<i class='fa fa-lock' aria-hidden='true'></i> Le nationalisme russe dans l’opéra des xixe et xxe siècles

11 juillet 2022

Temps de lecture : 6 minutes
Photo : Crédits: A.Savin (WikiCommons)
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Le nationalisme russe dans l’opéra des xixe et xxe siècles

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En 988, le grand-prince Vladimir adopte officiellement le christianisme, décide de se convertir et incite ses sujets à faire de même dans les eaux du fleuve Dniepr qui traverse l’Ukraine. Cet événement fondateur de l’histoire russe a lieu dans ce qu’on va appeler la Rus’ de Kiev. En 1988, l’Union soviétique fêtait en grande pompe le millénaire de ce « baptême de la Russie ». L’enthousiasme suscité par la cérémonie confirma la défaite du marxisme-léninisme et le grand retour de l’identité russe, avec son environnement historique, national et religieux. On retrouve cette histoire russe, si riche et mouvementée, dans un art primordial en Russie : la musique, et plus particulièrement l’opéra.

Les arguments principaux des opéras russes sont puisés dans les événements historiques et les protagonistes de l’histoire russe que sont les princes et les tsars. La publication de L’Histoire de l’État russe de Nikolaï Karamzine (1766-1826) (écrite en 12 volumes) va permettre, par l’évocation du passé, d’aborder des sujets nationaux, d’étudier les dimensions hors normes des personnalités de certains souverains et d’évoquer les rapports entre le peuple et les tsars. Les environnements historiques et tragiques, parfois mystiques, des personnages et l’ajout des traditions populaires (folklore) permettent aux compositeurs russes de développer le concept du nationalisme russe.

Au xixe siècle, la Russie est un empire qui se sent culturellement inférieur face à l’Europe occidentale. La musique russe n’est pas vraiment originale et l’aristocratie et la grande bourgeoisie font venir à grands frais les meilleurs compositeurs italiens et français de l’époque. Cette situation change et évolue avec l’apparition de Glinka d’abord, et du Groupe des Cinq, dont Moussorgski et Borodine, qui revendique, dans la lignée nationaliste du printemps des peuples, une musique identitaire puisant son inspiration dans la tradition populaire russe.

Mikhaïl Ivanovitch Glinka (1804-1857). Considéré comme le père de la musique russe, il fonde le concept de musique nationale. Il se fait l’artisan du changement avec un vaste élan nationaliste. Le compositeur puise son identité dans l’histoire ancienne et la musique populaire et sacrée de la Russie. C’est un héritage considérable qui amorce une prise de conscience populaire. Le 9 décembre 1836, l’opéra Une vie pour le tsar est créé à Saint-Pétersbourg. Le sujet est historique : au début du xiie siècle, un paysan, Yvan Susanine, sauve le futur tsar Michel Romanov en sacrifiant sa propre vie. Selon le musicologue américain Richard Taruskin, Une vie pour le tsar est conforme à la doctrine officielle de la nationalité proclamée sous Nicolas Ier, c’est-à-dire orthodoxie, autocratie et génie national, y compris dans la musique.

Modest Pietrovich Moussorgski (1839-1881). Il est l’auteur d’un seul opéra achevé Boris Godounov (1869-1872) et de deux opéras inachevés La Khovantchina (1872-1880) et La Foire de Sorotchinsky (1876-1881). Il cherche à créer une musique purement nationale, avec un style récitatif et mélodique s’appuyant sur la langue russe. Boris Godounov a été souvent modifié et réorchestré principalement par Rimsky-Korsakov (1844-1908) et Chostakovich (1906-1975). L’opéra représente parfaitement cette musique nationale. Il est d’ailleurs sous-titré « drame musical national ». L’histoire est tirée de la tragédie de Pouchkine (1799-1837) et met en présence le peuple russe, véritable héros de l’opéra et figuré par les chœurs, et un tsar usurpateur, manipulateur, fragile et obnubilé par son désir de pouvoir. Il glorifie la patrie en décrivant la résistance russe à l’invasion polonaise. L’opéra aborde une question fondamentale, les relations entre les gouvernants et le peuple, ce qui va en faire également un opéra éminemment politique.

Aleksander Porfirievich Borodine (1834-1887). L’opéra emblématique de Borodine, Le Prince Igor, est créé le 4 novembre 1890 au théâtre Marinski de Saint-Pétersbourg. Son intrigue s’inspire d’événements historiques décrits dans le poème épique médiéval Le Dit de la campagne d’Igor. Le prince Igor part combattre l’envahisseur polovtsien qui écumaient les steppes de l’actuelle Ukraine, et préserver ainsi l’identité du peuple russe. Vaincu, il est fait prisonnier et ne devra son salut qu’à la fuite, déguisé en animal sauvage. C’est la nature qui protége Igor, comme un état immanent de l’ordre du monde, et qui le ramène à son peuple dont il est l’incarnation. Le patriotisme et la foi se retrouvent dans les chants religieux orthodoxes et les chœurs omniprésents.

Le xxe siècle. Dans les années 1930, les arts en Union soviétique sont totalement repris en main par Staline. Dès avril 1932, celui-ci impose une doctrine esthétique, appelée le réalisme socialiste. Les créations doivent être réalisées pour le peuple et glorifier le régime en associant « forme nationale » et « contenu socialiste ». La musique doit être mélodieuse et parler aux masses. Les nouvelles créations vont être évaluées par l’Union des compositeurs. Toute musique jugée réservée à une élite occidentale est refusée. On arrive donc à une sorte de « musique d’État ». En 1948, Andreï Jdanov, bras droit de Staline, impose un durcissement idéologique et va jusqu’à écrire une liste noire de compositeurs pas assez soviétiques, parmi lesquels Dimitri Chostakovitch et Serge Prokofiev, accusés de formalisme et de tendances antipopulaires. Ceux-ci reconnaîtront leurs « erreurs » lors de confessions publiques.

