<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> L’armée russe : la gardienne de la « forteresse Russie »

17 janvier 2022

Temps de lecture : 9 minutes
Photo : L’armée russe : la gardienne de la « forteresse Russie » Crédits : CC BY SA 4.0 Vitaly V. Kuzmin - http://vitalykuzmin.net/?q=node/498
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L’armée russe : la gardienne de la « forteresse Russie »

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L’armée russe est l’objet d’un programme de modernisation débuté il y a une décennie qui l’a modifié en profondeur. D’une armée de conscrits pléthorique, « soviétisante » et sous-équipée, elle est devenue une formation largement professionnalisée, agile et modernisée. Les grandes divisions ex-soviétiques préparées à affronter une guerre continentale ont laissé place à des unités plus compactes, plus mobiles, et mieux équipées, capables de faire face à des conflits locaux et régionaux aux abords immédiats des frontières de la Fédération.

Si les capacités de l’armée russe ont été considérablement renouvelées depuis la fin des années 2000, la lecture de la menace ainsi que le cadre mental qui sert à évaluer la nature de cette menace et la temporalité dans laquelle elle pourrait s’exprimer restent quant à eux ancrés dans le temps long historique.

Une armée pour quoi faire ? La « défense active » comme réponse à des menaces multidirectionnelles

L’élite politico-militaire en Russie perçoit le pays comme cerné par une série de menaces protéiformes : élargissement de l’OTAN vers les frontières russes, instabilité chronique dans le « grand Sud » (du Caucase à l’Asie centrale), compétition acharnée pour l’accès aux ressources naturelles dont le territoire russe regorge[1]. Cette lecture multidirectionnelle de la menace n’est pas propre à la Russie du début du xxie siècle : les tsars puis les Soviétiques considéraient leur territoire comme enclavé et vulnérable, ce qui les conduisait à entretenir aussi une forme de complexe obsidional. Aujourd’hui, si la Russie ne croit pas en l’imminence d’une conflagration entre grandes puissances, elle estime en revanche comme plausible et probable l’éclatement de conflits locaux ou régionaux – un conflit local pouvant dégénérer vers un affrontement régional – sur ses marches. À cet égard, la guerre dans le Haut-Karabagh à l’automne 2020 est venue conforter cette représentation, tout comme l’instabilité en Biélorussie peu avant elle, dans un tout autre registre. Ces deux récentes crises intervenues dans son voisinage ont en effet été interprétées à Moscou comme une illustration de la « prédation géopolitique » dont certains voisins peuvent faire preuve afin de malmener les intérêts russes[2]. Les publications d’experts militaires[3] laissent en outre entrevoir la centralité de l’histoire et de la géographie dans la prise en compte des menaces et dans l’orientation de la préparation des forces. La « Deuxième grande guerre patriotique » – c’est ainsi que l’on nomme la Seconde Guerre mondiale en Russie – reste ainsi jusqu’à aujourd’hui une source inépuisable de réflexion pour les stratèges, notamment pour ce qu’elle dit de la vulnérabilité supposée qui serait celle aujourd’hui de la Russie sur son flanc occidental.

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Dans la mesure où la Russie perçoit ses intérêts considérés comme vitaux concentrés dans l’espace postsoviétique, elle s’est employée à formater son armée afin qu’elle puisse répondre à des défis sécuritaires qui pourraient surgir dans un vaste territoire largement continental. L’armée russe contemporaine a ainsi été taillée depuis la fin des années 2000 pour être en mesure de faire face à différents types de conflits qui pourraient éclater dans une grande variété d’environnements (montagneux, désertique, marécageux, arctique…) face à un ou des ennemis potentiels là aussi forts différents (groupes terroristes dans le Caucase ou en Asie centrale, formations paramilitaires en Ukraine, coalition d’armées régulières modernes en Europe…). Outre la protection du territoire fédéral, une de ses premières missions restent d’empêcher la formation aux abords immédiat du pays de ce que les Russes appellent une platzdarm, à savoir un territoire tenu par un adversaire et sur lequel est engagé un processus de génération de forces en vue d’une agression contre la Russie ou les intérêts russes. Au regard des dernières crises, des déclarations faites jusqu’au plus haut niveau de l’État ainsi que des exercices militaires auxquels s’est livrée l’armée russe ces dernières années, des lignes de force émergent quant à la manière dont le Kremlin envisage l’emploi de son armée. Tout d’abord, consciente de sa solitude stratégique – la Russie n’appartient à aucune coalition et ses alliés biélorusse et arménien disposent d’un poids militaire très relatif –, l’armée russe a fait de l’économie des forces une priorité. Moscou accorde par conséquent une place majeure à la dissuasion, qu’il s’agisse de la dissuasion nucléaire stratégique ou, depuis plus récemment, de la dissuasion non nucléaire stratégique[4]. Le déploiement préventif et visible de moyens massifs, comme celui réalisé par exemple à la frontière avec l’Ukraine au mois d’avril 2021, s’inscrit également dans cette logique. Face à un adversaire perçu comme supérieur qualitativement et/ou numériquement, la Russie privilégie une posture asymétrique, sa solitude, associée à sa détermination politique, pouvant se révéler être une qualité dans la rapidité du processus de prise de décision, surtout contre une coalition de plusieurs États.

