Le bras de fer entre la France et l’islamisme concerne tous les Occidentaux

2 décembre 2020

Temps de lecture : 4 minutes
Photo : Fleurs et bougies déposées devant la Basilique Notre-Dame de l'Assomption, le lendemain de l'attaque au couteau dans l'édifice ayant fait trois morts (c) Sipa 00988662_000003
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Le bras de fer entre la France et l’islamisme concerne tous les Occidentaux

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« Allāhu akbar »! Ce sont les derniers mots entendus par les trois catholiques tués par un djihadiste dans la Basilique Notre-Dame de l’Assomption de Nice le 29 octobre. Il en va de même pour Samuel Paty, un enseignant français décapité par un autre djihadiste treize jours plus tôt à Conflans-Sainte-Honorine, en banlieue parisienne.

Article original paru sur le site de First Things.Traduction de Conflits. 

Que la France ait un grave problème avec le djihadisme islamiste n’est pas un scoop. J’imagine cependant que de nombreuses personnes en France réfléchissent au symbolisme de ces deux séries d’assassinats à seulement deux semaines d’intervalle, et à ce que cela signifie pour l’avenir de la France en tant que nation.

Les attentats ont frappé ce que l’on appelle souvent « les deux France » – la France de la Révolution et la France « fille aînée de l’Église ». Pour comprendre pourquoi il en est ainsi, il est important de considérer l’image de l’enseignant dans la France d’après 1789. Vers la fin du XIXe siècle, les enseignants sont devenus des « évangélistes » de la République laïque et des idéaux de la Révolution (et se sont souvent considérés comme tels). Au début du XXe siècle, les romanciers français ont régulièrement dépeint les professeurs de lycée comme les héritiers de Voltaire engagés dans une lutte permanente contre le curé, lutte ayant pour enjeu l’âme de chaque génération de français. Dans la même littérature, le curé du village est souvent le symbole d’une France plus ancienne et catholique – avec une vision très différente de l’histoire française après 1789.

Une fracture culturelle

Dans la France du XXIe siècle, l’importance de cette fracture culturelle de longue date s’est estompée. Cela est dû en partie aux efforts déployés depuis des décennies par les évêques catholiques et les hommes politiques français pour désamorcer les tensions entre l’Église et l’État. Nous avons également assisté à l’émergence d’interprétations plus souples de ce que signifie la laïcité. Des conflits intenses éclatent parfois autour de questions comme les subventions de l’État aux écoles catholiques, et les débats acharnés autour des lois sur le mariage homosexuel et la bioéthique se poursuivent. Cela dit, la France d’aujourd’hui est souvent éloignée des dures polémiques qui ont entouré la loi de 1905, âprement contestée, qui séparait formellement l’Église et l’État.

Mais si les récents attentats à Nice et à Paris ont souligné quelque chose, c’est que ces anciennes divisions ont été complètement supplantées par la question brûlante des relations entre la France – la France de 1789 et la France fille aînée de l’Église – et le monde musulman à l’intérieur et à l’extérieur de ses frontières.

Pour les islamistes, les distinctions entre la France du professeur et la France de Monsieur le curé sont futiles. Pour eux, il ne s’agit que de deux expressions différentes de la même France : la France qui privilégie la liberté d’expression par rapport aux sensibilités musulmanes concernant les images de Mahomet ; la France dont l’armée lutte depuis sept ans contre les djihadistes dans ses anciennes colonies d’Afrique francophone ; la France qui entretient des liens étroits avec les communautés chrétiennes du Moyen-Orient ; et la France qui est aujourd’hui le principal opposant aux efforts du président turc islamiste, Recep Tayyip Erdogan, pour étendre l’influence de son pays sur la Méditerranée orientale.

Une autre provocation aux yeux des islamistes est certainement la récente décision du président Emmanuel Macron de souligner, peut-être plus directement que tout autre chef d’État français précédent, l’opposition de son pays à l’Islam politique.

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Emmanuel Macron tente de prendre la main

Dans un discours prononcé le 2 octobre, M. Macron a souligné l’engagement de la République française en faveur de la liberté de religion et son respect pour les musulmans de France. Il a fait référence à l’héritage mitigé du colonialisme français dans le monde islamique. Mais il a également condamné sans ambiguïté ce qu’il a appelé un « islamisme radical » et « le séparatisme islamiste ».

Il s’agit, poursuit Macron, « d’un projet conscient, théorisé […] qui se traduit souvent par la constitution d’une contre-société et dont les manifestations sont la déscolarisation des enfants, le développement de pratiques sportives, culturelles communautarisées qui sont le prétexte à l’enseignement de principes qui ne sont pas conformes aux lois de la République. » « Nous ne croyons pas à l’Islam politique », a déclaré sans ambages M. Macron. Il a ensuite exposé plusieurs propositions visant à réglementer les activités des mosquées et des imams français. Les politiciens de pays tels que la Turquie et le Pakistan ont accusé Macron d’islamophobie.

Le thème dominant de l’allocution de Macron, cependant, était la primauté de la France en tant que nation au-delà des différences religieuses. Macron a répété ce point dans les remarques qu’il a faites au lendemain de l’assassinat de Samuel Paty et l’a souligné encore plus dans la déclaration qu’il a publiée à la suite du massacre de Nice. « Aujourd’hui, écrit-il, toute la Nation se tient aux côtés de nos concitoyens catholiques ».

Emmanuel Macron, dont la côte de popularité est au plus bas, essaie peut-être de mieux se positionner vis-à-vis de la droite française à tendance nationaliste et sécuritaire, qui sera son principal adversaire lors des élections présidentielles françaises de 2022. Néanmoins, tout se passe comme si Macron avait décidé que, bien qu’il doive faire les références habituelles aux « valeurs républicaines », qui sont de rigueur pour tout homme politique français, il est nécessaire de faire bien plus pour assurer la cohésion de la France en tant que société. Par conséquent, son discours sur la Nation avait un accent gaulliste.

C’est une évolution marquante pour quelqu’un qui est considéré comme un grand défenseur de l’ordre libéral et de l’intégration européenne. Je ne pense pas que Macron abandonne l’un ou l’autre de ces engagements. Mais le défi de l’Islam politique et le problème permanent de la terreur djihadiste – qui ne fait pas de discrimination entre les deux France – pourraient l’obliger à réaffirmer l’idée de la nation comme un ciment qui aide à maintenir le pays uni. Cela implique une certaine reconnaissance du fait que la Nation française incarne plus que la simple République française.

La question qui reste sans réponse est de savoir comment les musulmans français peuvent embrasser cette identité dans un pays dont l’auto-compréhension nationale reste largement déterminée par ses héritages révolutionnaire et catholique, aussi atténués soient-ils. Ces deux traditions expriment des conceptions très différentes de la relation entre religion et politique par rapport à celles qui se reflètent dans la quasi-totalité des arrangements politiques des nations à majorité musulmane. Ce qui est clair, c’est que ni les héritiers de Saint Louis ni ceux de Rousseau ne peuvent répondre à cette question. Seuls les musulmans peuvent le faire. Et ce n’est pas seulement la France qui attend cette réponse, mais l’Occident tout entier.

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À propos de l’auteur
Samuel Gregg

Samuel Gregg

Samuel Gregg est directeur de recherche à l'Acton Institute à Grand Rapids, Michigan. Il docteur en philosophie morale et économie politique de l'Université d'Oxford. Parmi ses précédents ouvrages, mentionnons For God and Profit : How Banking and Finance Can Serve the Common Good (2016) et Becoming Europe (2013).
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