Serge Prokofiev. Il est l’archétype de l’opéra national avec Guerre et Paix, tirée de l’œuvre de Tolstoï. C’est un hymne à la Grande Russie et c’est aussi un opéra-fleuve avec 72 rôles et une durée de quatre heures. Il est composé dès 1941, dans une Union soviétique qui est trahie par l’Allemagne hitlérienne. La fresque historique devient alors un levier de mobilisation nationale et de propagande : Napoléon 1er est la métaphore de l’envahisseur et le maréchal Koutouzov, le sauveur de la Grande Russie, représente évidemment Staline. Prokofiev se sert des principes de la musique dite « socialiste », soit primauté de la mélodie et simplicité du rythme pour faciliter l’accès à l’œuvre, avec une grandeur qui peut paraître parfois indigeste. En partant de drames privés, Tolstoï retrace un destin collectif et l’opéra met en avant cette donnée nationaliste au sens de nation, donc de peuple. Les chœurs sont très présents avec un patriotisme très propagandiste et des paroles comme : « Le général en chef nous guidait, le peuple a défendu la Grande Russie, l’ennemi est anéanti. Gloire à notre sainte Patrie, gloire à l’armée. »

L’opéra et la « Grande Russie ». Outre des éléments que l’on peut retrouver dans l’opéra italien, comme le pouvoir, l’amour et le tragique, le nationalisme dans l’opéra russe rassemble plusieurs composantes spécifiquement russes.

Le peuple russe ou rousski mir est représenté par les chœurs que les compositeurs utilisent en relatant les scènes de foules impliquant ainsi divers aspects du petit peuple, très lié à la religion et au clergé orthodoxe ainsi qu’à la ferveur patriotique.

L’Orient et l’Occident. Plusieurs opéras racontent des histoires d’invasion de tribus ou de peuplades venues de l’est et c’est aussi le combat que se livrent l’Orient et l’Occident. L’opéra russe témoigne de cet entre-deux mondes où les cultures s’entrechoquent, comme dans Le Prince Igor d’Alexandre Borodine. Avec la suite symphonique Shéhérazade, Rimski-Korsakov exprime la fascination de cet ailleurs aux valeurs si différentes.

La Pologne et les Polonais. Pour créer une identité nationale, les artistes, musiciens et hommes de lettres russes ont souvent construit un « roman national » avec une histoire, des héros nationaux et des ennemis de l’État. Après l’insurrection de 1830, le Royaume de Pologne remplit idéalement ce rôle d’ennemi de la Russie. Cette vision de la Pologne est illustrée dans deux opéras russes (Une vie pour le tsar et Boris Godounov) qui mettent en scène le conflit russo-polonais du début du xviie siècle en présentant une image extrêmement négative de la Pologne et des Polonais.

Alexandre Sergueïevitch Pouchkine (1799-1837). Les sommets de l’opéra russe sont tirés pour la plupart d’œuvres de Pouchkine (1799-1837), qui fut un véritable créateur de l’identité culturelle de sa patrie. Son œuvre a inspiré 14 opéras. Le premier grand de la série est Rouslan et Ludmilla de Michael Glinka (créé à Saint-Pétersbourg en 1842), brillante illustration de contes populaires. Pouchkine inspira les livrets d’opéras comme le Tsar Saltan et Le Coq d’or de Rimski-Korsakov, Le Chevalier Avar et Aleko de Rachmaninov, Mazeppa, La Dame de Pique et Eugène Onéguine de Tchaïkovski. Moussorgski adapta ensuite le texte de Boris Godounov, la plus grande œuvre musicale inspirée par le poète, dont la première version fut établie en 1869, en situant le peuple russe au premier plan, en tant que force fondamentale et nationale au sein d’une époque troublée. Les chœurs tiennent une place considérable dans l’opéra et Moussorgski utilise les chants populaires et les chants d’église.

L’Ukraine. L’Ukraine et Kiev sont présentes dans les opéras russes, plus particulièrement dans Rouslan et Ludmila, Le Prince Igor, Mazeppa, Boris Godounov et dans La Khovantchina, autre opéra de Moussorgski, dont l’action se passe en 1682 à la suite des troubles intérieurs de la Russie fomentés par la politique du tsar Pierre le Grand qui ont des répercussions sur les peuples tatars ou ukrainiens. Ainsi, au début du deuxième acte, le prince Golitsyne se glorifie-t-il d’avoir « abattus les Polonais pleins de morgue, et arrachés de la gueule des Ukrainiens avides des terres où l’histoire [de la Russie] est née ». 

Les opéras russes emblématiques des xixe et xxe siècles cités plus haut sont nationalistes sur une base historique, patriotique et sociale. Chaque opéra est avant tout destiné à un public, dans un contexte précis. Les circonstances historiques, différentes selon ces deux siècles, déterminent les sujets traités à travers la réalité musicale et accentuent la prise de conscience d’un nationalisme russe encore bien présent de nos jours.

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À propos de l’auteur
Alain Bogé

Alain Bogé

Alain Bogé enseigne la géopolitique et les relations Internationales à la Czech University of Life Sciences-Dpt Economy-Prague, à la Burgundy School of Business et à la European Business School.
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