S’exprimant dans le cadre de l’Académie des sciences militaires en 2019, le chef d’état-major russe Valeri Guerassimov évoquait la nécessité pour les forces armées d’adopter une stratégie de « défense active », à savoir « la mise en œuvre d’une série de mesures visant à neutraliser préventivement toute menace à la sécurité de l’État[5] ». Disposant d’un caractère permanent, elle se conjugue avec l’édification d’un « système amélioré de défense territoriale[6] » fidèle à la logique d’embastionnement propre à la Russie. Au niveau opérationnel et tactique, l’approche d’économie des forces conduit à rechercher l’effet maximal en synchronisant le déluge de feu écrasant avec la haute manœuvrabilité des unités. Ce modèle a été par exemple mis en application avec le succès que l’on connaît lors des opérations réalisées sous commandement russe et ayant conduit fin 2016 à la reprise d’Alep-Est en Syrie par les forces loyalistes. En fonction de l’ennemi et du contexte, l’armée russe entend ainsi être prête aussi bien à se livrer à une guerre de destruction mêlant choc foudroyant et recherche du fait accompli, qu’à devoir livrer une guerre d’attrition inscrite dans un conflit de basse intensité de longue durée.

Les hommes, le renouvellement capacitaire et l’irruption des technologies de rupture dans l’armée russe

La réalisation du plan d’armement 2011-2020 et celle, en cours, du plan d’armement 2018-2027, ont permis à l’armée russe d’être largement professionnalisée même si la conscription reste de mise. Elle a reçu de nouveaux équipements et armements qui mettent en lumière un intérêt persistant pour la puissance de feu. En mars 2020, le ministre russe de la Défense Sergueï Choïgou indiquait que près de 405 000 professionnels – les kontraktniki – servaient dans les rangs d’une armée dont les effectifs d’active s’élèveraient à 798 000 hommes[7]. Le nombre de conscrits s’établissait au printemps 2021 à 225 000, ce qui était présenté par Choïgou comme équivalant à environ 30 % des militaires du rang[8]. En 2020, l’objectif de professionnalisation des personnels des forces aéroportées était fixé à 80 %, et celui de l’armée de terre à 60 %[9]. Dans un contexte de tensions durables avec la Communauté euro-atlantique, une direction générale politico-militaire a été (re)créée en juillet 2018 avec pour vocation de cimenter l’édifice en veillant à « l’état moral, politique et psychologique […] et à la discipline dans les forces armées[10] ».

Concernant le renouvellement capacitaire, on estime à ce jour que 81 % des forces stratégiques ont été modernisées tandis que 71,9 % du matériel mis en œuvre par les forces conventionnelles le sera fin 2021, selon les objectifs fixés par le ministère de la Défense[11]. Deux moments clefs dans ce processus sont intervenus au cours de la décennie passée : la rupture de la coopération militaro-technique avec les entreprises occidentales et ukrainiennes après la crise de 2014, d’une part, et la campagne russe en Syrie, d’autre part. Le premier a contraint le complexe militaro-industriel à indigénéiser un certain nombre de composants qui jusqu’à 2014 étaient achetés en Europe ou en Ukraine. Ce processus se poursuit avec plus ou moins de succès suivant les plateformes et composants concernés. L’engagement militaire de la Russie en Syrie en septembre 2015 a enfin permis de tester en conditions opérationnelles armements, matériels et plateformes – y compris des prototypes –, tout en fournissant aux VKS[12], à la marine et aux forces spéciales une expérience inestimable du combat. Le matériel versé à l’armée russe, et en particulier celui livré à l’armée de terre, a grandement bénéficié du retour d’expérience syrien. C’est le cas par exemple pour les hélicoptères d’attaque Mi-28N qui, engagés en Syrie, ont rencontré de sérieuses difficultés lorsqu’ils étaient employés en conditions nocturnes ou dans le désert. Une nouvelle version de l’appareil – le Mi-28NM –, bientôt versée à l’armée, corrige les défauts constatés.

