internationale », Trump raisonne en propriétaire, renégociant les baux.

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Il y a ensuite les noms. Les empereurs romains rebaptisaient les mois, les villes. Trump a rendu au mont McKinley son nom d’origine, effaçant au passage des décennies de toponymie autochtone. Il a renommé le golfe du Mexique golfe d’Amérique, par décret ; Google Maps a obtempéré. L’affaire a fait sourire l’Europe, qui n’a peut-être pas saisi ce qu’elle disait du personnage. Auguste s’appelait Octave avant de devenir Auguste, l’auguste, celui qui agrandit. Trump agrandit les golfes et rétrécit les noms indiens, comme les Jivaros réduisaient les têtes.

Puis il y a eu un étrange défilé. Le 14 juin 2025, jour de son 79e anniversaire et du 250e anniversaire de l’armée américaine, coïncidence trop parfaite pour n’être que circonstancielle. Des chars Abrams ont roulé sur Constitution Avenue. Trump rêvait de ce défilé depuis 2017, depuis qu’il avait assisté, médusé, au 14 juillet parisien. Il avait fallu huit ans pour qu’il obtienne enfin son triomphe. À Rome, le « triomphe » était la plus haute distinction qu’un général puisse recevoir : char doré, lauriers, foule en liesse, et, dit-on, un esclave chuchotant à l’oreille du vainqueur qu’il n’était qu’un homme. À Washington, personne n’a chuchoté quoi que ce soit à l’oreille de Trump, à l’exception, peut-être, des généreux mécènes qui ont parrainé sa parade.

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L’épuisement des contre-pouvoirs

Le rapprochement s’arrêterait là s’il ne s’agissait que de mises en scène. Le vrai basculement touche au rapport à la loi. La fin de la République romaine ne s’est pas jouée sur un coup d’État spectaculaire, mais sur l’épuisement progressif des contre-pouvoirs, sur des hommes forts qui, l’un après l’autre, ont découvert qu’ils pouvaient s’asseoir sur les conventions sans abolir formellement les institutions.

Trump n’a pas aboli les contre-pouvoirs. Il n’en a pas la capacité. Il les contourne, testant chaque fois leur résistance comme on tire sur un élastique. Les universités, sommées de se conformer sous peine de perdre leurs subventions fédérales. Les cabinets d’avocats ayant défendu ses adversaires, frappés de sanctions punitives par décret. Des dizaines de milliers de fonctionnaires fédéraux licenciés en quelques semaines par une agence de réduction des dépenses confiée, le temps d’un printemps, à Elon Musk, l’homme le plus riche du monde, comme si Crassus avait soudain reçu les clés du Trésor public. Et lorsqu’un juge fédéral ose bloquer un décret, Trump le qualifie publiquement de radical left lunatic (« fou d’extrême gauche ») sur Truth Social, avant d’attendre patiemment que l’instance supérieure tranche en sa faveur. La loi n’est plus une borne infranchissable. Elle devient la limite que le pouvoir s’efforce de déplacer.

Reste la question de la succession, qui obsédait déjà les historiens romains. Auguste avait passé son règne à chercher un héritier. Trump, à 80 ans passés, a installé J.D. Vance dans la position de l’évidence, ce dauphin que personne n’ose contester, sans jamais le nommer aussi explicitement qu’on nommait un Tibère. La comparaison se heurte à un point capital : le XXIIe amendement. Trump ne pourra pas se représenter en 2028, sauf à réviser la Constitution elle-même, hypothèse qu’il a évoquée, mi-sérieux mi-provocateur, devant des journalistes goguenards. Les Romains n’avaient jamais inventé de limite de mandat. C’est précisément ce qui leur a coûté la République.

« Rome n’avait pas de presse libre pour enquêter sur les angelots dorés du Palatin. »

C’est bien là que le miroir romain, aussi commode soit-il, finit par se fissurer. Rome n’avait pas d’élections de mi-mandat capables, comme en novembre prochain, de retourner la Chambre des représentants contre le prince qui l’a portée au pouvoir. Elle n’avait pas cinquante États fédérés, dont certains multiplient les procédures judiciaires contre Washington avec une vigueur que n’aurait pas reniée un proconsul rebelle. Oui, la machine américaine grince, s’use à vue d’œil. Elle ne s’est pas arrêtée pour autant.

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Trump passera. Les colonnes du Capitole, elles, tiendront encore. Depuis deux siècles et demi, elles murmurent la même filiation : l’Amérique est née des Lumières européennes et a choisi Rome pour décor. Trump ne laissera sans doute pas d’empire ni de dynastie. Mais il aura simplement rappelé à l’Amérique qu’elle sait, quand il le faut, penser en puissance impériale.

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À propos de l’auteur
Alexandre Mendel

Alexandre Mendel

Spécialiste des États-Unis, qu'il ne cesse de parcourir dans ses États urbains et ruraux, Alexandre Mendel est un observateur avisé de la vie politique et sociale de l'Amérique. Il a notamment publié Chez Trump. 245 jours et 28000 miles dans cette Amérique que les médias ignorent, (L'Artilleur, 2020).