L’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis : les ambitions de la puissance

7 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo :
Abonnement Conflits

L’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis : les ambitions de la puissance

par

Le retrait des Etats-Unis du Proche-Orient, au profit de leur « pivot » asiatique, couplé aux révoltes du printemps arabe qui ont marginalisé certaines puissances comme l’Egypte et la Syrie, a redessiné de nouveaux contours dans les équilibres fort complexes de ce théâtre régional, certainement le plus disputé du monde. Du fait du processus de délitement de l’Irak, autre pilier traditionnel des équilibres régionaux, on a  assisté à la montée en puissance de quelques acteurs, dont l’importance était déjà reconnue, mais dont le rôle s’est encore accru. C’est évidemment le cas de l’Arabie saoudite et des Emirates arabes unis.

 

Il s’agit au premier chef de l’Arabie saoudite, gardien des Lieux saints de l’Islam, pivot de l’OPEP dont la diplomatie du « carnet de chèques » déjà courante depuis les premiers chocs pétroliers, a trouvé à s’employer principalement en direction des Etats périphériques (Soudan, Somalie, Érythrée).

Puis des Emirats arabes unis, qualifiés de « Sparte du Moyen arabe », dont les capacités guerrières se sont développées dans la guerre du Yémen à compter de mars 2015, mais qui durant l’été 2019 se sont retirés de ce guêpier pour se concentrer vers son environnement proche autrement plus important pour eux : le détroit d’Ormuz, la mer d’Oman.

Troisième acteur de ce nouveau triangle de la puissance régionale, le petit émirat gazier du Qatar. Doté des troisièmes réserves de gaz de la planète, premier exportateur mondial de GNL, ses ambitions se sont étendues du fait de sa quasi alliance avec la Turquie, protectrice comme lui des Frères musulmans, honnis des wahabites saoudiens. Cette diabolisation des Frères musulmans par Ryad a représenté un changement radical.

Pourtant estime l’auteur, chez les souverains arabes sunnites, le sentiment anti-iranien est sans doute renforcé par l’hostilité au chiisme que le régime saoudien a nourri avec tant de force. Si le conflit a une dimension religieuse la menace que représente l’Iran ne s’explique pas seulement par les ambitions hégémoniques de l’ancien rival persan qui défia la puissance ottomane au XIX siècle. L’activisme iranien est une menace parce qu’il englobe des éléments susceptibles de s’harmoniser avec la modernité, une thèse qui comporte bien des limites. Cet antagonisme qatari-saoudien aiguisé par ces considérations théologico-politiques s’est doublé d’une ouverture à peine dissimulée de Doha en direction des mollahs de Téhéran, autre ou plutôt principale bête noire de Ryad, ce qui a conduit – fait assez rare – à la rupture des relations diplomatiques entre ces deux Etats du Golfe, en juin 2017 et au blocus aérien, maritime et terrestre du Qatar par l’Arabie saoudite et ses alliés.

 

A lire aussi : Entretien avec Antoine de Lacoste – Poutine et Erdogan : les nouveaux maîtres du Moyen-Orient

 

A cette équation déjà complexe s’est ajoutée le jeu de la Turquie, on l’a vu, d’Israël et de la Russie, venue au secours du régime Bachar al Assad à compter de septembre 2015. Le cœur de l’analyse fouillée et documentée de l’auteur (les notes et la bibliographie couvrent près du tiers de son ouvrage) porte donc sur le rôle du tandem saoudo-émirati dans la péninsule arabique, principalement la guerre au Yémen, qui a provoqué la crise humanitaire la plus grave du monde. Une guerre à la fois tribale, ethnique, religieuse (chiite/sunnite), idéologique et nationale, impliquant une multitude d’acteurs mais dont l’axe central reste l’antagonisme sunnite/chiite, Ryad/Téhéran, dans lequel maints analystes ont vu, une nouvelle guerre de Trente Ans.

Mais comparaison n’est pas raison, ces conflits se sont cristallisés sur des surfaces relativement réduites, mais n’ont pas mis à feu et à sang des régions entières. On a certes pu craindre que l’attaque de drones et de missiles de croisière perpétrée le 14 septembre 2019 contre l’Arabie Saoudite [1], qui s’est ajoutée à une série d’incidents révélant l’ampleur du schisme qui sépare les deux rives du Golfe Arabo-Persique, allait embraser la région. D’autant plus que lui a succédé l’opération turque dénommée  « Source de paix » contre les forces kurdes de l’YPG au Rojava dans le nord-est syrien, à la suite du retrait des forces spéciales américaines basées dans la région, du fait de la coexistence d’un potentiel de quatre crises simultanées au Moyen-Orient, avec la guerre civile syrienne, les émeutes en Irak, le bras de fer américano-iranien et la guerre au Yémen (pays en passe de devenir le plus pauvre du monde).

Au terme de son analyse de cette série d’imbroglios régionaux, Hicham Mourad dresse un bilan bien mitigé des actions menées par l’Arabie-Saoudite et les EAU. Au Yémen leur intervention aurait eu l’effet inverse à celui escompté, en resserrant les liens entre l’Iran et les Houthis. Mais cette alliance a aussi ses limites. Depuis la clôture du manuscrit (été 2019), bien des termes de l’équation ont changé avec la chute drastique des cours pétroliers, le Covid-19 qui a durement touché l’Iran, comme l’élimination du général Qassem Souleimani, principal artisan de l’expansion iranienne dans la région. La Somalie est certes restée fidèle à l’axe Qatar-Turquie, comme le Soudan. Mais la récente normalisation des relations de ce dernier avec Israël change les perspectives. Le tableau d’ensemble que dresse l’auteur, contient bien des données utiles. Mais au vu de la rapidité des évolutions régionales et mondiales, avec la venue de Joe Biden à la Maison Blanche, bien des évolutions sont à attendre. Il n’en reste pas moins, comme l’a montré Hicham Mourad, que le triangle instable Arabie Saoudite – Emirats arabes unis -Qatar restera au centre du jeu

 

[1] Contre Abqaïq centre névralgique du système énergétique saoudien. Le plus grand centre de raffinage du monde et d’un important champ pétrolier   ainsi d’un trait de plume disparaissaient 5,7 millions de barils/j de soit 5% de l’offre mondiale. Certes on a assisté à une flambée du brut de 20% mais tout est rentré dans l’ordre moins de trois semaines plus tard L’Arabie saoudite ayant environ 188 millions de barils de pétrole en réserve, ce qui, au rythme de 5,7 millions de barils par jour, couvre environ 33 jours »

 

 

À propos de l’auteur
Eugène Berg

Eugène Berg

Eugène Berg est diplomate et essayiste. Il a été ambassadeur de France aux îles Fidji et dans le Pacifique et il a occupé de nombreuses représentations diplomatiques.
La Lettre Conflits
3 fois par semaine

La newsletter de Conflits

Voir aussi

Pin It on Pinterest