Pays continental traversé par de vastes plaines, la Russie continue logiquement de miser sur le char : les forces terrestres russes ont ainsi reçu à la fin de l’été 2021 leurs premiers lots de tanks T-90M Proryv (65 unités) et de T-14 Armata (20 unités, en exploitation expérimentale), tandis que des programmes de modernisation se poursuivent pour les T-72 (standard B3M) et T-80 (amené au standard BVM). Le véhicule blindé d’infanterie BMP-3 fait l’objet d’une modernisation tandis que son successeur, le T-15 Armata, devrait être livré prochainement. L’artillerie reste une pièce maîtresse du dispositif avec les lance-roquettes multiples thermobariques TOS-1A – utilisés en Syrie –, qui connaîtront une évolution avant l’introduction du TOS-2 Tosotchka pour lesquels le ministère de la Défense a passé commande en 2021, et celle des obusiers autotractés 2S19 Msta-S. Une fois livré aux forces armées, le canon automoteur 2S35 Koalitsiya-SV aura pour sa part vocation à remplacer tout un segment d’obusiers ex-soviétiques (Akatsia, Iatsint…). Le premier lot de véhicules de combat et de soutien aux tanks BMPT Terminator, qui fait le lien entre le fantassin et le blindé lourd en zone de combat, a été livré fin 2020[13]. Le phénomène de robotisation des plateformes n’épargne pas la Russie où l’on a vu fleurir des projets ces dernières années : le robot de combat Soratnik développé par Kalachnikov, le Uran-9 (déployé en Syrie), le Uran-14 (lutte anti-incendie) ou encore le complexe robotisé lourd d’assaut Chturm développé à partir de la plateforme du T-72 par OuralWagonZavod et dont le ministère de la Défense a commandé un exemplaire prototypaire lors du salon de défense Armiya-2021.

L’introduction des drones de combat, dont les proxys russes en Syrie, Libye et dans le Caucase ont fait les frais en 2020 face aux forces turques, devrait permettre de combler un déficit dont souffrait l’armée russe. La Russie a su rattraper son retard en matière de drones grâce aux contrats israéliens passés à la fin des années 2000[14] qui lui ont permis d’acquérir les technologies nécessaires à l’assemblage puis l’élaboration de drones d’observation[15]. Depuis la seconde moitié des années 2010, on voit fleurir une nouvelle génération de drones conçus par des sociétés de hautes technologies comme Zala Aero ou Kronstadt Technologies qui produisent des appareils plus performants. Certains drones d’attaque semblent avoir été engagés de manière limitée en Syrie dans des opérations de destruction d’objectifs désignés comme terroristes. C’est le cas du Forpost-R (dérivé du drone d’observation israélien Searcher Mk2 développé par IAI) et du Orion, conçu chez Kronstadt. Les drones d’attaque lourds Altius, S-70 Okhotnik (de Sukhoï) et le Sirius (ou Inokhodets-RU, développé par Kalachnikov et dont le ministère de la Défense a commandé cinq complexes lors du salon Armiya 2021) se trouvent au stade des essais en vol, ce qui permet d’envisager leur livraison aux forces russes d’ici le milieu de la décennie[16]. L’entrée en ligne de ces drones de combat, et celle à venir des munitions rodeuses, agira comme un égalisateur capacitaire notamment face aux forces turques qui conserveront cela dit une longueur d’avance en matière d’expérience d’emploi opérationnel. On est en droit de s’attendre d’ici le milieu de la décennie à ce que la Russie engage ces nouveaux appareils dans des zones de conflits en Syrie, en Libye, ou pourquoi pas en Afghanistan, pour les tester.

