Le néerlandais, une langue au destin mondial contrarié

20 janvier 2021

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Photo : Le port de Rotterdam, symbole de la puissance hollandaise. (c) Pixabay David Mark
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Le néerlandais, une langue au destin mondial contrarié

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Les Hollandais ont réussi à constituer un empire colonial conséquent au regard de la taille de leur pays. Surtout, ils ont réussi à créer des implantations sur les cinq continents au cours de leurs histoire. Cependant, une telle expansion n’a pas entraîné avec elle celle du néerlandais. Comment cette langue a-t-elle raté son destin mondial ?

 

 

Ayant obtenu leur indépendance de l’Espagne en 1648, les Provinces-Unies allaient rapidement imiter leur ancien maître dans la conquête du monde. À vrai dire, ce mouvement avait déjà commencé depuis le début du XVIIe siècle.

 

Une expansion principalement à caractère commercial

 

Cette époque, appelée aussi siècle d’or hollandais, voit les navires bataves accoster sur les rivages de toute la planète. Le but est essentiellement commercial, et deux compagnies, celle des Indes orientales et celle des Indes occidentales, sont à la manœuvre.
Mais les implantations hollandaises ne sont pas toujours pérennes, et les autres puissances coloniales, en particulier le Royaume-Uni, finissent souvent par s’en emparer. C’est notamment ce qui se produit en 1795, suite à la conquête de la métropole par la France révolutionnaire. Les Britanniques vont profiter de la situation en mettant la main sur une partie des possessions hollandaises, situation qui deviendra définitive malgré la fin des guerres napoléoniennes.
Les Pays-Bas conservent néanmoins l’Indonésie, le Suriname et leurs possessions antillaises. Les autres implantations, plus ou moins éphémères, n’ont pas été acculturées, mais on retrouve de nombreuses traces dans la toponymie, on peut citer par exemple la Tasmanie, l’île de Gorée, les quartiers new-yorkais de Brooklyn et de Flushing, et même l’ancien établissement de Smeerenburg au Svalbard, dans l’Arctique.

 

Au Cap, le néerlandais devient l’afrikaans

 

La colonie du Cap fait toutefois exception, puisqu’elle était l’une des seules parmi celles perdues à avoir un vrai peuplement néerlandophone. Tout en luttant pour conserver leur identité face aux Britanniques, les Boers ou Afrikaners perdent également le lien avec leur pays d’origine, au point que leur parler va s’éloigner du néerlandais jusqu’à devenir une nouvelle langue, l’afrikaans.
Celle-ci s’étend au-delà du seul territoire de l’ancienne colonie du Cap, notamment vers l’est de l’actuelle Afrique du Sud avec le Grand Trek, et vers la Namibie, prise aux Allemands lors de la Première Guerre mondiale. Dans la seconde moitié du XXe siècle le régime sud-africain cherche l’imposer à l’ensemble de la population. Mais cette politique est un échec, et va même être à l’origine des émeutes de Soweto en 1976. La fin de l’apartheid en fait une langue parmi d’autres, même si elle garde une certaine importance, en étant parlée au-delà des seuls Afrikaners. Au final, Sud-Africains et Namibiens ont gardé l’héritage linguistique de la colonisation, sans être tout à fait néerlandophones.
Lorsque les anciennes provinces catholiques, devenues le Royaume de Belgique se lancèrent elles aussi dans l’aventure coloniale en Afrique, le bénéfice fut principalement pour le français, qui y était alors la langue dominante. Si le Congo belge était théoriquement bilingue depuis 1908, les décrets d’application ne furent promulgués qu’en 1957, très peu de temps avant l’indépendance, en 1961 qui consacrent le français comme langue officielle .

 

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La décolonisation confirme la faible transmission de la langue

 

Les Pays-Bas également connaissent la décolonisation après la Seconde Guerre mondiale, l’Indonésie prenant le chemin de l’indépendance dans l’immédiate après-guerre. Celle-ci n’a été que faiblement acculturée par les Hollandais qui souhaitaient garder leur langue pour les colons. Pour réaliser l’unité linguistique de l’Indonésie – on parle en effet des langues différentes dans cet archipel immense – c’est le malais , une langue utilisée pour le commerce maritime, qui est utilisée, mettant définitivement le néerlandais à l’écart. Cependant, l’indonésien conserve quelques influences de celui-ci, qui se retrouvent jusque dans le premier mot du texte de la déclaration d’indépendance lue le 17 août 1945 : « Proklamasi » . La Papouasie occidentale, quant à elle, est restée hollandaise jusqu’en 1962, mais au lieu de devenir indépendante, elle fut finalement annexée et colonisée par l’Indonésie.
En 1975, c’est au tour du Suriname de devenir indépendant. Un chemin difficile, puisque le pays connaît la dictature et la guerre civile dans les années 1980, avant de se stabiliser dans les années 1990. Contrairement aux autres anciennes colonies, sa langue officielle est le néerlandais, qui est parlé par la majorité de la population, même s’il est concurrencé par le Sranan Tongo, un créole à base d’anglais.

 

Une politique linguistique mise en place tardivement

 

Outre le Suriname, les Antilles néerlandaises sont les seuls endroits ultramarins où le néerlandais est encore langue officielle. En Europe même, sa base n’est pas forcément solide. S’il est, quasiment sans partage, la langue des Pays-Bas, les Flamands y voient la langue de l’ancien oppresseur, et s’accrochent de ce fait à leurs particularismes régionaux. En France, d’ailleurs, le flamand peine à trouver sa place en tant que langue régionale, et en Allemagne, même si les parlers bas-saxons ressemblent au néerlandais, il y a peu d’interactions significatives découlant de cela.
Toutefois, depuis 1980, les Pays-Bas et la Belgique ont signé un traité pour mettre en place une politique commune dans le domaine de la langue, rejoints par le Suriname en 2005. La Nederlandse Taalunie est chargée de promouvoir l’usage et l’enseignement du néerlandais, mais aussi de la standardisation de la langue. Les pays où l’on parle afrikaans n’en sont pas membres, mais un partenariat a été établi en 2020 avec l’Afrikaans Taalraad , une fédération d’associations assurant un rôle analogue pour cette langue.
Ces actions peinent toutefois à faire oublier la position de faiblesse du néerlandais dans la mondialisation. Essentiellement tournés vers le commerce, les Hollandais ont longtemps négligé la transmission de leur langue, bien que cela puisse être un formidable atout en la matière. Les Britanniques, qui les ont largement supplantés, l’ont manifestement mieux compris.

 

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À propos de l’auteur
Jean-Yves Bouffet

Jean-Yves Bouffet

Officier de la marine marchande. Doctorant en criminologie.
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