Amélioration de l’expérience russe

Enfin, il convient de relever que les déploiements de contingents de troupes en Syrie leur ont permis d’acquérir une expérience en matière de missions d’interposition, mais aussi de déminage. Si des unités étaient bien envoyées au cours des années 2010 par exemple en Extrême-Orient pour contribuer à des missions de neutralisation d’engins explosifs (Cambodge), le contexte syrien a toutefois permis, non sans difficultés, de parfaire les techniques et d’expérimenter de nouveaux matériels (complexe de déminage Scarabée et Sfera). La police militaire a connu avec la Syrie son premier déploiement à l’étranger depuis sa création en 2011. Initialement en charge de la protection des sites militaires russes dans la République arabe, elle a vu le spectre de ses missions élargi aux actions d’interposition entre belligérants (Turcs et Kurdes ; forces pro-turques et troupes loyalistes à Idlib ; milices chiites et Israël sur le Golan). L’armée russe disposait bien d’une expérience en matière de mission d’interposition, mais elle demeurait limitée essentiellement à l’espace postsoviétique et aux Balkans (Bosnie à la fin des années 1990, Caucase, Transnistrie…). Aux missions syriennes – assurées exclusivement par des unités de police militaires prélevées sur les régiments issus des républiques musulmanes de Russie – s’ajoutent depuis la fin 2020 la mission d’observation et de sécurisation dans le Haut-Karabagh, conjointement avec des observateurs turcs[17].

Réformée, modernisée et revitalisée moralement, l’armée russe poursuivra au cours des années 2020 sa transformation. Les orientations de son processus de modernisation traduisent une lecture essentiellement continentale des défis sécuritaires auxquels elle est censée répondre. L’introduction de nouveaux moyens de projection navals et aériens devrait cependant accroître son rayon d’action dès la seconde moitié de la décennie. Au demeurant, rien ne laisse présager à ce jour d’une inflexion concernant le cadre mental de l’élite politico-militaire qui devrait conserver celui de la « forteresse assiégée ».

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[1] Pour une compréhension de la perception de la menace en Russie, lire le Concept de sécurité nationale de la Fédération de Russie dont la dernière version a été publiée en juillet 2021.

[2] Respectivement la Turquie en ce qui concerne le Haut-Karabagh, et la Pologne et la Lituanie pour ce qui est de la crise en Biélorussie.

[3] Entre autres le Vestnik Akademii voennikh nauk (Bulletin de l’Académie des sciences militaires) ou Voennaya Misl (Pensée militaire), le journal du ministère de la Défense.

[4] La dissuasion stratégique non nucléaire est mentionnée dans la Doctrine militaire de 2014 (article 32, B). Elle est mise en œuvre notamment par le déploiement d’armes de précision guidées de longue portée comme le missile de croisière Kalibr.

[5] Valeri Guerassimov, « Razvitie voennoï strategii v sovremenikh usloviakh. Zadatchi voennoï nauki », Vestnik Akademii voennikh nauk, 2/2019.

[6] Ibid.

[7] Chiffre donné sur le portail d’information sur le service au sein des forces armées russes pour l’année 2019. (http://contract-army.ru/info/chislennost-armii-rossii/)

[8] « Dolya prizyvnikov v rossiyskoy armii sokratilas’ primerno do 30 % », TASS, 15 mars 2021.

[9] « Shamanov: pri perekhode armii na kontraktnuyu osnovu nuzhno ostavit’ v VDV 20% srochnikov », TASS, 13 mai 2019.

[10] Voir la présentation de cette direction sur le site du ministère de la Défense. (https://structure.mil.ru/structure/ministry_of_defence/details.htm?id=12375@egOrganization) La direction politico-militaire a été confiée au vice-ministre de la Défense, le général Kartapolov, qui a notamment planifié l’insertion militaire de la Russie en Syrie en 2015.

[11] « Boleye 200 edinits vooruzheniya i voyennoy tekhniki postavili v armiyu v 2021 godu », TASS, 10 août 2021. « Dolya sovremennogo raketnogo oruzhiya v RVSN za 6 let vyrosla do 81 % », Interfax, 2 juillet 2021.

[12] Les forces aérospatiales russes.

[13] Cette plateforme est avant tout conçue pour les combats en zone urbaine.

[14] Au lendemain de la guerre russo-géorgienne d’août 2008, Moscou commande à Israël des lots de drones d’observation achetés « sur étagère » afin de combler un fossé dont elle a pris conscience lors de la guerre des cinq jours. Voir Igor Delanoë, « La Russie et Israël : entre méfiance réciproque et coopération bilatérale. Les défis d’une relation ambivalente », Fondation pour la Recherche stratégique, Recherches et Documents, no 06/2010, juillet 2010, 50 pages.

[15] Les drones russes Orlan-10 et surtout Forpost.

[16] Les premiers exemplaires du Altius pourraient être versés dès l’automne 2021, tandis que l’armée russe devra attendre 2023 pour le Inokhdets-RU.

[17] En vertu de l’accord de cessez-le-feu du 10 novembre 2020.

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